David Wojnarowicz, l'art à tombeau ouvert

David Wojnarowicz a traversé les années 80 comme une comète. Artiste autodidacte, homosexuel, séropositif, il a construit une œuvre protéiforme, politique, radicale, marquée par l'urgence des années sida. Retour sur la rétrospective que le Mudam Luxembourg a consacré à cet artiste incandescent, fasciné par Rimbaud, chez qui art, activisme et vie personnelle ne faisaient qu'un.

David Wojnarowicz with Tom Warren Self-Portrait of David Wojnarowicz, 1983–84 Collection of Brooke Garber Neidich and Daniel Neidich | Photograph by Ron Amstutz © Courtesy the Estate of David Wojnarowicz and P•P•O•W, New York David Wojnarowicz with Tom Warren Self-Portrait of David Wojnarowicz, 1983–84 Collection of Brooke Garber Neidich and Daniel Neidich | Photograph by Ron Amstutz © Courtesy the Estate of David Wojnarowicz and P•P•O•W, New York
Le Mudam Luxembourg célébrait jusqu’à dimanche l'art de l'artiste américain David Wojnarowicz (1954 - 1992). Initiée par le Whitney Museum of American Art à New York, l'exposition rétrospective « History keeps me awake at night » a fait escale entre temps au Museo Nacional Centro de Arte Reina Sofia à Madrid. Avec plus de cent cinquante pièces couvrant l'ensemble de la carrière de l'artiste, l'exposition permet de mesurer l'importance d'une œuvre unique, radicale, construite dans les marges, à la croisée des arts – à la fois musicien, photographe, peintre, écrivain –, de l'engagement et du politique, indissociable de la vie privée d'un artiste impétueux, éperdu, désespéré, qui n'occupe pas encore tout à fait la place qu'il mérite dans l'histoire de l'art. Dix-huit ans après sa mort, à trente-sept ans, des suites du Sida, David Wojnarowicz connaît sa première rétrospective en Europe. Aux Etats-Unis, la dernière exposition monographique qui lui était consacrée date de 1999, autant dire que l'initiative du Whitney, plus que bienvenue, apparait nécessaire, la manifestation constituant pour beaucoup une redécouverte artistique. 

Vue de l’exposition David Wojnarowicz. History Keeps Me Awake at Night, 26.10.2019 — 09.02.2020, Mudam Luxembourg © Photo : Rémi Villaggi | Mudam Luxembourg Vue de l’exposition David Wojnarowicz. History Keeps Me Awake at Night, 26.10.2019 — 09.02.2020, Mudam Luxembourg © Photo : Rémi Villaggi | Mudam Luxembourg
David Wojnarowicz  Untitled (Genet after Brassaï), 1979  Private collection © Carson Zullinger David Wojnarowicz Untitled (Genet after Brassaï), 1979 Private collection © Carson Zullinger
David Wojnarowicz est né en 1954 à Red Bank, bourgade du New Jersey à l'extrême périphérie sud de New York. Une éducation catholique, un père violent, un séjour en foyer, puis la fuite à New York, la rue, la prostitution occasionnelle construisent son enfance et son adolescence. Après avoir sillonné les Etats-Unis, vécu quelques mois à San Francisco, puis à Paris, il s'installe en 1978 à New York. Son ambition première est de devenir écrivain, il sera artiste sans vraiment l'avoir envisagé. Dans le milieu des années 1970, il se passionne pour les œuvres littéraires de William S. Burrough et de Jean Genet. Il émerge sur la scène artistique new-yorkaise au cours de l’été 1979 avec la série "Arthur Rimbaud in New York" (1978-79), réalisée au retour du voyage à Paris, qui constitue paradoxalement l'une de ses rares incursions dans le domaine de la photographie jusqu’au milieu des années 1980. Il y met en scène, à l’aide d’un appareil emprunté, trois de ses amis, parmi lesquels Jean-Luc Delage, son amant parisien. Les visages sont dissimulés derrière un masque représentant le visage de Rimbaud, très exactement celui qui illustre la couverture des « Illuminations ». L’œuvre, qui ménage des citations à Marcel Duchamp et Joseph Beuys, est aussi et surtout une déambulation dans les lieux du New York intime de l’artiste : le métro, Time Square où il se prostituait occasionnellement, Coney Island, les quais de la rivière Hudson, à l’extrémité de Canal street, dans le Meatpacking District, lieu de drague gay. Au milieu des années 1980, l'artiste devenu activiste se fait le porte-voix de la communauté gay face à l'inertie du gouvernement américain au plus fort de l'épidémie du sida. L'exposition, qui suit un déroulé chronologique, montre parfaitement comment son œuvre artistique et sa vie sont intrinsèquement imbriquées et comment celles-ci sont tenues par un engagement militant qui relève chez lui de l'évidence. Il s’identifie très tôt à la figure de l'outsider, qui va traverser son œuvre. Elle y est omniprésente : Jean Genet et William S. Burroughs apparaissent dans ses collages, Arthur Rimbaud (1854 - 1891) est l'acteur principal de la suite photographique qui le révèle à la scène artistique. Les liens biographiques entre ce dernier et Wojnarowicz sont d’ailleurs nombreux : outre cent ans d'écart à quelques jours près, tous les deux partagent un père marin absent, l'homosexualité, le refus des catégories aliénantes, l'affirmation du statut de marginal. A la célèbre citation du poète français « Je est un autre » répond l' « Autoportrait » (1983-84) réalisé par Tom Warren et retravaillé par l'artiste. Le feu évoque ici l'urgence qui transparait de son œuvre. Suspendue entre la vie et la mort, elle s'apparente à une course contre la montre. Autodidacte, il va faire quelques rencontres importantes dont une qui va s'avérer déterminante, pour son art aussi.

 « Explorer n'importe quelle image dans n'importe quel matériau sur n'importe quelle surface choisie »

Gauche: David Wojnarowicz, Untitled (Burning House), 1982, spray paint on paper, 60,8 x 45.4 cm, Whitney Museum of American Art, Acquisition with funds of Print .Committee 2010.871, © Whitney Museum of American Art. Droite: David Wojnarowicz, Untitled (Falling man and map of U.S.A.), 1982, spray paint on paper, 60,8 x 45.4 cm, Whitney Museum of American Art, Acquisition with funds of Print .Committee 201.269, © Whitney Museum of American Art, New York Gauche: David Wojnarowicz, Untitled (Burning House), 1982, spray paint on paper, 60,8 x 45.4 cm, Whitney Museum of American Art, Acquisition with funds of Print .Committee 2010.871, © Whitney Museum of American Art. Droite: David Wojnarowicz, Untitled (Falling man and map of U.S.A.), 1982, spray paint on paper, 60,8 x 45.4 cm, Whitney Museum of American Art, Acquisition with funds of Print .Committee 201.269, © Whitney Museum of American Art, New York
Il prend part, aux côtés de Nan Goldin, Kiki Smith, Peter Hujar, Richard Kern... à la naissance de la scène artistique de l'East Village[1]. De 1980 à 1983, il est membre du groupe de musique "3 teens kill 4"et réalise ses premiers pochoirs qui servent à annoncer les dates de concert du groupe, des affiches qu’il applique directement sur les trottoirs et les murs de la ville pour être sûr qu’elles resteront bien en vue. Les motifs qu’il invente marquent l’émergence d’un vocabulaire formel dominé par l’urgence et la fragilité (maison en feu, homme qui tombe). Les quais abandonnés de l’Hudson, qu’il aime à fréquenter à la recherche de partenaires sexuels, deviennent bientôt un lieu de création lorsqu’avec Mike Bidlo, rejoint ponctuellement par d’autres artistes parmi lesquels Kiki Smith, Betty Tompkins ou encore Alain Jacquet, il investit l’ancien terminal maritime Ward Line, le Pier 34, immense bâtiment abandonné appartenant à la ville, le transformant en galeries d’art et ateliers improvisés[2]. Un diaporama de photographies d’Andreas Sterzing documente ce bref moment  d’expérimentation plastique (1983-84), cette mise en place d’un système alternatif de création, sans apport d’argent, ni visée commerciale, remettant en question les stéréotypes de la scène artistique des années 80, une scène conservatrice et dictée par le marché. Au printemps 1983, Bidlo et Wojnarowicz publient dans la presse une déclaration aux amis, expliquant leur résistance au système de galerie et leur objectif de créer une opportunité pour chaque artiste « d'explorer n'importe quelle image dans n'importe quel matériau sur n'importe quelle surface choisie[3]. » Avant tout, l’expérience du Pier 34 a forgé une communauté: « Peu importe le temps que les artistes ont passé sur le « Waterfront », un point commun qui revient dans leurs souvenirs est la richesse et la joie de l'expérience partagée[4] » A partir de 1985, la mairie de New York commence à détruire les bâtiments des quais. Face à ce qu’il nomme « le monde préinventé », une société si instituutionnalisée qu’il ne peut y avoir d’alternative au modèle dominant, il oppose l’incertitude, celle des objets qu’il récupère dans le quartier du Lower East Side où il vit, affiches, couvercles, matériaux rebus qu’il incorpore à ses œuvres et dont le potentiel radical révèle celui de la ville elle-même. En inventant son propre langage visuel, il fabrique sa propre réalité, émancipée des faux-semblants d’un monde prédéfini.

Vue de l’exposition David Wojnarowicz. History Keeps Me Awake at Night, 26.10.2019 — 09.02.2020, Mudam Luxembourg © Photo : Rémi Villaggi | Mudam Luxembourg Vue de l’exposition David Wojnarowicz. History Keeps Me Awake at Night, 26.10.2019 — 09.02.2020, Mudam Luxembourg © Photo : Rémi Villaggi | Mudam Luxembourg

 En 1984, il expose dans une galerie de West Village, l’ensemble « Metamorphosis », série – dispersée depuis – de vingt-trois têtes extraterrestres en plâtre, peintes ou recouvertes de cartes routières. Ces étranges têtes, dont dix étaient présentées dans l’exposition, étaient affublées, au fur et à mesure de la progression de leur présentation, de bâillons, bandages ou blessures, la dernière tête étant brisée. Elles représentaient pour Wojnarowicz « l’évolution de la conscience[5] », le nombre de vingt-trois correspondant au nombre de gènes dans un chromosome. La même année, il exécute le tableau « Fuck you faggot fucker » qui a pour élément central, le motif de deux garçons qui s’embrassent, que l’artiste va décliner dans plusieurs autres œuvres. Il est flanqué de quatre photographies en noir et blanc, au quatre coins de la toile. Un peu plus loin, des motifs de fourmis, seule espèce à avoir des esclaves, reviennent régulièrement sur les toiles, métaphore de la société des humains.

David Wojnarowicz (1954–1992), Fuck You Faggot Fucker, 1984. Four black-and-white photographs, acrylic, and collaged paper on Masonite, 48 × 48 in. (121.9 × 121.9 cm). © Collection of Barry Blinderman, Image: courtesy Barry Blinderman, Normal, Illinois, photograph by Jason Judd David Wojnarowicz (1954–1992), Fuck You Faggot Fucker, 1984. Four black-and-white photographs, acrylic, and collaged paper on Masonite, 48 × 48 in. (121.9 × 121.9 cm). © Collection of Barry Blinderman, Image: courtesy Barry Blinderman, Normal, Illinois, photograph by Jason Judd

Le « lien émotionnel au monde »

Peter Hujar, David Wojnarowicz (Village Voice “Heartsick: Fear and Loving in the Gay Community”), 1983. Gelatin silver print, 10 7⁄8 × 13 5⁄8 in. (27.6 × 34.6 cm). © Collection of Philip E. and Shelley Fox Aarons. © 1987 The Peter Hujar Archive LLC, courtesy Pace/MacGill Gallery, New York, and Fraenkel Gallery, San Peter Hujar, David Wojnarowicz (Village Voice “Heartsick: Fear and Loving in the Gay Community”), 1983. Gelatin silver print, 10 7⁄8 × 13 5⁄8 in. (27.6 × 34.6 cm). © Collection of Philip E. and Shelley Fox Aarons. © 1987 The Peter Hujar Archive LLC, courtesy Pace/MacGill Gallery, New York, and Fraenkel Gallery, San
Wojnarowicz rencontre le photographe Peter Hujar (1934 – 1987) en 1980 dans le New York d’avant Giuliani, celui à la réputation de stupre et de perdition. Ils sont brièvement amants. Durant six ans, les deux hommes entretiennent une relation extrêmement forte, échappant à toute catégorisation, hors norme, qui ne s’achèvera qu’avec la mort de Peter Hujar en 1987. Hujar, de vingt ans son ainé, est une personnalité reconnue du milieu artistique new yorkais. Formé à la photographie de mode et publicitaire dont il s’éloigne aussitôt, non sans s’être forgé un style propre : des portraits en noir et blanc réalisés à la chambre. Toute la scène alternative new-yorkaise défile devant son objectif, prenant place sur une simple chaise en bois. Il réalise le portrait de Susan Sontag, son amie intime, et celui, émouvant, de Candy Darling sur son lit d’hôpital qui est aussi son lit de mort. Il va faire figure de mentor pour Wojnarowicz qu’il encourage à peindre, le décide à devenir artiste. En 1985-86, le vocabulaire pictural de l’artiste se densifie. Cette relation est illustrée par un ensemble d’œuvres que les deux artistes ont fait l’un sur l’autre. Le portrait photographique de David
David Wojnarowicz, Evolution, 1987. Oil on board, 12 × 13 in. (30.5 × 33 cm). © Collection of Brooke Garber Neidich and Daniel Neidich David Wojnarowicz, Evolution, 1987. Oil on board, 12 × 13 in. (30.5 × 33 cm). © Collection of Brooke Garber Neidich and Daniel Neidich
Wojnarowicz enfermé dans un voilage noir fut publié dans l’un des premiers articles parus sur le Sida. Une petite peinture intitulée « Evolution » que Peter Hujar adorait, permet d’évoquer le lien que Wojnarowicz entretient avec les reptiles, les grenouilles, qui lui vient de son enfance, de ses expériences dans les bois. Un peu plus loin, quatre œuvres importantes formant un ensemble accueillent tout ce que David Wojnarowicz observe du monde. Les « quatre éléments » donnent à voir la terre, l’eau, le feu, symbolisé par un cœur, une batterie, et l’air, la toile la plus personnelle, dédié à Peter Hujar. Ils abordent le monde contemporain par le biais d’un thème historique classique, permettant à l’artiste d’inscrire son œuvre dans l’héritage de l’histoire de l’art tout en conservant les spécificités de son époque, la violence notamment. La rupture est marquée par la mort de Peter Hujar. Wojnarowicz perd « son frère, son père, son lien émotionnel au monde. » Resté seul dans la pièce juste après le décès, il réalise vingt-trois photographies du corps de l’amant défunt. Il en conservera seulement trois. Elles forment un triptyque donnant à voir le visage, la main et les pieds du mort. C’est la première pièce de Wojnarowicz à associer texte et image. Cette bouleversante œuvre de dévotion est mise en parallèle avec un dessin personnifiant la maternité à travers la représentation de la naissance de son frère.

David Wojnarowicz, Untitled, (1987). Three gelatin silver prints. Whitney Museum of American Art, New York; purchase with funds from the Robert Mapplethorpe Foundation and the Photography Committee 2007.122a-c © the Estate of David Wojnarowicz & P.P.O.W.-New York David Wojnarowicz, Untitled, (1987). Three gelatin silver prints. Whitney Museum of American Art, New York; purchase with funds from the Robert Mapplethorpe Foundation and the Photography Committee 2007.122a-c © the Estate of David Wojnarowicz & P.P.O.W.-New York

L'urgence et le chaos d'une vie inachevée 

L’exposition présente également une sélection de séquences filmées à la fin des années 1980, au moment où il dispose d’une caméra Super 8 qu’il trimballe partout avec lui. Parmi les vidéos, un film tourné en 1986 à Teotihuacan, au Mexique montre les festivités du jour des morts. Il commence le montage des séquences mexicaines avec l’idée d’en faire un film. « A fire in my belly » restera inachevé. Des images destinées à la réalisation d’un film sur Peter Hujar, mais dont le projet est abandonné par Wojnarowicz, vont être utilisées dans d’autres œuvres. La caméra est pour lui un carnet de note visuel, une façon de faire ? voir le monde tel qu’il le perçoit. Au milieu des années 1980, il intègre dans sa peinture, de plus en plus complexe, des signes et symboles hétéroclites. Ses toiles sont des critiques d’un pays qu’il juge destructeur de l’environnement, intolérant avec ses marges. Ça et là apparaissent des images du monde naturel qu’il associe à la fragilité, en opposition à ses représentations de villes en expansion, d’autoroutes, de voix ferrées, de billets de banque… Ces représentations sont pour lui l’expression d’une société méprisant ceux qui évoluent hors de la norme définie par la culture dominante, à une époque où l’épidémie du Sida fait des ravages, particulièrement dans la communauté gay, dans l’indifférence ahurissante, du moins au début, du gouvernement fédéral. Dans les années 1990, Il se retrouve au centre d’une polémique. L’American Family Association (AFA), un lobby catholique, dénonce dans son bulletin l’utilisation de l’argent public via le National Endowment for the Ats (NEA), pour soutenir des expositions ou produire des œuvres faisant l’apologie de l’homosexualité. L’AFA utilise des détails de pièces de David Wojnarowicz sortis de leur contexte pour appuyer ses propos. Celui-ci poursuit alors l’AFA pour violation du droit d’auteur et obtient gain de cause. En 1990, l’Illinois State University à Normal consacre à David Wojnarowicz l’unique rétrospective[6] qu’il eut de son vivant. Il y présente une série de quatre tableaux inédits, exécutés spécifiquement pour l’exposition, représentant des fleurs exotiques. En assimilant la beauté des corps à la fragilité des fleurs, l’artiste évoque la crise du Sida dans ce que l’on peut interpréter comme un autoportrait. L’artiste se met à nu, parle de sa maladie et de la mort. La fleur suggère alors aussi la nécessité de la beauté.

Vue de l’exposition David Wojnarowicz. History Keeps Me Awake at Night, 26.10.2019 — 09.02.2020, Mudam Luxembourg © Photo : Rémi Villaggi | Mudam Luxembourg Vue de l’exposition David Wojnarowicz. History Keeps Me Awake at Night, 26.10.2019 — 09.02.2020, Mudam Luxembourg © Photo : Rémi Villaggi | Mudam Luxembourg

« Alors que tout semble dit et redit au point où nous en sommes de l’Histoire de l’Art, quelque chose émerge du chaos de David Wojnarowicz qui nous place devant notre responsabilité d’être pour quelque chose dans le cours du mouvement du monde[7] » écrit le psychanalyste et philosophe Félix Guattari. L’œuvre de David Wojnarowicz dessine une critique féroce du pouvoir d’Etat, dénonçant les processus et les stratégies dont celui-ci use pour marginaliser certaines populations. Face à cette fabrique des invisibles, il place les corps au centre de son travail plastique, donne un espace aux représentations homosexuelles en pleine crise du Sida. « Lorsqu’on m’a appris que j’avais contracté le virus, j’ai tout de suite compris que c’était surtout cette société malade que j’avais contracté[8] » écrivit-il. Cette dimension traverse l’ensemble de son œuvre et trouve son expression la plus évidente dans sa pièce la plus connue « Untitled (One day this kid) », collage photo-texte dans lequel l’enfant qui y figure n’est autre que l’artiste lui-même. Cette image d’innocence provenant d’une photographie de classe des années 1950 est néanmoins enfermée dans un texte qui prédit l’avenir de l’enfant, futur artiste, homosexuel, persécuté par sa famille, son église, son école, le gouvernement américain, les instances juridiques et médicales. Le texte précise qu’il « sera confronté à des électrochocs, à des médicaments et à des thérapies de conditionnement, (…) à la perte de domicile, de droits civils, d'emplois et de toutes les libertés imaginables. » Il se conclut sur les raisons de cet acharnement, parce qu’ « il découvre qu'il désire placer son corps nu sur le corps nu d'un autre garçon. » L’œuvre est emblématique de la manière qu’a David Wojnarowicz d’envisager le monde. « Faire du privé quelque chose de public est un acte qui a d’innombrables ramifications » écrivait-il[9]. Sa vie intime est indissociable de son engagement politique qui conditionne son travail artistique. Il envisage la création plastique autant comme un moyen de protestation que comme un instrument de révélation. « C’est parce que l’œuvre créatrice de David Wojnarowicz procède de toute sa vie qu’elle a acquis une pareille puissance[10] » indiquait Félix Guattari. En projetant l’image de cet enfant d’une Amérique idéale dans son avenir empli de violence et d’homophobie, il en fait un futur possible pour tous. Comme la plupart des œuvres de l‘artiste, « Untitled (One day this kid) » dépasse le simple cadre de la création artistique pour s’ériger en symbole de contestation, de lutte et de résistance, trois notions qui définissent aussi sa personne. David Wojnarowicz décède le 12 juillet 1992 des suites du Sida, comme 38 044 new-yorkais cette année-là. Des Etats-Unis, il disait avec rage : « Tous les matins je me réveille dans cette usine à tuer qu’est l’Amérique et je trimballe ma rage tel un œuf gorgé de sang et la ligne est ténue entre le dedans et le dehors, et la ligne est ténue entre la pensée et l’action, cette ligne est formée de sang, de chair et d’os, et je me surprends de plus en plus fréquemment à rêver tout éveillé que je trempe des flèches amazoniennes dans du sang contaminé puis les plante en plein dans la nuque de certains hommes politiques [11] »

David Wojnarowicz, Untitled (One day this kid . . .), 1990-91| Whitney Museum of American Art, New York; purchase with funds from the Print Committee 2002.183 © Whitney Museum of American Art, New York David Wojnarowicz, Untitled (One day this kid . . .), 1990-91| Whitney Museum of American Art, New York; purchase with funds from the Print Committee 2002.183 © Whitney Museum of American Art, New York

[1] David Wojnarowicz : a definitive history of five or six years on the lower east side, interviews by Sylvère Lotringer ; edited by Giancarlo Ambrosino ; co-edited by Hedi El Kholti, Chris Kraus and Justin Cavin.

[2] Voir Allison Meier, « A 1980s Art Experiment on an NYC Pier », Hyperallergic, novembre 2016, https://hyperallergic.com/338169/something-possible-everywhere-pier-34/ Consulté le 7 février 2020.

[3] Mike Bidlo et David Wojnarowicz, « Statement », The David Wojnarowicz Papers at the Fales Library and Special Collections, New York University. Publié in Benzene, Fall/Winter, 1983-84, sans pagination.

[4] Jonathan Weinberg, « The Pier 34 experiment », dans le catalogue de l’exposition « Something possible everywhere: Pier 34 NYC, 1983-84 », commissariat  Jonathan Weinberg, Hunter College Galleries at 205 Hudson Gallery, 16 septembre – 30 novembre 2016.

[5] Cynthia Carr, Fire in the Belly: The Life and Times of David Wojnarowicz, New York, Bloomsbury, 2012, p. 256.

[6] David Wojnarowicz : Tongue of Flame Works 1979-89, University Galleries, Illinois State University, Normal, 23 janvier – 4 mars 1990, Santa Monica Museum, Santa Monica, Californie, 27 juillet – 5 septembre 1990, Exit Art, New York, 17 novembre 1990 – 5 janvier 1991, Temple Gallery and Tyler Gallery, Tyler school of art, Philadelphie, 1er février) 2 mars 1991.

[7] Félix Guattari, David Wojnarowicz, Editions Laurence Viallet, http://www.editions-laurence-viallet.com/cahier/david-wojnarowicz-par-felix-guattari/ Consulté le 9 février 2020.

[8] David Wojnarowicz, « Post Cards from America: X-Rays from Hell » in Witnesses: against our vanishing, catalogue de l’exposition éponyme, sous le commissariat de Nan Goldin, Artists Space, New York, 16 novembre 1989 – 6 janvier 1990.

[9] David Wojnarowicz, Au bord du gouffre, Editions Le Serpent à plumes, 2004.

[10] Félix Guattari, David Wojnarowicz, Editions Laurence Viallet, http://www.editions-laurence-viallet.com/cahier/david-wojnarowicz-par-felix-guattari/ Consulté le 9 février 2020.

[11] David Wojnarowicz, Au bord du gouffre, Editions Le Serpent à plumes, 2004.

David Wojnarowicz Untitled, 1988–89 Collection of Steven Johnson and Walter Sudol Courtesy Second Ward Foundation © Courtesy of The Estate of David Wojnarowicz and P.P.O.W, New York David Wojnarowicz Untitled, 1988–89 Collection of Steven Johnson and Walter Sudol Courtesy Second Ward Foundation © Courtesy of The Estate of David Wojnarowicz and P.P.O.W, New York

David Wojnarowicz - « History keeps me awake at night », commissaires : David Breslin, David Kiehl, la présentation de l’exposition au Mudam a été conçue par Christophe Gallois, assisté par Nelly Taravel.

Du 26 octobre 2019 au 9 février 2020 - Du mardi au lundi de 10h à 18h, nocturne le mardi jusqu'à 21h.

Mudam Luxembourg - Musée d'art moderne Grand-Duc Jean
5, Park Dräi Eechelen
L - 1499 Luxembourg-Kirchberg

David Wojnarowicz, Arthur Rimbaud in New York, 1978–79 (printed 2004) Collection of Philip E. Aarons and Shelley Fox Aarons © Courtesy the Estate of David Wojnarowicz and P.P.O.W, New York David Wojnarowicz, Arthur Rimbaud in New York, 1978–79 (printed 2004) Collection of Philip E. Aarons and Shelley Fox Aarons © Courtesy the Estate of David Wojnarowicz and P.P.O.W, New York

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.