Peer Gynt, une vie en quête de soi

A Bussang, Anne-Laure Liégeois revisite la fable d’Ibsen avec des comédiens professionnels et amateurs dans la plus pure tradition du Théâtre du Peuple. Le spectacle, voyage initiatique à l’immense beauté visuelle, conduit des fjords norvégiens à la forêt vosgienne et offre une éblouissante ouverture de saison au dernier des théâtres populaires.

Peer Gynt d'Hendrick Ibsen mis en scène par Anne-Laure Liégeois © Christophe Raynaud De Lage Peer Gynt d'Hendrick Ibsen mis en scène par Anne-Laure Liégeois © Christophe Raynaud De Lage

Quand le fond de scène s’ouvre enfin sur la forêt vosgienne, un murmure, mélange de satisfaction et d’émerveillement, parcourt la salle. Le public du Théâtre du Peuple de Bussang, village lorrain situé au cœur de la vallée des Ballons des Vosges, à la lisière de l’Alsace, attendait ce moment depuis le début de la pièce et tant pis s’il figure la mort du protagoniste. La beauté quasi mystique de la scène a de quoi subjuguer les spectateurs les plus athées. Fondé en 1895 par le dramaturge Maurice Pottechel et sa femme, la comédienne Camille de Saint-Maurice, le théâtre de la petite commune rurale, imaginé au départ comme une expérimentation thermale et éducative, incarne l’une des premières tentatives de théâtre populaire tel que théorisé par Romain Rolland[1] ou Firmin Gémier à la même époque, et qui sera poursuivi après guerre par la décentralisation culturelle. L’édifice, presque entièrement en bois, fut élevé au fil des années pour atteindre sa forme actuelle. Il prit au départ celle d’un simple tréteau installé dans un champ sur lequel le public s’asseyait à même le sol durant les représentations. La grande salle, pouvant contenir huit cents spectateurs, est couverte d’une voute dont la forme évoque la coque d’un bateau renversé.

« Suffis-toi toi-même »

Peer Gynt d'Hendrick Ibsen mis en scène par Anne-Laure Liégeois © Christophe Raynaud De Lage Peer Gynt d'Hendrick Ibsen mis en scène par Anne-Laure Liégeois © Christophe Raynaud De Lage
Invitée à créer un spectacle mélangeant acteurs professionnels et amateurs comme le veut la tradition des lieux, Anne-Laure Liégeois réunit seize comédiens dont treize amateurs dans une libre adaptation de « Peer Gynt », célèbre pièce d’Hendrick Ibsen, éminemment norvégienne, hautement universelle. Celle-ci suit les pérégrinations d’un jeune paysan, simple et hâbleur, vivant pauvrement avec sa mère, qui rêve de gloire et part à la conquête du monde. Affabulateur, il fuit la réalité en se réfugiant dans le mensonge. Les récits extravagants qu’il expose lui permettent de s’inventer une vie, loin de celle, indigente, qui est la sienne. Fuyant le village après avoir séduit Ingrid le jour de ses noces avant de l’abandonner, déshonorée, il fait la rencontre d’une des filles du roi des trolls qui le conduit, dans une chevauchée désopilante et mémorable sur le fameux air de « Dans l’antre du roi de la montagne » de Grieg, au royaume de son père, le roi des montagnes de Dovre. La devise des trolls, « Suffis-toi toi-même », s'oppose à celle des hommes « Sois toi-même ». Il s’enfuit à nouveau, échappant à une scène où il manque de se faire dévorer – les trolls sont les équivalents des ogres dans d’autres traditions –, lorsqu’on lui explique qu’il doit renoncer à sa condition d’humain. Peer est heureux lorsque Solveig, dont il tombe follement amoureux au début de la pièce, le rejoint dans la forêt quittant la plaine. Le bonheur est de courte durée. Après avoir embrassé sa mère mourante, il quitte la Norvège. On le retrouve bien des années plus tard en Orient. Tour à tour riche marchand d’esclaves, prophète sous le charme de la belle Anitra qui finira de le dépouiller puis empereur des fous au Caire, il est très âgé lorsqu’il retourne en Norvège. Solveig, qui n’a cessé de l’attendre, lui annonce que son voyage est enfin terminé. « Tu étais dans ma foi, dans mon espoir et dans mon amour » répond-elle lorsque Peer, vieux et fatigué, lui demande où il était durant tout ce temps.

Peer Gynt d'Hendrick Ibsen mis en scène par Anne-Laure Liégeois © Christophe Raynaud De Lage Peer Gynt d'Hendrick Ibsen mis en scène par Anne-Laure Liégeois © Christophe Raynaud De Lage

« Peer Gynt » rejoint sur le tard « les laissés pour compte de la société, ceux qui cherchent désespérément à la pénétrer, que je mettais sur scène dans de nombreux spectacles » précise Anne-Laure Liégeois. La metteuse en scène revisite avec bonheur ce drame poétique paru en 1867, devenu pièce de théâtre mise en musique par son compatriote Edvard Grieg en 1876, évacuant la question religieuse pour se concentrer sur la quête philosophique. L’œuvre apparait singulière dans la production d’Ibsen. Elle s’oppose aux tragédies réalistes qui suivront par sa trame de conte fantastique. L’auteur scandinave compose une farce picaresque à la charge satirique, une épopée délirante. Anne-Laure Liégeois conserve la musique composée par Grieg, y ajoutant un morceau du finlandais Sibelius, l’autre grand musicien nordique.

La grande beauté visuelle qui se dégage du spectacle tient beaucoup aux jeux de lumière et à la mise en mouvement, celle des chutes de tentures qui rythment la pièce en jouant sur l’apparition-disparition, celle d’une bâche noire, matière ordinaire faisant jaillir l’extraordinaire en matérialisant une mer déchainée, ébranlée par le tonnerre, qui avale les navires, cause leur naufrage. Le plateau est volontairement nu, dépouillé, pour mieux accueillir les histoires que se raconte Peer Gynt et les artifices qu’elles contiennent. Seul un ensemble de tréteaux est disposé en fond de plateau, formant, dans une étrange mise en abime, une seconde scène. Là, une lumière caravagesque, ici une course effrénée de Solveig qui semble tout droit échappée d’un spectacle chorégraphique de Pina Bausch.

Peer Gynt d'Hendrick Ibsen mis en scène par Anne-Laure Liégeois © Christophe Raynaud De Lage Peer Gynt d'Hendrick Ibsen mis en scène par Anne-Laure Liégeois © Christophe Raynaud De Lage

Peer Gynt transforme la mort de sa mère en chevauchée fantastique, course contre la montre dans un traineau imaginaire pour rejoindre le paradis. Derrière le grotesque du royaume des trolls, monde de la montagne qui ne manque pas de saveur, se cache une interrogation : peut-on encore représenter le monde avec les atouts de la beauté lorsque celui-ci est devenu effroyable[2] ? « Dans ton œil gauche, je ferai une légère éraflure pour que tu louches bien, et tout ce que tu verras te semblera superbe » dit le roi des trolls à Peer Gynt. En cette seconde moitié du XIXe siècle, on prend conscience, que « le Beau n’est rien d’autre que ce début de l’horrible qu’à peine nous pouvons encore supporter[3] ». Au commencement de l’acte IV, vingt ans ont passé, Peer Gynt est un prospère marchand d’esclaves. Anne-Laure Liégeois dépoussière la scène des financiers qui suit en se concentrant sur l'aspect politique, ce qui a pour effet de la rendre intemporelle. Au très chic diner chez les grands bourgeois, on parle guerre greco-turque. Alors que Peer annonce qu'il va financer les Turcs qu’il estime, de façon très prosaïque, futurs vainqueurs de par leur supériorité numérique et militaire, les convives, outrés, se drapent dans l’étoffe de l’indignation et, dans une moindre mesure, de l’hypocrisie, s’engageant à défendre la Grèce, berceau hellénique de la civilisation occidentale, par tous les moyens financiers dont ils disposent. Leurs grandes phrases, bien souvent creuses, ne sont pas sans rappeler celles d’une certaine élite interventionniste qui décide encore de telle ou telle action dans le monde. La scène, à l’humour grinçant, est jubilatoire.

Peer Gynt d'Hendrick Ibsen mis en scène par Anne-Laure Liégeois © Christophe Raynaud De Lage Peer Gynt d'Hendrick Ibsen mis en scène par Anne-Laure Liégeois © Christophe Raynaud De Lage

Pour échapper à ses mensonges passés, Peer Gynt erre sa vie durant à la recherche de sa propre vérité, temps nécessaire pour prendre conscience de la vacuité de l’existence. Il a vingt ans lorsque débute la pièce, cinquante de plus lorsqu’elle s’achève. Deux comédiens l’interprètent : un fils et un père, Ulysse Dutilloy croise Olivier Dutilloy sur les tréteaux qui forment une scène sur la scène. Le moment fugace – à peine une fraction de seconde – n’en est que plus fort. L’image est celle d’un passage de relais, de la jeunesse qui s’en va. Chez Anne-Laure Liégeois, le théâtre est une affaire de famille.

« Par l’art, pour l’humanité »

À Bussang, le terme de théâtre populaire prend tout son sens. Espace d’échange et de rassemblement autour de la création, on y peut lire, inscrit aux angles du fronton qui couronne la scène : « Par l’art, pour l’humanité », définissant ici la notion d’éducation populaire. Lieu de référence pour les productions qui réunissent comédiens professionnels et amateurs, le Théâtre du Peuple entretient un lien particulier avec la nature. Théâtre de bois au milieu des arbres, ouvrant sur la colline sur laquelle il est adossé, il apparaît en harmonie parfaite avec elle. Dernier des théâtres populaires, ce splendide écrin propice à l’invention poétique apparaît presque magique, assurément tellurique, dans les émotions qu’il engendre.

Peer Gynt d'Hendrick Ibsen mis en scène par Anne-Laure Liégeois © Christophe Raynaud De Lage Peer Gynt d'Hendrick Ibsen mis en scène par Anne-Laure Liégeois © Christophe Raynaud De Lage

À la fin de la pièce, la « chanson de Solveig » retentit à nouveau mais dans sa version réorchestrée par Serge Gainsbourg. Le très beau et très émouvant « Lost song » qu’interprète Jane Birkin annonce la fin. Anti-héros, insatisfait de sa vie réelle, Peer Gynt croisera plusieurs fois la mort venue le réclamer, une fois le diable caché sous les habits rouges d’un ecclésiastique que trahissent ses sabots. À Bussang, « il y a un théâtre comme une grande cabane de bois au fond de la forêt, un théâtre comme un grand vaisseau prêt à recevoir tous les mots et les rêves qu’ils dessinent » écrit Anne-Laure Liégeois dans sa note d’intention. « C’est cet espace de théâtre somptueux, riche de toutes les histoires passées qui sera l’écrin de Peer Gynt. Vide, dépouillé, pour recevoir tous les artifices des théâtres de Peer Gynt : la féérie et la farce, la tragédie et la comédie, le théâtre du symbole et celui de la philosophie » poursuit-elle. Le Théâtre du Peuple possède indéniablement cet élan merveilleux, celui d’une fête célébrant, depuis cent vingt ans, le spectacle vivant « par et pour le peuple ». Le bruissement des pieds sur le plancher au moment des saluts ne dit pas autre chose que l’immense plaisir des spectateurs qui composent, à ce moment précis, le meilleur des publics. Le théâtre d’Anne-Laure Liégeois porte en lui la promesse des chuchotements du monde. Artiste sentinelle, metteuse en scène capitale et magnifique, elle n’en fini pas de nous transporter.

Peer Gynt d'Hendrick Ibsen mis en scène par Anne-Laure Liégeois © Christophe Raynaud De Lage Peer Gynt d'Hendrick Ibsen mis en scène par Anne-Laure Liégeois © Christophe Raynaud De Lage

[1] Dans son « Théâtre du Peuple », il évoque Bussang comme une expérience pionnière: « Le premier essai fait en France d’un théâtre du Peuple eut lieu, grâce à Maurice Pottecher, le premier septembre 1895 à Bussang, — village d’environ 1.800 habitants, près de la source de la Moselle et du col de Bussang, qui sert aujourd’hui de frontière entre l’Alsace et la France ». Romain Rolland, Le Théâtre du Peuple, Paris, Hachette, 1903, p. 185.

[2] Sur cette question précise voir Catherine Naugrette, « Le Regard de l'Ange vision et représentation dans le théâtre d'Ibsen », Études Germaniques, vol. 248, no. 4, 2007, pp. 803-814.

[3] R. M. Rilke, Élégies de Duino, Sonnets à Orphée et autres poèmes, présentation de Gérard Stieg, Traductions de Jean-Pierre Lefebvre et de Maurice Regnaut, Poésie / Gallimard, 1994, p. 29 et 31.

PEER GYNT de Henrik Ibsen, adaptation libre d’après les traduction de M. Prozor et P. G. La Chesnais, mise en scène Anne-Laure Liégeois, lumière Guillaume Tesson, costumes Séverine Thiébault, scénographie Anne-Laure Liégeois et Aurélie Thomas, assistante mise en scène Sanae Assif. Avec Sanae Assif, Arthur Berthault*, Rébecca Bolidum*, Thierry Ducarme*, Martial Durin*, Olivier Dutilloy, Ulysse Dutilloy-Liégeois*, Clémentine Duvernay*, Juliette Fribourg*, Marc Jeancourt, Sébastien Kheroufi*, Michel Lemaître*, Matteo Renouf*, Chloé Thériot*, Laure Wolf, Edwina Zajdermann. Production Théâtre du Peuple – Maurice Pottecher. Coproduction Le Festin – compagnie Anne-Laure Liégeois. Résidences Théâtre de la Cité internationale, Odéon - Théâtre de l'Europe, L’Azimut - Antony/Châtenay-Malabry

*membres de la troupe des comédiennes et comédiens amateurs du Théâtre du Peuple

du 3 juillet au 1er août 2021 - Du jeudi au dimanche à 15h.

Théâtre du Peuple
40, rue du théâtre
88 540 Bussang

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