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Billet de blog 4 décembre 2025

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Biyouna, la grande soeur du peuple

Biyouna, de son vrai nom Baya Bouzar, s’est éteinte à Alger le 25 novembre dernier à l’âge de 73 ans. L’Algérie a perdu l’une de ses figures les plus instinctives et les plus généreuses. La comédienne, chanteuse et performeuse qui incarnait à la fois la gouaille et la tendresse populaires a rendu son dernier souffle à l’hôpital Beni Messous.

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Illustration 1
© DR

Née le 13 septembre 1952 dans le quartier de Belouizdad (alors Belcourt), Baya Bouzar grandit dans un milieu où la musique et la scène étaient omniprésents.

Fille d’un père ouvrier et d’une mère qui vendait des tickets dans une salle de cinéma du coin, le Dounyazed, elle passe son adolescence les yeux rivés sur les écrans. « Ma mère m’emmenait gratis, parce qu’elle disait que j’avais déjà l’air d'une star ratée », confiait-elle en 2008 à Télérama, avec ce clin d'œil qui désarmait tout soupçon de nostalgie. Repérée très jeune, elle débute dans les cabarets et au tambourin, rejoint des ensembles musicaux, devient très vite l’une des voix et des présences les plus reconnaissables d’Alger, avant de franchir les frontières pour éclore au cinéma et à la télévision, un parcours qui, des veillées familiales aux plateaux, a traversé plus d’un demi-siècle d’histoire culturelle.

À dix-sept ans, elle écume déjà les cabarets algérois, petite silhouette en jupe frangée qui twiste sur des airs de chaâbi et de rock’n’roll volé aux GI’s. À dix-neuf ans, elle intègre le Copacabana, temple de la nuit algéroise, comme danseuse dans les ballets populaires. Là, entre deux chorégraphies endiablées, elle croise les ombres des orchestres féminins, ces reines oubliées du malouf et du raï naissant, et se forge une voix grave, rocailleuse, comme un thé trop infusé, capable de caresser ou de griffer. Au même moment, sa première visibilité télévisée survient avec le feuilleton « Al Hariq (L’Incendie) » réalisé par Mustapha Badie. Ce rôle la propulse dans l’imaginaire populaire algérien. « Chaque fois que ça passait, il n’y avait plus personne dans les rues », racontait-elle à Télérama en 2008. « Mon personnage était une mégère pas apprivoisée du tout. On me surnommait “la Folle” ».

On se souvient d’elle d’abord pour cette voix grave et chaude, pour ce débit où l’argot et la poésie se combattent puis s’embrassent, et surtout pour ce sens inné du rire qui n’excluait jamais la compassion. À la télévision comme sur grand écran, elle a joué avec une immédiateté rare. Ses personnages, souvent truculents, portaient la complexité d’une société en mutation et devenaient des miroirs dans lesquels se reconnaissaient des générations entières. Les rôles se succèdent, du théâtre aux séries populaires, jusqu’à des films remarqués en France et ailleurs, et partout son nom finit par signifier quelque chose d’essentiel. La liberté de donner voix au peuple, avec dérision et amour. Pourtant, elle tournera peu au cinéma. Un second rôle pour son premier film, « Leila et les autres » de Sid Ali Mazif, tourné en 1977, et puis plus rien avant 1991 et « Une main pour une sorcière » d’Achour Kessaï. Trop populaire, trop libre, elle semble faire peur à l’industrie cinématographique. Il faudra attendre la fin du siècle et son installation en France pour qu’elle se révèle pleinement sur grand écran.

Illustration 2
Leïla et les autres © DR
Illustration 3
© Eric Cabanis / AFP

La palette de Biyouna fut large, du one woman show aux plateaux télé, du théâtre aux films internationaux. Sur scène, elle imposait une présence à la fois brute et délicate. Au cinéma et à la télévision, elle a incarné des personnages fantasques, parfois extravagants, souvent profondément humains, des femmes qui rient, qui souffrent, qui bravent les convenances On la retrouve tant dans des productions algériennes que françaises. À la toute fin des années quatre-vingt-dix, alors que cessent les violences de la Décennie noire, elle s’installe à Paris. La France l’adopte alors comme une icône excentrique. Elle a collaboré à trois reprises avec le cinéaste franco-algérien Nadir Moknèche qui l’a faite jouer dans « Le Harem de Madame Osmane » (1999), comédie dramatique tournée au Maroc pendant la guerre civile. Biyouna y est Meriem, la servante espiègle et résiliente, et le monde la découvre telle qu’elle est, mélange de farce et de tragédie, d'humour décapant et de tendresse brute. « "Le Harem de Mme Osmane", c’était le film de mon émancipation ! Je sortais d’Algérie où je vivais une période difficile, et je me suis retrouvée face à Carmen Maura dans un film dramatique. Enfin quelqu’un qui ne voyait pas en moi que la comique de service, enfin la chance se présentait pour me permettre de devenir ce que j’ai toujours rêvé d’être : une comédienne[1] » explique Biyouna.

Suivront « Viva Laldjéri » (2003), et surtout « Délice Paloma » (2007), dans lequel elle incarne une sorte de mafieuse, la bienfaitrice nationale Madame Aldjéria, un rôle marquant de personnage puissant et ambigu. Dans ces deux films où se croisent prostituées, homosexuels et amours interdites dans une Alger post-traumatique, l’actrice brise les tabous. Elle, qui a vu s’abattre la lourdeur de l’obscurantisme, devient l’étendard d’une liberté conquise à coups de rires. En 2011, elle tourne « La source des femmes » de Radu Mihaileanu, qui raconte l’instauration de la grève du sexe par les femmes d’un village que l’on suppose au Maghreb. Biyouna tient le rôle de « Vieux Fusil », femme autoritaire à la voix grave qui n’a pas sa langue dans sa poche et réplique aussi vite qu’on dégaine une arme. Depuis le lancement de la grève du sexe, elle seconde Leila (Leila Beckhti) autour de laquelle elle fédère les femmes du village. Le film fait partie de la sélection officielle au 64ème Festival de Cannes et Biyouna monte pour la première fois les marches du palais du festival.

Parallèlement, elle joue dans des comédies à succès tels que « Beur sur la ville » (2011), « Les reines du ring » (2013), ou encore « Les trois frères – le retour » (2014). Pour sa dernière apparition sur grand écran, dans « Le flic de Belleville » (2018), elle interprète la mère d’Omar Sy, « La puissance de jeu de Biyouna est incomparable, elle a su réunir et incarner, comme toute grande interprète, toutes les nuances, puissances et fragilités du genre, avec un panache irrésistible. L’humour, arme suprême des damnés de la terre, elle le maniait avec une classe digne d’un Sammy Davis Junior[2] » écrit Nadir Moknèche le jour de sa mort. « Nous avons perdu Rachid Taha, Biyouna aussi et c’est terriblement dur ».

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Viva laldjerie, Biyouna © Photo : Nadir Mokneche
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Viva Laldjérie : Photo Nadia Kaci, Nadir Moknèche, Biyouna © Les Films du Losange
Illustration 6
Délice Paloma : Photo Nadir Moknèche, Biyouna © DR

Ces dernières années, la santé de Biyouna s’était fragilisée. Souffrant depuis 2016 d’un cancer du poumon qui avait fini par altérer sévèrement ses capacités respiratoires, elle avait été hospitalisée début novembre après une aggravation de son état.C’est dans ce contexte de complications pulmonaires qu’elle est décédée, après plusieurs semaines d’hospitalisation. L’annonce de sa mort, relayée par les médias nationaux et internationaux, a provoqué une onde de choc et une pluie d’hommages qui ont rapidement envahi les réseaux et les places publiques. La dépouille a été exposée pour un dernier hommage au Théâtre national Mahieddine Bachtarzi avant son inhumation au cimetière d’El Alia, en présence d’un public nombreux et de personnalités du monde culturel.

Le Président de la République algérienne, Abdelmadjid Tebboune, a présenté ses condoléances et salué la carrière d’une « grande artiste » dont la spontanéité avait conquis le pays. Il a loué « sa sincérité et sa spontanéité », ces armes fatales avec lesquelles elle avait conquis un pays entier et haut-delà, de la Casbah aux banlieues parisiennes. Rachida Dati, de l’autre côté de la Méditerranée, parlait d’une artiste « de toutes les scènes et de tous les registres[3] ». Ces gestes officiels, et la foule venue rendre hommage, témoignent de la place particulière qu’elle occupait, celle d’une icône populaire, proche et respectée à la fois, à la croisée du rire et de la contestation, de la scène et du foyer. Biyouna ne se voyait pas comme une star, mais plutôt comme « une mère, une sœur », pour ses nombreux fans, comme elle le confiait lors d’une rencontre avec l’AFP en 2007. « Quand j’avais 10 ans, la punition chez moi, ce n’était pas : Tu seras privé de dessert, c’était Tu seras privé de Biyouna. Le langage, l’allure, la déconnade, la désobéissance. Elle était nous[4] » raconte le réalisateur Nadir Moknèche.

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© DR
Illustration 8
© DR

Biyouna laisse une œuvre éclatée, des albums musicaux, « Raid Zone » (2001), et « Blonde dans la Casbah » (2007), aux spectacles solos, des rôles au théâtre, en particulier dans « Opéra d’Casbah » (2003), spectacle musical écrit et joué par le comédien et humoriste algérien Fellag et mis en scène par Jérôme Savary, et « Électre » en 2006, où elle joue le rôle de Coryphée, aux côtés de Jane Birkin dans une mise en scène de Philippe Calvario, à une multitude d’apparitions qui ont fait d’elle un des visages familiers des foyers algériens et de nombreuses communautés maghrébines à l’étranger.

Mais surtout elle laisse une manière, celle de faire exister le peuple à l’écran sans l’idéaliser, celle d’offrir la pudeur et l’outrance en même temps, la colère et la chanson, la dérision et l’élan. Ceux qui ont travaillé avec elle parlent d’une femme tenace, drôle et généreuse. Que restera-t-il de Biyouna ? D’abord des images, celles des éclats de rire, des improvisations, des répliques qui restaient dans la bouche des spectateurs, et puis un exemple, celui d’une femme qui n’a jamais renié sa voix ni son corps, qui a traversé les risques et les périodes sombres, à l’image de la décennie noire et ses menaces pour ceux qui faisaient de l’humour et de la liberté leur métier, sans jamais se dénaturer, sans jamais renoncer à sa liberté d’expression. « Moi, je combattais (les évènements) avec mon comique, mon rêve », se souvenait-elle a micro de l’AFP en 2007.

Durant cette période, elle a toujours refusé de quitter l’Algérie, se produisant en cabaret clandestin, chantant devant des salles à moitié vides et terrorisées. Elle laisse une filmographie, des chansons, des personnages et surtout cette manière bien à elle de faire jaillir l’humanité des petites choses. On peut encore l’entendre, si l’on ferme les yeux. Un accent, une roulade de mots, une pirouette verbale qui transforme une douleur en sourire. La voix grave, le timbre rocailleux, quand Biyouna parlait ou chantait, ses mots allaient chercher une économie de vérité. Son rire, souvent contagieux, était à la fois protection et offrande. « Je suis une artiste toutes options mais j’aime autant le théâtre que la musique, le cinéma que le travail d’humoriste, c’est tout pareil » disait-elle.

Artiste totale, polymorphe, refusant les cases, femme libre et flamboyante, Biyouna portait en elle la joie algérienne. Beaucoup retiendront l’image d’une femme qui savait détourner la douleur par la plaisanterie, et qui, dans ses improvisations, ramenait au centre ce qui nous lie : l’amour, la famille, la débrouille et l’absurde. Pour nombre d’Algériens, son départ marque la fin d’une époque, celle d’artistes qui, à la fois, divertissaient et constituaient la mémoire vivante d’un pays. « Quand je mourrai, mettez Ya Rayah et dansez. Moi je danserai avec vous depuis là-haut ». Alors, on danse.

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Délice Paloma : Photo Nadir Moknèche, Biyouna © DR

[1] Cité dans « "Je rêve d'une France gouvernée par les derniers de la classe " Alexandre Romanès et Biyouna », Laurence Garcia, Dans tes rêves, France Inter, 29 octobre 2016, https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/dans-tes-reves/je-reve-d-une-france-gouvernee-par-les-derniers-de-la-classe-alexandre-romanes-et-biyouna-9868325

[2] Nadir Moknèche sur sa page Instagram, 25 novembre 2025.

[3] Rachida Dati, sur X, 25 novembre 2025, https://x.com/datirachida/status/1993408619216617844

[4] Cité dans Laurent Capentier, « Le cinéma du mercredi. Biyouna, l'insoumise », Le Temps, 9 janvier 2008, https://www.letemps.ch/culture/cinema-mercredi-biyouna-linsoumise?srsltid=AfmBOoql1Ga5XSE3pUhHN2-EfhtxBw922FlBlH_ovfHlE1_0FqUS1YH4

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Biyouna © AFP - Patrick Fouque / Photo12

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