Cécile B. Evans, la rébellion des émotions

A Metz, la trilogie « Amos’ World » de l'artiste américano-belge Cécile B. Evans, à la fois série télévisée et œuvre d'art totale, interroge la part de liberté d'un individu placé dans un espace collectif dont les règles communes déterminent son quotidien en le contraignant. Comment les habitants d'un immeuble vont peu à peu s'insurger face à l'emprise de cette structure de pouvoir.

Cécile B. Evans, "I had a dream I was sleeping (Gloria’s window)", 2017/18 Toile imprimée, impression, Duratrans, panneau acrylique, écran, lecteur multimédia, 224.5 x 200 x16.5 cm © Cécile B. Evans, photo : Fred Dott Cécile B. Evans, "I had a dream I was sleeping (Gloria’s window)", 2017/18 Toile imprimée, impression, Duratrans, panneau acrylique, écran, lecteur multimédia, 224.5 x 200 x16.5 cm © Cécile B. Evans, photo : Fred Dott

C'est un ensemble spectaculaire qui occupait jusqu'à dimanche dernier les espaces d'expositions temporaires du FRAC Lorraine à Metz, accueillant pour la première fois en France les œuvres de l'artiste américano-belge Cécile B. Evans (née en 1983, vit et travaille à Londres). Son travail rend compte de la manière dont se corrèlent émotion et capitalisme, analysant comment l'affect se manifeste face aux structures de pouvoirs auxquelles les individus sont confrontés au quotidien dans les sociétés contemporaines, leur subjectivité étant elle-même conditionnée par le capitalisme. Elle construit une œuvre protéïforme où se mêlent installations, vidéos, sculptures, performances et même architectures comme ici, sollicitant la narration comme liant. Celle-ci joue un rôle pivot, permettant d'interroger, en faisant cohabiter plusieurs genres, la construction de la réalité. Durant trois mois, l'institution lorraine est devenue le réceptacle d' « Amos' World » (2016 - 2018), trilogie fictionnelle qui prend la forme d'un feuilleton télévisuel pour narrer le récit d’un grand ensemble immobilier à visée progressiste. Quelque chose néanmoins ne fonctionne pas dans cette structure pourtant censée articuler parfaitement espaces privés et collectifs. Les locataires vont progressivement se réapproprier une situation jusque-là subie et reconquérir leur capacité d'action, au détriment de l'architecte qui voit son monde, le monde d'Amos, s'étioler à mesure de la prise de pouvoir populaire. Les protagonistes sont incarnés indifféremment par des acteurs ou des personnages d'animation. Afin de tenter d'éprouver les conditions spécifiques des interprètes, l'artiste conçoit un ensemble d'architectures-sculptures qui reprennent la forme exacte des immeubles qui composent l'ensemble d'habitations. A chaque épisode correspond son micro-bâtiment – copie de l'original à l'écran – dans lequel les spectateurs sont invités à prendre place. Cécile B. Evans crée alors un système immersif où la loge de théâtre devient le décor du film regardé, un œuvre totale dans laquelle le public va peu à peu ressentir l'enfermement des personnages et la nécessité grandissante, à mesure que la fiction avance, de redevenir les acteurs de leur vie. Une mise en situation par la création artistique pour mieux comprendre les enjeux d'une époque contemporaine où tout est connecté, tout répond à un clic. 

Cécile B. Evans, Amos’ World, épisode 2, 2018 Installation vidéo, 24:33 Bois, béton, métal, bandes lumineuses, coussins, platntes Photo : Fred Dott © Cécile B. Evans, photo : Fred Dott Cécile B. Evans, Amos’ World, épisode 2, 2018 Installation vidéo, 24:33 Bois, béton, métal, bandes lumineuses, coussins, platntes Photo : Fred Dott © Cécile B. Evans, photo : Fred Dott

Une architecture de réseaux 

Cécile B. Evans, Amos’ World, épisode 1, 2017 Installation vidéo, 24:58 Bois, béton, métal, bandes lumineuses, coussins Photo : Fred Dott © Cécile B. Evans, photo : Fred Dott Cécile B. Evans, Amos’ World, épisode 1, 2017 Installation vidéo, 24:58 Bois, béton, métal, bandes lumineuses, coussins Photo : Fred Dott © Cécile B. Evans, photo : Fred Dott
Acteur principal de la série, l'immeuble parfait d'Amos s'inspire des grands ensembles aux allures brutalistes qui furent construits après-guerre un peu partout en Europe, prônant un équilibre parfait entre architecture, nature et humain. Les espaces privés devaient s'articuler heureusement avec les parties communes et le moindre espace disponible était exploité au maximum. Les appartements étaient destinés à loger des familles plutôt nombreuses. La prise en compte d'espaces de loisirs qui en permettait la régulation était en phase avec l'époque capitaliste renaissante de l’après-guerre. Une construction soutenue de ces mêmes ensembles, sans tenir compte de la géographie régionale ni des habitudes des populations locales futures habitantes, conduisit à l'échec et à l'abandon de la quasi-totalité des immeubles, échec que l'on s'empressa d'imputer aux locataires qui ne s'étaient pas pliés aux règles édictées par l'architecte. Cécile B. Evans s'empare de ce modèle autoritaire pour illustrer le fonctionnement en réseau du monde contemporain, s'intéressant au rapport d'interdépendance, qu'il soit hiérarchique ou décentralisé, horizontal ou vertical, des connexions quotidiennes permanentes qui régissent désormais la plupart de nos actions: travailler, prendre les transports, aller au cinéma, se soigner... « Amos' World » met à jour les hiérarchies et les systèmes de contrôle qui déterminent notre rapport à l'espace. Entre réalité et fiction, il nous projette dans une réalité construite où des personnages s'insurgent peu à peu face aux conditions qui leur sont imposées pour mieux les contrôler. Suivant chaque épisode installé dans la sculpture-architecture, le public éprouve cette sensation étrange d'être esseulé en milieu urbain, prolongeant de manière physique les interrogations de l'artiste sur la place de l'individu dans le groupe. Les espaces intermédiaires conduisant d'un épisode à l'autre sont jalonnés d'éléments de tournage devenus pièces sculptées. 

Cécile B. Evans, "I had a dream I was sleeping (Gloria’s window)", 2017/18 Toile imprimée, impression, Duratrans, panneau acrylique, écran, lecteur multimédia, 224.5 x 200 x16.5 cm © Cécile B. Evans, photo : Fred Dott Cécile B. Evans, "I had a dream I was sleeping (Gloria’s window)", 2017/18 Toile imprimée, impression, Duratrans, panneau acrylique, écran, lecteur multimédia, 224.5 x 200 x16.5 cm © Cécile B. Evans, photo : Fred Dott
Tourné à Vienne en Autriche, le premier épisode a pour point de départ le bâtiment construit par Amos dans la tradition de la pensée idéologique de l'architecture brutaliste. Dès le départ, le projet ambitionnait la forme trilogique, sans savoir comment celle-ci allait se décliner. Amos apparait comme le parangon de l'homme blanc tourmenté, dont l'ambition et la morgue excluent toute marge aléatoire dans la construction du lotissement où le hasard n'a pas sa place, où l'imprévu est interdit. En voulant rationaliser le moindre centimètre carré, il reste aveugle à la nécessité de l'incertitude indispensable à l'homme, cette fraction de seconde qui le sort de son conditionnement routinier pour lui rappeler qu'il est infiniment vivant. C'est ainsi que les locataires, privés de ce sentiment, vont prendre leur destin en main. Le bâtiment idéal, qui se voulait la quintessence de l'apaisement du peuple parce qu'il régit de façon totalitaire jusqu'aux espaces de loisirs sur le site, provoque le contraire du bien-être espéré. Il s'en dégage une impression d'étouffement propre aux espaces carcéraux, empêchant les besoins physiques et émotionnels des habitants. Si, à travers le motif lumineux de la baie vitrée qui occupe l'espace central de la façade de l'immeuble, créant dans chaque appartement une ouverture sur la ville, celle-ci est condamnée, isolant au contraire les habitants de leur environnement. Ils sont ainsi enfermés dans leur lieu de vie, privés du monde, l'écosystème constitué par le bâtiment et ses habitants tourne en circuit clos. Amos se rend compte de son erreur qui répond à son péché d'orgueil et commence à s'apitoyer sur son sort. Dans ce premier chapitre, le visiteur se familiarise également avec quelques-uns des locataires ainsi qu'un personnage allégorique, figure du Temps au sens météorologique dont le rôle est de tempérer l'état d'âme de l'architecte. 

Cécile B. Evans, Amos’ World, épisode 1, 2017 Installation vidéo, 24:58 Bois, béton, métal, bandes lumineuses, coussins Photo : Fred Dott © Cécile B. Evans, photo : Fred Dott Cécile B. Evans, Amos’ World, épisode 1, 2017 Installation vidéo, 24:58 Bois, béton, métal, bandes lumineuses, coussins Photo : Fred Dott © Cécile B. Evans, photo : Fred Dott

 Les deux autres épisodes sont tournés au cours des deux années suivantes. La structure architecturale dans laquelle s'installent les spectateurs voit ses espaces du rez-de-chaussée aménagés pour l'accueil de personnes en fauteuil. Il était important pour l'artiste que celles-ci puissent y accéder comme tout visiteur, faire l'expérience. La narration se déplace vers l'action des locataires au fur et à mesure que la toute-puissance d'Amos décline inexorablement. Harmonisant leurs actes avec leurs besoins, chacun se débat avec ses propres désirs, ses propres démons aussi. Un évènement inattendu vient achever le deuxième épisode. La question de l'auteur prend de l'importance lorsqu'on interroge la forme que l'on veut donner aux contenus. Plusieurs personnes travaillent sur le script. Le troisième et dernier épisode est tourné en studio, face à un public. A l'image de l'espace déstructuré où s'installent les visiteurs pour effectuer cet ultime visionnage, partageant pour la première fois le même espace d'assise composé de pierres de granit disposées à même le sol, l'immeuble déconstruit autorise une meilleure circulation des personnes qui nouent des échanges fréquents. 

Cécile B. Evans, Amos’ World, épisode 2, 2018 Installation vidéo, 24:33 Bois, béton, métal, bandes lumineuses, coussins, platntes Photo : Fred Dott © Cécile B. Evans, photo : Fred Dott Cécile B. Evans, Amos’ World, épisode 2, 2018 Installation vidéo, 24:33 Bois, béton, métal, bandes lumineuses, coussins, platntes Photo : Fred Dott © Cécile B. Evans, photo : Fred Dott
 Résolument ancrée dans l'art contemporain, la démarche de Cécile B. Evans place la création plastique au service d'une réflexion plus large, abordant de façon transversale les grands sujets qui sont au cœur des préoccupations actuelles. Elle dépasse ainsi le simple cadre artistique pour nous révéler de façon singulière nos propres conditions d'aliénation, et participe donc pleinement de la vie politique au sens de la Grèce antique, c’est à dire, à la vie de la cité. En s'insurgeant face à l'emprise de cette structure de pouvoir autoritaire, les protagonistes catapultent l'installation immersive de Cécile B. Evans dans l'actualité de manière troublante. L'expérience proposée par la visite se prolonge alors de façon inédite, dans son applicabilité à une situation nationale, où l'écart constaté entre les attentes face à un système et la réalité qu'il compose, rejoint le questionnement central de l'exploration de l'artiste. Le récit, qui trouvait son point d’ancrage dans l’expérience immersive du réel, est renversé par les événements. La réalité dépasse la fiction.

Cécile B. Evans, Amos’ World, épisode 3, 2018 Installation vidéo, 24:20 Béton, résine epoxy, encre à tatouage, cire polymère Photo : Fred Dott © Cécile B. Evans, photo : Fred Dott Cécile B. Evans, Amos’ World, épisode 3, 2018 Installation vidéo, 24:20 Béton, résine epoxy, encre à tatouage, cire polymère Photo : Fred Dott © Cécile B. Evans, photo : Fred Dott

Cécile B. Evans, "Amos' World" 

Jusqu’au 26 janvier 2020 - Du mardi au samedi de 14h à 18h; Samedi et dimanche de 11h à 19h. 

49 NORD 6 EST FRAC LORRAINE
1 bis rue des Trinitaires
57 000 METZ 

 

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