Stephen Shames ou l'engagement photographique

A Gentilly, la Maison de la Photographie Robert Doisneau consacre la première rétrospective française au photographe Stephen Shames dont l'œuvre, dominée par sept années aux côtés du mouvement d'émancipation radical des Black Panthers, rend compte de l'assourdissante inégalité d'une nation, bien loin du rêve américain.

Stephen Shames, "Free Huey Rally in Front of the Alameda County Courthouse, Oakland" © Stephen Shames Stephen Shames, "Free Huey Rally in Front of the Alameda County Courthouse, Oakland" © Stephen Shames

Héritier des travaux de Jacob Riis et Lewis Hine,  Stephen Shames inscrit son œuvre dans la grande tradition de la photographie documentaire américaine. Pourtant, en s'attardant sur ses images, on se rend compte qu'elles vont bien au-delà des simples clichés didactiques. Le corpus qu'elles composent forme un incontestable essai sur les conditions de la misère sociale aux Etats-Unis. Son œuvre ne peut qu'enregistrer l'échec de "l'idéal des pionniers" qui rêvaient d'une terre exempte de toute inégalité et qui ont inexorablement reproduit toutes les fautes d'une vieille Europe qu'ils avaient justement quitté.  L'initiative heureuse d'une itinérance hexagonale  proposée par François Cheval et Audrey Hoarau, commissaires de l'exposition, permet au public de la Maison de la photographie Robert Doisneau à Gentilly, après ceux du Musée Nicéphore Niepce à Châlons-sur-Saône et du Festival Portrait(s) à Vichy, de découvrir l'un des plus importants photographes américains de la seconde moitié du XXe siècle. Caméra au poing, Stephen Shames a fait de son œuvre un engagement politique produisant un ensemble photographique incontournable pour quiconque veut comprendre le quotidien de la société américaine des années 1960-1980. 

 Enregistrer l'histoire avec les Black Panthers

Stephen Shames, "Panthers on Parade, Oakland (Californie), le 28 juillet 1968" © Stephen Shames Stephen Shames, "Panthers on Parade, Oakland (Californie), le 28 juillet 1968" © Stephen Shames
Shames se définit lui-même comme un activiste plutôt qu'un militant, se positionnant ainsi en faveur d’une action plutôt que d’un discours. Son amitié avec Bobby Seale, fondateur des Black Panthers, le mouvement noir américain d'émancipation radicale, va lui permettre de mener son premier combat civique en composant une œuvre unique au plus près du mouvement. Cet américain blanc d'origine juive, âgé d'à peine dix-neuf ans, va être pendant sept années le spectateur privilégié de l'organisation. Il réalise près de quatre-vingt pourcent des images des Black Panthers, montrant ainsi ouverture d'esprit de ces dernières et leur rejet du sectarisme. S'il était l'expression du peuple noir, le mouvement se voulait multiracial et dialoguait avec toutes les communautés afin de trouver une sortie par le haut à la crise raciale américaine. Stephen Shames rapporte ainsi les propos de Bobby Seale: "Comment pouvons-nous combattre le racisme si nous sommes racistes nous-mêmes?" 

Le 15 octobre 1966, Bobby Seale et Huey Newton fondent à Oakland, en Californie le "Black Panther Party for Self-Defense". Ce mouvement révolutionnaire d'inspiration marxiste-léniniste et maoïste est l'héritier d'une politique noire radicale qui voit le jour au début des années 1950. Le Black Panther Party se fait connaitre notamment en développant un programme à destination des enfants baptisé "Free Breakfast for Children". Bobby Seale, qui travaille au North Oakland Neighborhood Anti-Poverty Center voit la population afro-américaine confrontée quotidiennement à d'importantes difficultés économiques et sociales. La rédaction du "Ten points program", inspiré directement des préoccupations de la population noire, servira de référence idéologique au mouvement. 

Stephen Shames, "Funérailles de George Jackson, 28 août 1971"Photographie © Stephen Shames Stephen Shames, "Funérailles de George Jackson, 28 août 1971"Photographie © Stephen Shames
Stephen Shames qui bénéficie d'un laisser-passer permanent à tous les niveaux de l'organisation, photographie tout: les collectes et distributions de nourritures, les arrestations, les manifestations, les enterrements, les entrainements mais aussi les moments plus intimes. Ses clichés forment un ensemble unique qui témoigne de l'intérieur de la réalité du mouvement jusqu'à son déclin et son éclatement en raison des dissensions internes mais aussi de la traque sans relâche du FBI qui dès 1968 l'inscrit au cœur de son programme de contre-insurrection. Durant sept années, le photographe partage le quotidien de la communauté afro-américaine, ses conditions de vie, le racisme ordinaire dont elle est victime.

Donner à voir une autre Amérique

Stephen Shames, "Gun to school", photographie © Stephen Shames Stephen Shames, "Gun to school", photographie © Stephen Shames
A partir de 1977, Stephen Shames suit le quotidien d'un groupe de gamins du Bronx qui à l'époque est un des quartiers les plus pauvres et les plus dangereux de New York. La série "Bronx Boys" témoigne de la brutalité du moment en montrant les luttes liées aux trafics de drogues qui mènent inexorablement à des arrestations, à la prison ou à la mort. Cependant, Shames photographie aussi les moments plus tendres qui montrent un certain bonheur de vivre de cette communauté. Les séries "Outside the dream" et "Child poverty in America" témoignent de l'extrême pauvreté qui touche l'Amérique des années 1980 à travers ses enfants, conséquences des coupes budgétaires qui touchent les programmes sociaux y compris ceux à destination des plus jeunes. Stephen Shames situe ce travail dans le tradition des commandes de la "Farm Security Administration" (FSA) qui constitue la plus grande entreprise documentaire d'un pays en crise. Entre 1935 et 1943, des photographes salariés par la FSA, parmi lesquels Walker Evans et Dorothea Lange, vont sillonner les Etats-Unis et dresser le portrait collectif d'une Amérique à genoux après la crise de 1929. 

Les photographies de Stephen Shames témoignent des revers du rêve américain. Elles montrent les laissés-pour-compte d'une nation qui s'affirme comme la première puissance mondiale mais qui semble incapable d'offrir une place à chacun des siens. Elles révèlent la cruauté d'un héritage historique qui semble se répéter encore et encore. Cependant, elles présentent des femmes et des hommes debout, combatifs, allant résolument de l'avant. L'image qu'il donne de ces communautés est une image en mouvement. En ce sens, elle se tourne indubitablement vers l'avenir. C'est sans doute là que se situe la force de l'engagement photographique de Stephen Shames.

 

Stephen Shames. Une rétrospective 

Jusqu'au 14 janvier 2018

Maison de la photographie Robert Doisneau

1, rue de la Division Leclerc 94 250 Gentilly

 

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