Le monde renversé de Béatrice Cussol

A Château-Gontier, la Chapelle du Genêteil donne à voir les œuvres-manifestes de Béatrice Cussol dans une scénographie en V qui rappelle la forme d'un entrejambe. «Attends», à la fois titre et prologue, s'entend comme une invitation au voyage dans un univers où toute forme dérive de la matrice mais où chacun peut inventer sa propre histoire.

Vue de l'exposition "Attends" de Béatrice Cussol, à la Chapelle du Genêteil, Le Carré Scène nationale, centre d'art contemporain d'intérêt national, Château-Gontier, 2018. © Marc Domage Vue de l'exposition "Attends" de Béatrice Cussol, à la Chapelle du Genêteil, Le Carré Scène nationale, centre d'art contemporain d'intérêt national, Château-Gontier, 2018. © Marc Domage
A la Chapelle du Genêteil, centre d'art contemporain d'intérêt national de Château-Gontier, en Mayenne, deux immenses cimaises installées en V paraissent figurer un entrejambe schématisé dont les cuisses s'écarteraient en direction de l'espace occupé autrefois par l'autel de cet ancien lieu de culte aujourd'hui désaffecté. En se rapprochant, au point de rencontre des deux cimaises laissées entièrement brutes, pile à l'endroit exact où débuterait l'entrejambe, un grand dessin à l'aquarelle figure une bouche aux nuances de rouge-rose suspendue à l'extrémité d'une longue excroissance de chair que l'on imagine moelleuse, pliée en équerre à la manière d'une potence, sorte de saucisse imaginaire rose pâle. Juste au-dessus du coude formé par le repli apparait ce mot : "Attends". Injonction autoritaire, supplique désespérée ou chuchotement érotique, on ne le saura pas.  L'impératif qui donne son nom à l'exposition, marque aussi l'entrée du visiteur dans l'univers de Béatrice Cussol, un univers peuplé de formes matrices, symboles de pouvoir dans ce monde renversé où la domination du phallus n'existe pas. De part et d'autre de l'entrejambe, plusieurs grands dessins rehaussés d'aquarelle alternent avec d'autres plus petits, réalisés au feutre et porteurs de mots. Le visiteur s'installe confortablement dans ces dessins sans pour autant qu'il n'en saisisse immédiatement le sens.

Le débordement humide des muqueuses

Béatrice Cussol, "Sans titre", dessin rehaussé d'aquarelle, 2018. © Béatrice Cussol, crédit photo : Guillaume Lasserre Béatrice Cussol, "Sans titre", dessin rehaussé d'aquarelle, 2018. © Béatrice Cussol, crédit photo : Guillaume Lasserre
Béatrice Cussol (vit et travaille en banlieue parisienne) en née à Toulouse en 1970. Diplômée de la Villa Arson, l'école des Beaux-arts de Nice, en 1993, elle enseigne actuellement à l'Ecole supérieure d'art de Rouen. Peintre, dessinatrice mais aussi écrivaine, cette ancienne pensionnaire de la Villa Médicis à Rome (2009-2010) fait partie de la génération de plasticiennes féministes qui apparait sur la scène artistique au cours des années 1990. Sa pratique engendre une production d'images par le dessin (feutre et aquarelle), le collage mais aussi les mots. Auteure de quatre romans (dont les deux premiers furent publiés dans la collection "Le Rayon" que dirigeait Guillaume Dustan aux éditions Ballan), Béatrice Cussol dessine aussi les mots. Dans ses livres à l'écriture éclatée comme dans ses dessins, les héroïnes sont exclusivement féminines. Chez elle, les images naissent de la fixation sur le papier, au risque d'en perdre d'autres, d'une forme jusque là flottante, à la fois inédite et pourtant familière, incarnation en deux dimensions de l'imaginaire de l'artiste."Toujours encore, je me demande bien où ça se transforme entre ce qu’on attrape et ce qu’on fabrique. Par exemple, il y a le monde de dessin (le travail du dessin pensé) et le monde qui me tombe dessus, qui m’apporte peaux, oripeaux sous forme de tissus et images que je trouve et que je garde (...)." (extrait du texte écrit pour l'exposition à la galerie Porte Avion à Marseille, juin-juillet 2011). Depuis 2015, elles sont toutes issues d'une seule et même forme matricielle d'où émergent par dérives successives, des paysages, des maisons ou encore des bouches qui conversent entre elles, des aliments, petits pois ou tomates, qui les transforment en sandwich. L'aquarelle, qui permet un rendu de transparence et de légèreté, rend compte de manière sensorielle de cet endroit organique, humide, cet espace apaisant et libérateur, ce lieu politique où le sexe féminin incarne le pouvoir. 

Béatrice Cussol, "Sans titre", dessin rehaussé d'aquarelle, 2018. © Béatrice Cussol, crédit photo : Marc Domage Béatrice Cussol, "Sans titre", dessin rehaussé d'aquarelle, 2018. © Béatrice Cussol, crédit photo : Marc Domage
Dans l'univers fantasmagorique de Béatrice Cussol, la défaite du pouvoir phallique intervient d'emblée, permettant son évacuation dans l'introduction. Ici, le dessin-prologue figurant le titre de l'exposition "Attends"montre une excroissance de chair qui ressemble fortement à une saucisse, un authentique phallus pas tout à fait en berne mais tout de même courbé à angle droit comme une équerre. Il rappelle la forme des panneaux de signalisation routiers américains qui soutiennent les feux rouges à l'intersection de deux rues. La potence imaginée dans un premier temps se révèle simple support informatif. Une bouche, forme dérivée de la matrice, a remplacé les feux tricolores. Dès la première image, le phallus est réduit à un accessoire, faire-valoir de l'attribut féminin, panneau publicitaire assurant la promotion de la vulve qu'il soutient. Le décor ainsi posé autorise l'entrée dans le monde merveilleux de l'artiste, un monde dépourvu de cadre référentiel. Dans les dessins de Béatrice Cussol, les figures sont isolées dans le vide de la feuille, les privant d'un environnement qui, pour le regardeur, sert à la fois de cadre et de repère à la faveur d'une narration hors-champ dont il est ici privé. Au contraire, il est constamment ramené à ces figures sans lieu et sans décor, qu'il ne peut inscrire dans un contexte familier. Cette interdiction volontaire est un préalable à la constitution d'un espace parallèle, hors du réel, peuplé de créatures anthropomorphes, d'éléments mutants évoluant dans un monde flottant à la fois rassurant et inquiétant. Ces représentations sont autant de paysages mentaux, d'univers intérieurs dont l'absence de repères rationnels engendre cette inquiétante étrangeté que décrit l'Unheimliche freudien.

La douce transgression de l'aquarelle

Béatrice Cussol, "Sans titre", dessin rehaussé d'aquarelle, 2018. © Béatrice Cussol, crédit photo : Guillaume Lasserre Béatrice Cussol, "Sans titre", dessin rehaussé d'aquarelle, 2018. © Béatrice Cussol, crédit photo : Guillaume Lasserre
La grande liberté offerte par le dessin autorise la réinvention de corps libres qui fabriquent l'imaginaire cussolien et dont l'approche sensorielle est renforcée par la texture de l'aquarelle, détournée de sa pratique de loisirs pour devenir une arme féministe. L'artiste utilise de vieux sachets de thé pour inventer une eau croupie où poussières et dépôts se retrouveront sur la feuille. Béatrice Cussol maitrise l'aquarelle jusque dans l'accident qui introduit une part aléatoire dans le processus de création, engendrant des apparitions en relief derrière lesquelles s'incarne une géologie des corps. Les couleurs rouge-rose tirant sur le marron qui se déclinent en nuances pour figurer la peau, les organes ou les muqueuses, sont parfois atténués par des teintes de vert ou de bleu. Autour du dessin apparait quelquefois le tissu. De grandes lettres cousues par l'artiste dans des textiles de couleurs bariolés,
Béatrice Cussol, "Sans titre", tissus divers, 2018. © Béatrice Cussol, crédit photo : Guillaume Lasserre Béatrice Cussol, "Sans titre", tissus divers, 2018. © Béatrice Cussol, crédit photo : Guillaume Lasserre
rutilantes, affirment pourtant une sentence sans appel : "Too late". Ici plus qu'ailleurs le mot se fait corps dans le volume du tissu. Il n'est pas seulement dessiné, il est peint. L'artiste détourne le travail traditionnellement féminin de la couture pour matérialiser, à travers l'utilisation de couleurs chatoyantes qui lui confèrent une certaine légèreté, une réalité plus contrastée, celle de l'attente. Laissé à l'imagination du visiteur, c'est une invitation à s'en emparer pour inventer, à travers ses propres souvenirs ou la création d'une fiction mentale, une histoire sans cesse renouvelée à mesure que change le regardeur. 
Béatrice Cussol, "Sans titre", dessin au feutres, 2018, inscription : "JE POURRAIS ETRE MA SOEUR"; Béatrice Cussol, "Sans titre", dessin au feutres, 2018, inscription : "SOS". © Béatrice Cussol, crédit photo : Guillaume Lasserre Béatrice Cussol, "Sans titre", dessin au feutres, 2018, inscription : "JE POURRAIS ETRE MA SOEUR"; Béatrice Cussol, "Sans titre", dessin au feutres, 2018, inscription : "SOS". © Béatrice Cussol, crédit photo : Guillaume Lasserre
L
e rythme imposé par l'accrochage des grands dessins sur les faces externes et internes de l'entrejambe factice est interrompu par l’intercalage d'autres, plus petits et exécutés au feutre, souvent porteurs de mots, semblant jouer un rôle de ponctuation. L'artiste s'amuse à détourner les codes de la muséologie en proposant des cartels colorés au feutre, donnant une apparence enfantine à la rigueur scientifique de l'identification qui est ici rendue symboliquement caduque par le refus de l'artiste de titrer ses dessins. Ce drôle et discret geste de résistance à la norme codifiée s'entend comme un refus plus large de la classification de toutes choses, permettant de les nommer, les définir et donc les contrôler, aboutissant inévitablement à en désigner les a-norma-ux-ales.  "Toujours", "survie", "Tu m'énerves", les teintes vives et colorées au feutre, traditionnellement associées au plaisir et au jeu du coloriage, contrastent ici avec les sentiments mélancoliques, inquiets ou agacés qu'ils assènent, toujours en interaction avec l'autre, en réaction à l'autre, en dialogue. Ils apparaissent souvent comme des mots d'amour, des mots de couple. Parfois, c'est l'expression d'une pensée intérieure angoissante, à 'image de "Je pourrais être ma sœur" surmonté d'un "SOS", dont le traitement enfantin confère une légèreté de formes et de couleurs qui dramatise un peu plus la lecture. Dans le texte introductif à l'exposition personnelle "Le nom d'une île" que lui a consacré la maison des arts centre d'art contemporain de Malakoff en 2012, Béatrice Cussol explique son besoin de dessiner les mots: "À partir de 2007 il y eut du nouveau: la nécessité arriva de dessiner des mots, des mots parmi les figures, mot seul, exilé, mot autobiographique au poids colorié pris au pied de la lettre, mot voulu vermoulu qui a le coloriage pour fin et pour moyen à la fois. À la fin, presque la saveur d’un titre molletonné à l'épaisseur psychédélique."

Béatrice Cussol, "Sans titre", dessin rehaussé d'aquarelle, 2018. © Béatrice Cussol, crédit photo : Guillaume Lasserre Béatrice Cussol, "Sans titre", dessin rehaussé d'aquarelle, 2018. © Béatrice Cussol, crédit photo : Guillaume Lasserre
"Attends" déroule les fils de l'imaginaire cussolien qui ne saurait être complet sans évoquer ses carnets de collage actuellement exposés à la bibliothèque des Abattoirs à Toulouse. Ces cahiers enferment d'autres images, celles découpées dans des magazines et dans la presse. Elles expriment les émotions de l'artiste a un moment précis, sa colère, ses influences. Elles illustrent aussi l'histoire vivante, celle en train de se faire. Depuis plusieurs années, les collages de Béatrice Cussol composent un journal intime en plusieurs volumes, où les réflexions personnelles croisent les problématiques sociétales. Toutes ces pratiques parallèles sont constituantes de l'univers de l'artiste, une mythologie érotique des corps qui invite à dépasser les apparences sensibles pour expérimenter des formes nouvelles, libres car échappant à tout cadre référentiel. Ainsi, chacune des œuvres qui construisent l'exposition est une invitation à inventer sa propre histoire. En création littéraire comme en création plastique, Béatrice Cussol sollicite notre inconscient à travers son esthétique singulière où chaque dessin apparait à la fois comme un monde à part entière et comme un élément constitutif de son univers plastique, transposition sur papier de son espace intérieur, imaginaire. Surtout, elle montre dans le face à face du visiteur avec les œuvres qu'il n'y a pas une réalité mais autant de réalités subjectives qu'il y a de regardeurs. L'œuvre de Béatrice Cussol emporte le visiteur dans une introspection douce, une rêverie contemplative dépourvue de certitude et dont les limites semblent abolies.

Béatrice Cussol, "Attends" 

Jusqu'au 11 novembre 2018 - Du mercredi au dimanche de 14h à 19h.

Le Carré, Centre d'art contemporain d'intérêt national
Chapelle du Genêteil - Rue du Général Lemonnier
53 200 CHATEAU-GONTIER

Béatrice Cussol, "Les parties"

Jusqu'au 9 février 2019 - Du mercredi au dimanche de 12h à 18h.

Bibliothèque des Abattoirs
78, allées Charles de Fittes
31 300 TOULOUSE

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