Etranger résident: la collection viscérale de Marin Karmitz

Après avoir ébloui l'été parisien avec l'art singulier d'Hélène Delprat, la Maison rouge - Fondation Antoine de Galbert renoue avec son cycle d'expositions consacré aux collections privées en donnant à voir pour la première fois la collection de Marin Karmitz dont les oeuvres justes et sensibles, souvent bouleversantes en font l'une des plus belles expositions parisiennes de l'année.

Vilhelm Hammersoi, "Intérieur", collection Marin Karmitz, "Etranger résident", La maison rouge - Fondation Antoine de Galbert © Guillaume Lasserre Vilhelm Hammersoi, "Intérieur", collection Marin Karmitz, "Etranger résident", La maison rouge - Fondation Antoine de Galbert © Guillaume Lasserre
L'exposition "Etranger résident" montre quelques trois cents œuvres patiemment assemblées depuis plus de trente ans par Marin Karmitz, dont une grande partie est dévoilée au public pour la première fois. Parmi elles, la présence d'un Intérieur de Vilhelm Hammersoi ne surprend pas. Le peintre danois de la fin du XIXè siècle semble donner le ton d'une collection placée sous le signe de l'introspection et de la nostalgie. La quiétude de cet intérieur à l'enfilade de pièces si caractéristique est renforcée par la présence de la femme pensive au premier plan, dont la mélancolie semble refléter à elle-seule l'âme du collectionneur. Si les intérieurs de l'artiste scandinave sont des paysages mentaux, la toile paraît le point de départ d'un voyage marqué par le spleen du déracinement. 

Une collection en forme d'autoportrait

Dans cette collection où le noir et blanc domine, la figure humaine est omniprésente. Marin Karmitz est un enfant du XXè siècle. Le titre de l'exposition souligne les errances et l'exil de cet homme dont l'enfance a été bouleversée par la Shoah et la partition de l'Europe en deux blocs à la fin de la Seconde guerre mondiale. Apatride permanent, c'est avec ses tripes qu'il semble choisir les pièces qui composent sa collection. Des nombreuses photographies de Michael Ackerman qui ne racontent rien d'autre que le temps qui passe aux Spectres des couturières, l'immense installation d'Annette Messager au sous-sol, rarement un tel ensemble n'aura reflété une si grande cohérence. Chaque œuvre parait ici à sa place. Cette justesse donne le vertige, comme si l'acquisition de chacune d'entre elle était nécessaire, vitale. En embrassant l'exposition dans sa globalité, on se rend compte de l'importance de la narration. Assemblées, elles composent un scénario, elles racontent une histoire. Peut-être celle du petit garçon juif roumain arrivé à Nice à l'âge de neuf ans, certainement aussi celle de tant d'autres. Las de produire des films que trop peu de personnes voulaient distribuer, Marin Karmitz devient dans les années 1970 son propre distributeur en fondant le réseau MK2. Auparavant il fut l'assistant d'Agnès Varda sur son premier film, Cléo de 5 à 7. Cette histoire est connue ; ce qui l'est moins, en revanche, c'est cet attachement profond, presque instinctif pour la création artistique qui le conduit à composer l'une des collections privées les plus remarquables de son temps. Là, il ne faut pas rechercher les ténors de l'art abstrait, conceptuel ou ceux de l'art cinétique qui occupèrent successivement le devant de la scène artistique à partir des années 1950. Pas d'œuvre de Daniel Buren ici, pas plus que d'Arman ou de Julio Le Parc mais la constance d'une appétence de savoir qui passe par les arts visuels et dont le leitmotiv serait la mémoire. Pour ce faire, le discret amateur n'hésite pas à engager un dialogue diachronique entre des statuettes incas ou africaines et un dessin de Ferdinand Hodler représentant un vieil homme se tenant la tête à deux mains. Daté de 1891, il augure tous les malheurs du siècle à venir. 

Au fur et à mesure de la visite, la présence des artistes choisis s'impose comme une certitude. Naturellement, Kara Walker présente son petit théâtre d'ombres, le glaçant Burning African village play set (2006) dont il est précisé qu'il est composé d'une grande maison et de scènes de lynchage. Les enfants travailleurs des photographies de Lewis Hine annoncent toutes les minorités à qui le photographe n'aura de cesse d'essayer de donner une voix à l'aide de son objectif. Ils annoncent le déchirant ensemble photographique illustrant les communautés juives déshéritées de Pologne et de Tchécoslovaquie, réalisé entre 1935 et 1938 par  Roman Vishniac. Ce travail documentaire reste aujourd'hui l'un de rares témoignages de l'existence de ces communautés juives d'Europe de l'Est, exterminées dans les années qui suivirent. On est saisi d'effroi devant la photographie prise à Varsovie en 1938 d'une fillette dans une position quasi christique. Le titre, Les seules fleurs de son enfance, indispose au-delà de l'acceptable. On comprend l'obsédante quête de Marin Karmitz à ne rien oublier. Celle-là même qui le conduit à acquérir les traces de l'indicible. Les regards des résistants allemands au régime nazi, rendus plus prégnants encore lorsque Christian Boltanski les détoure du reste du visage, nous fixent. L'ensemble photographique monumental qu'Antoine d'Agata consacre à Oswiercim, la ville hôte de camp d'Auschwitz, se compose de plusieurs dizaines d'images, certaines volontairement floues, alternant entre paysages et personnages, accentuant un malaise ici salutaire. Les photographies de Moi Ver rappellent pour les plus érudits – ou apprennent à la plupart des visiteurs – que l'expérience des Kibboutz a aussi eu lieu en Europe de l'Est au milieu des années 1930. A la sortie de ce chemin, c'est à nouveau l'évidence que ressent le visiteur face à l'une des œuvres les plus poignantes de Duane Michals. Intitulée The spirit leaves the body, cette série de huit photographies réalisée en 1968 montre, à la manière du storytelling qui caractérise son travail, un corps allongé qui paraît se dédoubler et dont on comprend à la progression des images que son enveloppe spirituelle quitte doucement ce corps sans vie. 

Gotthard Schuh, "Promenade en sous-bois", photographie, 1932, Collection Marin Karmitz, Etranger résident, La Maison Rouge - Fondation Antoine de Galbert, Paris © Guillaume Lasserre Gotthard Schuh, "Promenade en sous-bois", photographie, 1932, Collection Marin Karmitz, Etranger résident, La Maison Rouge - Fondation Antoine de Galbert, Paris © Guillaume Lasserre
De cet ensemble patiemment construit au fil des ans par Marin Karmitz, un cliché photographique de Gotthard Schuh  Promenade en sous-bois interpelle par son ambiguïté. Des jeunes gens se tiennent dans une clairière dont les hautes cimes des arbres alentours filtrent le soleil, donnant à la représentation un air quasi mystique. Rien ne les distingue les uns des autres ; ils tournent le dos à l'objectif. Nous sommes en 1932 et déjà l'image paraît appartenir à un monde révolu, englouti dans les méandres de son avenir immédiat. Comment savoir dans cette image idyllique si ces jeunes gens disparaitrons bientôt dans les chambres à gaz ou s'enrôleront avec insouciance dans les jeunesses hitlériennes ? Tout à la fois image de l'ancien monde où l'innocence va être définitivement perdue et figuration wagnérienne de la grandeur d'une Allemagne humiliée, la scène effraye parce qu'en montrant l'ambivalence des hommes, elle illustre sans doute le mieux la notion de "banalité du mal" qu'Hannah Arendt définira trente ans plus tard à l'occasion du procès d'Eichmann à Jérusalem. 

C'est peut-être pour cette raison que la plupart des œuvres choisies par Marin Karmitz représentent des pauvres, des immigrés, des marginaux, des laissés pour compte, des solitaires, des invisibles, toute une masse protéiforme de gens stigmatisés par les instances dépositaires des lois communes. Définir des groupes minoritaires est fort commode lorsqu'il s'agit d'affirmer pour les groupes dominants une normalité forcément subjective. L'autre, celui qu'on ne connait pas, devient le responsable idéal pour tous les maux d'une société. La jeunesse perdue qui peuple les photographies de Dave Heath, les marins venus chercher quelque réconfort à leur solitude dans les bars de Valparaiso capturés par l'objectif de Sergio Larrain ou les photos des individus esseulés en pleine foule de Leon Levinstein, les corps à peine distincts saisis par l'œil de Roy Delcavara, la faune nocturne des clichés d'Anders Petersen ou la communauté noire américaine documentée par Gordon Parks, tous ont une place singulière dans le corpus composé – choisi – par Marin Karmitz. Ils sont les héritiers de ces populations juives d'Europe centrale que les photographies de Roman Vishniac figent définitivement dans la vie. Si la figure humaine est constante dans les œuvres réunies ici c'est parce que la mélancolie, le spleen, la nostalgie renvoient intrinsèquement à l'incarnation des corps, à quelque chose de viscéralement vivant.

 

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