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Billet de blog 5 oct. 2022

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Ce qui nous est cher

Pour sa nouvelle pièce, la chorégraphe marocaine Bouchra Ouizguen retrouve les interprètes de ses premiers spectacles, chanteuses et musiciennes issues de la tradition populaire du sud marocain. « Éléphant » poursuit la construction d’un langage chorégraphique commun débuté avec la création de sa compagnie il y a une dizaine d’années pour ne pas que ce qui nous est cher disparaisse.

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"Éléphant" de Bouchra Ouizguen © Photo Tala Hadid

C’est d’abord la musique et les chants qui dominent le plateau. Chez Bouchra Ouizguen, il faut avant tout prendre le temps de l’écoute, ressentir la mélopée, se laisser envahir par les voix, avant de mettre le corps en mouvement au diapason de celles-ci, ici un chant traditionnel marocain que l’on entend qu’à de rares moments de l’année pour de grandes fêtes pour lesquelles on nettoie les maisons avant de se parer de ses plus beaux atours. Comme à son habitude aussi, le plateau est nu. Chez Bouchra Ouizguen les espaces scéniques sont toujours vides. « J’aime l’idée que rien ne vient nous supporter[1] » indique-t-elle. L’espace sera structuré par la lumière, le son et le mouvement des corps.

Alors que la salle est toujours éclairée, une première interprète, suivie bientôt d’une deuxième, entre sur scène munie d’un sceau et d’une serpillère. Ensemble, elles vont laver le sol du plateau – une surface d’environ 20 x 15 mètres –, avec une rapidité redoutable. D’emblée, la chorégraphe délimite le périmètre, annonce la couleur pourrait-on dire. Il s’agit de « faire de l’espace son propre espace[2] » et non plus un espace qui leur est préparé, le laver pour mieux se l’approprier. Au Maroc, pendant les répétitions, personne ne nettoyait pour elles. « Je n’avais pas envie de cacher ça[3] » dit-elle en précisant qu’elle regardait ça comme une chorégraphie. C’est aussi, confie-t-elle, un excellent échauffement pour les danseuses. Si elle évoque le pragmatisme pour mieux réfuter le geste politique, il n’empêche que les longues minutes passées à faire onduler la serpillère et en même temps à nettoyer, renvoient à une autre image. Ainsi, Marie Richeux, recevant Bouchra Ouizguen dans son émission « Par les temps qui courent » sur France Culture, fait part de son étonnement de voir une partie des spectateurs continuer de converser en attendant le début du spectacle, ne pouvant considérer ce qui se passe sur scène comme de la danse. Cela la renvoie « à l’habitude prise par certains et certaines de voir d’autres personnes passer la serpillère dans des espaces qu’ils utilisent sans les regarder[4] ». À force d’invisibiliser ces personnes en les assignant à une place négligeable, nos sociétés ont fini par ne plus les voir y compris lorsqu’elles sont face à nous.

« C’est à la fois un hommage à ma mère qui était femme de ménage et nous a permis de choisir le métier que nous faisons. C’est aussi la carrière des artistes qui, en parallèle, faisaient ce métier quand elles n’avaient pas de dates de représentation[5] » explique la chorégraphe. Ce moment particulier est un entre-deux qui n’appartient plus tout à fait au quotidien mais pas encore au spectaculaire. Dès le départ, l’ordinaire et de sacré se mélangent. « C’est aussi un moment où on ne nous met pas dehors du plateau avant de monter sur scène » dit-elle encore.

"Éléphant" de Bouchra Ouizguen © Herve Verone

Une troisième interprète apporte l’encens qui va purifier l’espace et ainsi le faire basculer d’un espace quotidien à un espace rêvé, fantasmé, sacré. La musique, lancinante, emplie doucement la salle dans les volutes de fumée. Au loin des chants, une silhouette. La scène prend des accents de rituel incantatoire. Porteuses d’eau ou d’un tapis posé sur sa tête – celui-ci sera déroulé, créant un nouvel espace –, corps s’accroupissant, se relevant, se libérant, les bras montant doucement dans des gestes lents, amples, chant des oiseaux auquel succèdent les larmes, pleureuses se soutenant l’une l’autre, se portant, montant l’une sur l’autre, exprimant la douleur, l’étreinte, le tiraillement qui les écartèlent littéralement, « Éléphant » est tout cela. « Je trouve que l’éléphant est un très bel animal. Il pourrait être dans ce spectacle la métaphore de ce qui nous est cher mais qui tend à disparaître : cela peut-être autant un proche, une personne aimée que la forêt, notre environnement naturel[6]» confie-t-elle.

Originaire de Ouarzazate, la « porte du désert », Bouchra Ouizguen développe depuis une dizaine d’années avec la Compagnie O, qu’elle fonde en 2010, un langage chorégraphique qui lui est propre, à l’écart des codes de la danse contemporaine européenne. Installée à Marrakech, elle retrouve ici deux des interprètes de ses premiers spectacles, membres de sa compagnie, Milouda El Maataoui et Halima Sahmoud, venant du sud du Maroc comme elle, rejointes par l’interprète française Joséphine Tilloy qui avait déjà travaillé avec la chorégraphe sur « Corbeaux ». « Comme mes précédentes créations, ce spectacle a été entièrement créé au Maroc, mais cette fois-ci à la montagne[7] » précise-t-elle. « Marcher, chanter, conter, être dans la nature nous a imprégnées ». Le travail commence donc par des promenades dans l’Atlas. Elle puise ici dans le répertoire musical traditionnel des Laâbates, des « joueuses », groupes de chant et de danse entièrement féminins plébiscités pour animer les fêtes traditionnelles et familiales, tant en milieu urbain que rural. Bouchra Ouizguen revisite le répertoire chorégraphique traditionnel du Maroc pour mieux « s’en éloigner, jouer avec, le frictionner, l’embrasser – [ce sont] autant de jeux qui m’intéressent avec ce répertoire extrêmement riche pour son histoire, son oralité, sa poésie[8] ».

L’art de Bouchra Ouizguen ne porte aucune revendication. La chorégraphe marocaine ne cherche jamais à intellectualiser son travail à travers une idée, un concept. Ce qui l’intéresse, c’est la vitalité qui se dégage de la scène quand elles performent ensemble, le surgissement de la vie. « Je veux que le chant, le conte, ce qui peut s’apparenter à un rituel, la lumière, la scénographie, tout cela soit quelque chose qui parle ailleurs, sans qu’on soit cantonnée à notre marocanité ou à notre féminité[9] » insiste-t-elle, précisant : « Avec Éléphant, c’est à chacun de se rattacher à sa propre perte, non pas à travers des références intellectuelles, mais par le corps, le chant et le spectacle en lui-même[10] ». Prendre le temps de l’écoute, ressentir la musique, s’imprégner des voix puissantes, Bouchra Ouizguen a l’art de faire monter la transe.

"Éléphant" de Bouchra Ouizguen © Photo Herve Verone

[1] « Ce qui nous est cher mais qui tend à disparaitre », Entretien avec Bouchra Ouizguen, propos recueillis par Agathe Le Taillandier, reproduit dans la feuille de salle du spectacle pour le Festival d’automne 2022.

[2] « Les pérégrinations de Bouchra Ouizguen », Par les temps qui courent, Marie Richeux, France Culture, 20 septembre 2022, https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/par-les-temps-qui-courent/bouchra-ouizguen-danseuse-et-choregraphe-7436351 Consulté le 5 octobre 2022.

[3] Ibid.

[4] Ibid.

[5] Ibid.

[6] « Ce qui nous est cher mais qui tend à disparaitre », op. cit.

[7] Cité dans Adnen Jdey, « Bouchra Ouizguen : sororité, à corps et à cris », CND Magazine, #1, septembre 2022, https://magazine.cnd.fr/fr/posts/26-elephant-de-bouchra-ouizguen-sororite-a-corps-et-a-cris Consulté le 5 octobre 2022.

[8] Ibid.

[9] « Les pérégrinations de Bouchra Ouizguen », op. cit.

[10] « Ce qui nous est cher mais qui tend à disparaitre », op. cit.

"Éléphant" de Bouchra Ouizguen © Photo Tala Hadid

ÉLÉPHANT - Direction artistique, Bouchra Ouizguen. Avec Milouda El Maataoui, Bouchra Ouizguen, Halima Sahmoud, Joséphine Tilloy. Scénographie lumineuse, Sylvie Mélis. Régie son, Chloé Barbe. Administration, production, Mylène Gaillon. Coproduction Kunstenfestivaldesarts (Bruxelles) ; Festival Montpellier Danse; Les Spectacles vivants – Centre Pompidou (Paris); Wiener Festwochen ; Cultural Foundation – Abu Dhabi, AFAC – Arab Fund for Arts and Culture (Beyrouth) ; HAU Hebbel am Ufer (Berlin) ; Emilia Romagna Teatro Fondazione (Modène); Kampnagel (Hambourg); Service de Coopération et d’Action Culturelle de l’Ambassade de France au Maroc. Le Festival d’Automne à Paris est producteur délégué de la tournée française de ce spectacle. Les Spectacles vivants – Centre Pompidou (Paris) et le Festival d’Automne à Paris sont coproducteurs de ce spectacle et le présentent en coréalisation. Le T2G Théâtre de Gennevilliers, Centre Dramatique National et le Festival d’Automne à Paris présentent ce spectacle en coréalisation. Avec le soutien de la Fondation d’entreprise Hermès dans le cadre de son programme New Settings. Avec le soutien de l’Onda office national de diffusion artistique.

29 & 30 septembre, T2GFestival d’Automne à Paris, France

7 & 8 octobre, Emilia Romagna Teatro Fondazione, Modène, Italie

11 octobre, Points communs nouvelle scène nationale Cergy-Pontoise / Val d'Oise, France

18 octobre, Espaces Pluriels, Pau, France

19 novembre, Cultural Foundation Abu Dhabi, Emirats Arabes Unis

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