A Bordeaux, la tentation des fleurs

Prolongée après sa réouverture fin juin, l'exposition « Narcisse ou la floraison des mondes » prend acte de l'omniprésence des fleurs dans l'art contemporain et invite, à travers une centaine d'œuvres, à poser un nouveau regard sur cet art souvent considéré comme décoratif. Après un printemps confiné, le Frac Nouvelle-Aquitaine MECA fait pousser des fleurs en été.

Yto Barrada, Couronne d’Oxalis (détail), de la série Iris Tingitana 2007, collection Frac Nouvelle-Aquitaine MÉCA. © photo Jean-Christophe Garcia Yto Barrada, Couronne d’Oxalis (détail), de la série Iris Tingitana 2007, collection Frac Nouvelle-Aquitaine MÉCA. © photo Jean-Christophe Garcia
« Partie des plantes supérieures, ordinairement colorée et souvent odorante, qui porte les organes de la reproduction[1] ». Ainsi répond la neuvième édition du dictionnaire de l'Académie française à la question : qu’est-ce qu’une fleur ? La vénérable encyclopédie poursuit : « Représentation, imitation de cette partie des plantes ou de ces plantes. Dessiner des fleurs[2] », citant en exemple le peintre Pierre-Joseph Redouté (1759 - 1840), surnommé en son temps le Rembrandt des fleurs. Le renouveau actuel d’un sujet envisagé comme essentiellement ornemental s’accompagne des regards nouveaux de ceux qui l’investissent. La fleur, matrice formidable, organisme équivoque entre force et fragilité, intimité et société, compose les trois quarts de la biodiversité végétale. A Bordeaux, le Frac Nouvelle-Aquitaine MECA propose de donner à voir ce retour des fleurs en en dressant un large panorama. L’exposition « Narcisse ou la floraison des mondes » questionne la hiérarchie des genres artistiques et la fabrique du vivant à l’aune de son industrialisation, s’intéresse aux nouvelles approches philosophiques tel l’écoféminisme[3], et scientifiques telle la morphogénèse. Douze sections composent le parcours de monstration, soit autant de réflexions sur les enjeux contemporains de la représentation florale. Protagoniste d’Ovide, Narcisse est un humain dont la métamorphose est synonyme de survie. Il est celui qui devient fleur. Le narcisse est la fleur du renouveau. Douze étapes vont construire son récit depuis les conditions nécessaires à son existence jusqu’à son avenir humain, rendu possible par les différents moments de sa transformation.

Vue de l'exposition "Narcisse ou la floraison des mondes", commissariat : Sixtine Dubly et Claire Jacquet, Frac Nouvelle-Aquitaine MECA, Bordeaux, 2020. © André Morin Vue de l'exposition "Narcisse ou la floraison des mondes", commissariat : Sixtine Dubly et Claire Jacquet, Frac Nouvelle-Aquitaine MECA, Bordeaux, 2020. © André Morin

La création des fleurs

Patrick Neu, Iris,1992-2010, aquarelles sur papier, coll. de l’artiste © Patrick Neu Patrick Neu, Iris,1992-2010, aquarelles sur papier, coll. de l’artiste © Patrick Neu
C’est par son absence que débute le long cheminement de cette mue florale. Au début était la terre, l’élément constitutif de son existence. Elle se manifeste ici dans une œuvre d’Herman de Vries (né en 1931, vit et travaille à Eschenau en Allemagne), « From earth : everywhere » (2015), constituée de quatre-vingt-quatre échantillons de terre de couleurs différentes attestant de la grande variété des sols. Les peintures de Jef Geys (1934 – 2018) figurant divers sachets de graines, annoncent la naissance des fleurs. En amont, sous vitrine, une sculpture miniature en bronze de Martial Raysse (né en 1936, vit et travaille en Dordogne) donne à voir l’émerveillement d’un regardeur devant une nature morte au bouquet de fleurs, alors même que ce genre pictural fut le dernier de l’échelle académique. Un portrait du XVIIIème siècle représentant Emilie du Châtelet peint par Marianne Loir (v. 1715 – 1769), vient rappeler l’imparable relation que la fleur entretient avec la figure féminine. Désormais plus seulement réduite à son caractère décoratif, la fleur reflète ce qui est vivant, ensemence le légume et le fruit. Elle est louée pour sa magie. La nature ambiguë de la fleur, sexe communément hermaphrodite de la plante, exprime sa phénoménale vitalité lors de la floraison[4], envisagée ici comme processus érotisé de la métamorphose. Chaque année, Patrick Neu (né en 1963, vit et travaille dans les Vosges) représente la floraison des iris dans le jardin de sa mère, en utilisant l’aquarelle dans laquelle il concentre les pigments colorés pour saisir l’intensité du moment. Dans « Jay’s garden » (2001), Mark Lewis (né en 1958 à Hamilton, Canada, vit et travaille à Londres) filme le jardin tropical réalisé par le paysagiste Jay Griffiths à Malibu dont il trouble la quiétude en mettant en scène des acteurs de films porno, lui donnant, sans jamais dévoiler, le goût du jardin des délices, la sensualité de l’Eden perdu. Le célèbre portrait de Rrose Sélavy, alter-ego féminin de Marcel Duchamp, exécuté par Man Ray, défait la cohésion de l’identité de genre jusqu’à jeter un trouble dans la représentation de l’artiste. D’un ensemble de portraits aux multiples significations, la fleur en tant qu’emblème du sexe génital s’affiche dans les photographies de Nobuyoshi Araki (né en 1940, vit et travaille à Tokyo), Pierre Molinier (1900 – 1976) et Robert Mapplethorpe (1946 – 1989).

Herman de Vries, From earth, 2015, exposition Poussières d’étoiles 2018, La Laiterie, Domaine des Etangs, Massignac (France). © courtesy Collection Dragonfly. Photo Vincent Leroux Herman de Vries, From earth, 2015, exposition Poussières d’étoiles 2018, La Laiterie, Domaine des Etangs, Massignac (France). © courtesy Collection Dragonfly. Photo Vincent Leroux

Fleur scientifique, fleur politique

Pierre Jospeh #pierrejosephredouté, Lys hybride (rouge), 2017 tirage jet d’encre sur papier Epson mat 189 g., cadre bois et verre image: 119 x 79 cm / papier: 130 x 90 cm / cadre 130 x 90 cm Unique © Pierre Joseph, courtesy Air de Paris Pierre Jospeh #pierrejosephredouté, Lys hybride (rouge), 2017 tirage jet d’encre sur papier Epson mat 189 g., cadre bois et verre image: 119 x 79 cm / papier: 130 x 90 cm / cadre 130 x 90 cm Unique © Pierre Joseph, courtesy Air de Paris
Afin d’analyser les végétaux et d’enregistrer les observations, la botanique fait appel au dessin et à la peinture. Les illustrations du fameux botaniste bordelais Armand Clavaud (1828 – 1890), qui initie Odilon Redon à la botanique et introduit le motif floral dans l’œuvre de celui-ci, sont évoquées par une planche pédagogique. Pierre Joseph (né en 1965 à Caen, vit et travaille à Paris) photographie des fleurs. Il joue de son homonymie avec le célèbre peintre de fleurs Pierre-Joseph Redouté et poste ses images sur internet afin qu’elles se mêlent à celles de Redouté par dénominations numériques. Aujourd’hui, le rôle de faire-valoir de la fleur auprès d’une personne se faisant portraiturer n’a plus lieu d’être. L’artiste choisit de représenter la fleur pour ce qu’elle est et non ce qu’elle représente. Mais alors comment la figurer ? Elles apparaissent extraterrestres chez Ida Tursic & Wilfried Mille, sous la lune, en pleine nature chez Delphine Chanet. Avec son « bouquet perpétuel », Joachim Mogarra (né en 1954 à Tarragone, vit et travaille à Montpeyroux dans l’Hérault) délègue la fabrique du bouquet à celui qui l’accueille. La fleur va aussi devenir le symbole de nombre de luttes sociales et politiques. Ce sont les hortensias contre le nucléaire au
Suzanne Husky, The Last Frontier du vivant, de la série Faïence ACAB, 2015, collection Frac Nouvelle-Aquitaine MÉCA, © Suzanne Husky, photo J. C. Garcia Suzanne Husky, The Last Frontier du vivant, de la série Faïence ACAB, 2015, collection Frac Nouvelle-Aquitaine MÉCA, © Suzanne Husky, photo J. C. Garcia
Japon, après la catastrophe de Fukushima, les œillets au Portugal, le jasmin en Tunisie ou les roses blanches en Allemagne. Bas Jan Ader (1942 – 1975) convoque l’héritage artistique de son compatriote Piet Mondrian dans une vidéo dans laquelle il compose un bouquet de fleurs aux couleurs primaires. Majida Khattari (née en 1966 au Maroc, vit et travaille à Paris) rend hommage au printemps arabe, tandis que Kapwani Kiwanga (née en 1978 à Hamilton, Canada, vit et travaille à Paris) reproduit les mêmes compositions florales que celles réalisées lors des cérémonies qui accompagnent la signature des traités de décolonisation des pays africains. Les faïences colorées et faussement naïves de Suzanne Husky (née à Bazas en 1975, vit et travaille entre Bazas et San Francisco) donnent à voir des scènes figuratives dans lesquelles des écologistes et des agriculteurs manifestant contre la construction d’une LGV alors que les forces de l’ordre sont tapies dans un décor floral. La fleur se fait espoir dans la célèbre photographie de Marc Riboud.

Kapwani Kiwanga, Flowers for Africa : Ghana, 2014, collection FRAC Poitou- Charentes. © Kapwani Kiwanga & Galerie Jérôme Poggi ; Paris, ADAGP, Paris ; photo: Aurélien Mole. Kapwani Kiwanga, Flowers for Africa : Ghana, 2014, collection FRAC Poitou- Charentes. © Kapwani Kiwanga & Galerie Jérôme Poggi ; Paris, ADAGP, Paris ; photo: Aurélien Mole.

Les enjeux de la production du vivant et le retour à l’état sauvage

Charles Fréger, de la série "Les fleurs du paradis", 2005-06, commande photographique de la Villa Noailles, Hyères © Charles Fréger Charles Fréger, de la série "Les fleurs du paradis", 2005-06, commande photographique de la Villa Noailles, Hyères © Charles Fréger
Quelle est la place des fleurs dans l’industrialisation généralisée du quotidien ? A travers sa pièce « Foreign invesment : Stay sweet » (2017), Amy Yao (née en 1977 à Los Angeles où elle vit et travaille) dénonce, à partir d’un grand tissu lacéré agrémenté de petits éléments plastiques, la production synthétique et extrêmement polluante de l’industrie textile dont raffolent les consommateurs en raison de son très bas coût. La série « les fleurs du paradis » (2008) exécutée dans le Var par Charles Fréger (né en 1975 à Bourges) ressemble à un chant du cygne, l’enregistrement des dernières traces d’un savoir-faire dans un pays qui importe désormais les trois quarts de ses fleurs coupées. Une étude des films de la compagnie Walt Disney démontre que ceux réalisés dans les années quatre-vingt sont dépourvus de nature. En disparaissant du quotidien,  la fleur s’efface de la mémoire. Dans son film « The pure necessity » (2016), qui reproduit de manière artisanale le « livre de la jungle » (1967), David Claerbout (né en 1969 à Courtrai, vit et travaille à Anvers) redonne le rôle central à la végétation luxuriante et renvoie les animaux à l’état sauvage. De la même manière, dans son tableau « le voleur de femmes »,Ernest T. (pseudonyme d’un artiste contemporain né en Mons en 1943) s’approprie le style naïf du Douanier Rousseau pour montrer un singe enlevant une femme. Loin de l’Eden disparu, la nature, désormais tenue à distance, apparaît comme une menace. La fleur, élément récurrent des songes, se fait remède ou poison, trouble la frontière qui sépare la réalité de la fiction. Entre sculpture et mobilier, beaux-arts et art décoratif, « A partial vocabulary » (1984 – 2008) de Marc-Camille Chaimowicz (né en 1947 à Paris, vit et travaille entre Londres et la Bourgogne) rassemble un socle incliné, des coussins et un tapis aux motifs abstraits et aux couleurs pastels, qui lui sont caractéristiques. Pourtant, aucune velléité fonctionnelle ici, l’objet est voué à la contemplation. Une invitation aux rêves.

Vue de l'exposition "Narcisse ou la floraison des mondes", commissariat : Sixtine Dubly et Claire Jacquet, Frac Nouvelle-Aquitaine MECA, Bordeaux, 2020. © André Morin Vue de l'exposition "Narcisse ou la floraison des mondes", commissariat : Sixtine Dubly et Claire Jacquet, Frac Nouvelle-Aquitaine MECA, Bordeaux, 2020. © André Morin

Le futur de l’être fleur

Lois Weinberger, Green Man, 2004, collection Frac Nouvelle-Aquitaine MÉCA. © Lois Weinberger, photo J. C. Garcia Lois Weinberger, Green Man, 2004, collection Frac Nouvelle-Aquitaine MÉCA. © Lois Weinberger, photo J. C. Garcia
Interroger le futur floral à travers une mystérieuse matière noire – unique couleur que ne possède aucune fleur. Tel un apprenti sorcier, Hicham Berrada (né en 1986 à Casablanca, vit et travaille à Paris) utilise la morphogénèse, c’est à dire la capacité de la plante à modeler elle-même des parties de son corps au fur et à mesure de sa croissance, détournant la biologie à des fins artistiques. Ses « augures mathématiques » (2019) sont mis en regard avec un tirage de Josef Sudek (1896 – 1976), « White Rose Bud » (1954) dans lequel le photographe parvient à capter les microscopiques bulles d’eau qui remontent le long de la tige. Berrada comme Sudek se posent en regardeurs, observant en retrait ce qui se passe sous leurs yeux. Enfin, laisser s’exprimer l’être-fleur qui sommeille en nous, à la faveur de l’air et du pollen que l’on respire, hésiter entre abandon et activisme. Le portrait en plan serré de Lois Weinberger (1947 – 2020) en Greenman (2004) en est sans doute le meilleur exemple. Le visage recouvert d’une peinture verte, un pétale blanc au bout du nez, l’artiste autrichien a le regard tourné vers le bas pour marquer son attachement à la terre. Il incarne l’homme vert, géant païen apparu en Europe au XIIIème siècle. Dans le film « Sea and flowers » (2013), l’artiste japonais Shimabuku (né en 1969 à Kobe, vite et travaille au Japon) interroge l’origine et le trajet d’une fleur rouge flottant dans les vagues près de la côté de Noto, en offrant à son tour des pétales à la mer. Initiée aux plantes, au chamanisme ou encore à la permaculture[5] à San Francisco par Starhawk[6], l’une des figures de l’écoféminisme, Suzanne Husky (née en 1975 à Bazas, vit et travaille entre Bazas et San Francisco) dresse un lieu de culte païen afin de créer une perméabilité entre le monde humain et le monde végétal. Narcisse, appelé également Jacinthe, est l’une des premières fleurs à éclore au printemps. Le personnage des « Métamorphoses » d’Ovide porte en lui le renouveau. La série « Welcoming the flowers » (2007) abrite des phrases radicales de l’artiste et poète américain John Giorno (1936 – 2019). Entre devise et haïku, scandées ou chantées, mêlant mythe, jeux de mots, images et poésie concrète, elles bousculent les noms des fleurs pour en interroger le sens dans une époque de mutation. Arrivé au bout du voyage, la mue se révèle transfiguration. Le langage décloisonné de John Giorno apparaît comme le pendant cognitif de la création, à la fois décodeur et amplificateur de l’expression florale. Aujourd'hui, seulement un cinquième de la faune terrestre a été étudié. La fleur ultra contemporaine semble nous donner des raisons d’espérer. Narcisse s’envisage comme l’expérience désespérée de l’altérité.

John Giorno, Welcoming the Flowers, 2007, a suite of eighteen silk screen prints on board, © Durham Press/John Giorno. John Giorno, Welcoming the Flowers, 2007, a suite of eighteen silk screen prints on board, © Durham Press/John Giorno.

[1] https://www.dictionnaire-academie.fr/article/A9F0983 Consulté le 5 août 2020.

[2] Ibid.

[3] Courant politique, philosophique et éthique qui conjugue les pensées féministes et écologiques en considérant qu’il existe des similitudes et des causes communes entre elles. Voir Catherine LARRÈRE, « L’écoféminisme : féminisme écologique ou écologie féministe », Tracés. Revue de Sciences humaines [En ligne], 22 | 2012, mis en ligne le 21 mai 2014, consulté le 05 août 2020. URL : http://journals.openedition.org/traces/5454 ; DOI : https://doi.org/10.4000/traces.5454

[4] Processus biologique de développement des fleurs, épanouissement, puis pollinisation et fécondation, qui a permis à la plante à fleur de coloniser la totalité de la surface de la terre.

[5] Concept systémique et global visant à créer des écosystèmes. Voir David Holmgren, Permaculture, principes et pistes d’action pour un mode de vie soutenable, Paris, Rue de l’échiquier, collection Initial(e)s DD, (2002) 2014, 584 pp.

[6] Née Miriam Simos en 1951, Starhawk est une écrivaine américaine vivant à San Francisco. Elle est l’une des plus importantes militantes écoféministes et se définie elle-même comme néopaïenne et sorcière.

Delphine Chanet, Epicène #5, 2019, production Frac Nouvelle-Aquitaine MÉCA. © Delphine Chanet Delphine Chanet, Epicène #5, 2019, production Frac Nouvelle-Aquitaine MÉCA. © Delphine Chanet

« Narcisse ou la floraison des mondes » - Commissariat de Sixtine Dubly, journaliste, auteure et curatrice, et Claire Jacquet, directrice de Frac Nouvelle-Aquitaine MECA - Jusqu'au 22 août 2020 - Du mardi au samedi de 13h à 18h30.

FRAC Nouvelle-Aquitaine
MECA - 5, Parvis Corto Maltese
33 800 BORDEAUX

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