Nino Laisné, les faux-semblants de l'automate

A Besançon, le FRAC Franche-Comté présente « L'air des infortunés » de Nino Laisné, fruit d'une résidence qui a combiné l'intérêt pour une collection construite autour du temps et le savoir-faire horloger d'une région. L'exposition apparait comme l'aboutissement d'un compagnonnage exemplaire entre un artiste et une institution dont le soutien à la création est l'une des missions fondamentales.

Vue de l'exposition "L'air des infortunés" de Nino Laisné, FRAC Franche-Comté, 2019 © Nino Laisné. Photo : Guillaume Lasserre Vue de l'exposition "L'air des infortunés" de Nino Laisné, FRAC Franche-Comté, 2019 © Nino Laisné. Photo : Guillaume Lasserre
L'exposition « L’air des infortunés », qui vient de s’achever au FRAC Franche-Comté, trouve son point de départ dans la rencontre de Nino Laisné (né en 1985 à Bordeaux, vit et travaille entre Besançon et Madrid) avec « la joueuse de tympanon », présentée dans le salon des automates du Musée des arts et métiers à Paris. Tout à la fois metteur en scène, dramaturge, compositeur, arrangeur, l'artiste développe un travail à la croisée de l'art contemporain, la musique traditionnelle d'Amérique latine et la musique baroque. Ce diplômé de l’Ecole Supérieure des Beaux-arts de Bordeaux est un ancien résidant de la Casa Velasquez l’Académie de France à Madrid dont il est membre. Chacun de ses projets accuse une double écriture, visuelle et musicale. Si au début, ses images sont silencieuses, au fil du temps, la dimension sonore prend une place de plus en plus grande, pour faire jeu égal avec celles-ci. Récemment, il cosigne avec François Chaignaud, la conception de « Romances Inciertos. Un autre Orlando », son premier spectacle, dont il assure la mise en scène et la direction musicale. L’exposition « L’air des infortunés » est le fruit d’une étroite collaboration avec le FRAC Franche-Comté dont le premier contact remonte à 2013. Les affinités autour du son et de la musique, très présents dans les collections de l’institution, débouchent sur une invitation en résidence de deux mois qui se prolonge les trois années suivantes. Le projet tourne autour du célèbre automate « la joueuse de tympanon », conçu en 1784 par l’horloger Pierre Kintzing et l’ébéniste David Roentgen et conservé au Musée des arts et métiers à Paris. Vêtu d’une robe « petite Dauphine », l’androïde, dont on raconte que les cheveux étaient ceux de la reine et que sa robe fut taillée dans une robe de la souveraine[1], frappe réellement les cordes de l’instrument avec de mailloches, sortes de petits marteaux, à la faveur d’un mécanisme ultra complexe animant ses bras, sa tête et son buste. L’objet est offert à Marie-Antoinette. Une lettre du 4 mars 1785, signée Joseph Marie François de Lassone, médecin de la reine, indique le choix de cette dernière d’en faire don à l’Académie des sciences. Ainsi, l’automate fut préservé en étant conservé par l’institution, avant son dépôt au Conservatoire des arts et métiers, en 1864, où, il est intéressant de le noter, il fut remis en état par l’illusionniste Robert Houdin[2].

Vue de l’exposition de Nino Laisné, L’air des infortunés2, 2019, Frac Franche-Comté © Nino Laisné, photo - Blaise Adilon Vue de l’exposition de Nino Laisné, L’air des infortunés2, 2019, Frac Franche-Comté © Nino Laisné, photo - Blaise Adilon
Arnaud Berquin, "Romances". Recueil contenant "Plaintes d’une femme auprès du berceau de son fils". Paris : imprimerie de Monsieur, 1788 (2e édition) © Nino Laisné, photo - Blaise Adilon Arnaud Berquin, "Romances". Recueil contenant "Plaintes d’une femme auprès du berceau de son fils". Paris : imprimerie de Monsieur, 1788 (2e édition) © Nino Laisné, photo - Blaise Adilon
Fasciné par cet objet extraordinaire, Nino Laisné fait construire une réplique du cylindre en laiton horloger, dont le mécanisme génère une nouvelle partition. « Air n°6. Plainte d’une femme auprès du berceau de son fils » (mécanisme en laiton horloger, 2019, Collection du FRAC Franche-Comté) est une sorte de contrefaçon qui ne serait pas tout à fait exacte. Sur les huit mélodies qui composent le répertoire initial – dont une attribuée à Gluck, l’un des compositeurs préférés de la reine –, une seule a été changée au profit d’une berceuse que Marie-Antoinette chantait à ses enfants, qui donne son nom à l’œuvre[3]. L’ensemble de l’exposition a pour fil conducteur le faux. L’imposteur falsifiant un automate historique amène l’artiste à s’intéresser à la polémique des faux Louis XVII dont on en a dénombré jusqu’à une centaine. Cette imposture devient le thème du film éponyme (film numérique, 12 minutes, Collection FRAC Franche-Comté), à la croisée du langage cinématographique, de l’opéra et des musiques anciennes, illustrant le cas d’usurpation le plus élaboré, celui d’un horloger allemand, Karl Wilhelm Naundorff (1785 – 1845), célèbre faussaire, qui réussit à détourner énormément de personnes de l’entourage du prince héritier. « L’imposteur n’est en aucun cas la réalité. C’est un semblant de réalité, un trompe-l’œil. En ce sens le motif de l’imposteur rejoint l’essence même du cinéma. Ici, nous sommes face à un acteur, qui emprunte la voix d’un chanteur, et prétend être un personnage historique[4] » précise l’artiste. Le court métrage, brillamment interprété par le comédien Cédric Eeckhout et le chanteur Marc Mauillon, est la reconstitution du procès fantasmé dont le mécanisme falsifié de la « joueuse de tympanon » devient la principale pièce à conviction. Naundorff convoque par ailleurs les souvenirs d’enfance devant le tribunal, dont la fameuse berceuse chantée par la reine à ses enfants. Ces deux derniers éléments relient les deux œuvres, tout comme un dessin (aquarelle, 2019, collection de l’artiste) pastichant les caricatures de la fin du XVIIIème siècle, qui donne à voir l’horloger Naundorff aux prises avec la reine automate. Cette fausse satire accentue, par l’incongruité de la rencontre, le côté fictif du récit, mais brouille les pistes en donnant l’impression d’être construite sur des faits historiques. C’est donc à une histoire d’illusion que nous invite Nino Laisné, une falsification à la fois de l’histoire et de l’œuvre.  Le film se termine sur un long travelling qui se prolonge en quittant la scène du tournage pour en dévoiler les coulisses. L’envers du décor révèle le faux, l’artifice. Une émeute ramène le spectateur dans la fiction, souvenir des violentes rébellions qui agitèrent la Révolution française et dont furent victimes la famille royale du soi-disant dernier Dauphin.

Nino Laisné, Naundorff et la joueuse de tympanon, dessin satirique, aquarelle, 2019, collection de l'artiste © Nino Laisné Nino Laisné, Naundorff et la joueuse de tympanon, dessin satirique, aquarelle, 2019, collection de l'artiste © Nino Laisné
Dans « L’air des infortunés », Nino Laisné fait un va-et-vient permanent entre le passé et le présent. C’est aussi pour l’artiste une façon de matérialiser la musique et le temps, tout en confirmant leur statut de leurre : « les archives historiques dont je m’inspire sont passées au premier plan dans mes réalisations récentes. Ces objets ont une histoire complexe et les informations dont nous disposons sont bien souvent partielles. Je profite des failles qu’ils présentent pour ramener de la fiction entre les certitudes. En entrant dans l’exposition, j’aime que les spectateurs soient confrontés à des objets dont on ne sait pas à quelle époque ils appartiennent. Au premier regard, ils ont tout l’air de véritables pièces historiques comme on peut en observer dans les musées, et pourtant ils détiennent tous un détail altéré, anachronique, résultat d’un geste contemporain. Comme si ces objets portaient en eux une compression du temps[5]. » Confie-t-il. Dans sa bibliothèque idéale à destination des visiteurs, on y trouve le très beau « Supplément à la vie de Barbara Loden[6] » dans lequel Nathalie Léger se plait à tisser le temps, celui de l’actrice et réalisatrice, celui de son personnage dans Wanda, son unique long métrage, et le temps présent de l’écrivaine.

Nino Laisné, L’air des infortunés, film, 2019, Collection Frac Franche-Comté © Zorongo Production / Nino Laisné Nino Laisné, L’air des infortunés, film, 2019, Collection Frac Franche-Comté © Zorongo Production / Nino Laisné
La puissance émotionnelle dégagée par la proposition de Nino Laisné entre en résonnance avec celle de l’exposition présentée à l’étage, « Syncopes et extases. Vertiges du temps ». Elles se rejoignent autour de la dimension temporelle, qui apparait centrale dans le projet artistique du FRAC Franche-Comté, à travers l’anachronisme qui marque la permanence de leur propos – des faits divers anciens au mélange d’œuvres anciennes et modernes – ainsi qu’autour de la question du corps et l’idée d’une temporalité syncopée dont la figure de l’automate est représentative. « On est devant une jouissance pâmée » indique Pascal Ory[7] lorsqu’il évoque « L’extase de Sainte-Thérèse ». Quelle autre œuvre que celle du Bernin (achevée en 1652) représente le mieux le corps syncopé ? La sainte, le buste renversé en arrière, défaille, s’abandonne, les yeux mi-clos, la bouche entrouverte, impossible de nier la sensualité qu’elle dégage. Comment vit-on la syncope ? le trou noir, l'étourdissement, le vertige, la fulgurance, le flou, sont les états récurrents qui caractérisent la victime. Ce sont aussi les seuls souvenirs qu'elle garde de cette lipothymie. Peintures, sculptures, photographies, vidéos, installations, œuvres textiles… traversants les siècles de manière diachronique, tentent de saisir cet état second des corps dans lequel l'extase est synonyme de plénitude, se confond avec le syndrome de Stendhal et sa capacité d'émerveillement, prend le surnom de petite mort dans sa dimension sexuelle. La syncope comme l’extase bouleversent et transportent. « La syncope est en même temps interruption et réintégration, déchirure et reprise[8] » dit Louis Marin. Les deux notions sont ici envisagées comme des états de compréhension de l’art, la possibilité de traduire ce qui est de l’ordre de l’insaisissable, une syncope extatique.

Alia Syed, Priya, 2008-2011, Collection 49 Nord 6 Est - Frac Lorraine © Alia Syed Alia Syed, Priya, 2008-2011, Collection 49 Nord 6 Est - Frac Lorraine © Alia Syed

[1] Jean-Claude Heudin, Les créatures artificielles : des automates aux mondes virtuels, Editions Odile Jacob, Paris, 2008, p.65.

[2] Marie-Sophie Corcy et Lionel Dufaux, « La joueuse de Tympanon », exposition virtuelle, Histoire d’objets, http://culture.cnam.fr/histoires-d-objets/la-joueuse-de-tympanon-659178.kjsp Consulté le 9 janvier 2020.

[3] D’après A. Berquin, J. Cousin et J.J. Rousseau /arrangement : Nino Laisné

[4] « Entretien avec Nino Laisné et Sylvie Zavatta », Nino Laisné. L’air des infortunés, le livret, FRAC Franche-Comté, 2019, pp. 10-16.

[5] « Entretien avec Nino Laisné et Sylvie Zavatta », Nino Laisné. L’air des infortunés, le livret, FRAC Franche-Comté, 2019, pp. 10-16.

[6]  Nathalie Léger, Supplément à la vie de Barbara Loden, P.O.L., Paris, 2013.

[7] « La Sainte Thérèse du Bernin : "On est devant une jouissance pâmée" », Clin d’œil, 2002, repris dans Mémoires vives, série de reportages d’Hélène Combis, France Culture, 25 septembre 2015, https://www.franceculture.fr/sculpture/la-sainte-therese-du-bernin-est-devant-une-jouissance-pamee Consulté le 4 janvier 2020

[8] Louis Marin, L’écriture de soi, Paris, Presses universitaire de France, 1999, p. 64.

Vue de l’exposition de Nino Laisné, L’air des infortunés, 2019, Frac Franche-Comté © Nino Laisné, photo - Blaise Adilon Vue de l’exposition de Nino Laisné, L’air des infortunés, 2019, Frac Franche-Comté © Nino Laisné, photo - Blaise Adilon

Nino Laisné "L'air des infortunés". Commissariat de Sylvie Zavatta - Jusqu’au au 12 janvier 2020.

"Syncopes et extases. Vertiges du temps". Commissariat de Stéphanie Jamet - Jusqu’au 12 janvier 2020.

Du mercredi au vendredi, de 14h à 18h; Samedi et dimanche de 14h à 19h

FRAC Franche-Comté
Cité des Arts, 2, passage des arts
25 000 BESANCON

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