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La grande salle du Théâtre de Nanterre-Amandiers, désormais Salle Patrice Chéreau[1], accueillait, le 18 décembre dernier, la première francilienne des « Petites Filles modernes (titre provisoire) », en même temps qu’elle célébrait l’ouverture du nouveau théâtre après quatre années de travaux. La dernière création de Joël Pommerat, qui transcende les frontières du réel et du rêve, du visible et de l’indicible, s’étend sur un plateau minimaliste, transformant l’espace scénique en un territoire poreux de fiction et de subversion. L’histoire est celle de deux préadolescentes qui développent une amitié extrêmement intense, fusionnelle, presque sacrée. Cette relation passionnée va très vite se heurter à la réalité du monde des adultes et aux lois implicites de la société qui jugent et punissent les attachements considérés comme « trop forts » ou « anormaux ». Face à cette violence ordinaire du réel, à cette colère sourde et à cette peur immense, les deux jeunes filles vont chercher à rendre leur union indestructible en signant un pacte secret contre le monde. Trouvant refuge et force dans le surnaturel, elles font de leur sentiment absolu une arme subversive, défiant les normes, donnant naissance à des doubles, transformant les adultes en monstres grotesques qui sont autant de chimères nocturnes. Le merveilleux devient pour elles non pas un jeu, mais une nécessité vitale, presque le seul moyen possible pour défier l’autorité des adultes et préserver leur lien. Le récit oscille alors entre le monde concret, cruel et parfois banal du collège et de la famille, et un univers fantastique et inquiétant, dans lequel les lois de la réalité sont déjouées. Pas de morale, pas de discours, juste une insurrection souterraine, onirique, cruelle, parfois hilare, dans laquelle l’adolescence refuse d’être un âge pour devenir une force qui réécrit les règles.
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Poétique de l’échappée
Pommerat revient ici sur un matériau familier par son titre et ses résonances. Enfance, domesticité, préceptes moraux, sont autant d’éléments qui, chez lui, se transforment vite en terrain d’observation clinique de la parole et des affects. Prolongeant l’exploration de ce thème de l’enfance mené dans « Contes et légendes[2] », la pièce joue de cette double mémoire, celle des contes et des manuels d’éducation, et celle, plus trouble, des corps qui résistent aux injonctions. L’enfance est traitée non comme un lieu sacré mais comme un laboratoire des normes sociales pour mieux interroger comment se construit l’autorité, parentale, scolaire ou morale, et comment elle façonne, ou brise, des subjectivités. Le metteur en scène poursuit sa recherche d’une langue qui n’est ni tout à fait théâtrale ni tout à fait conversationnelle, composée de phrases courtes, de retours obstinés et de reprises âpres qui percent la banalité domestique pour en faire sourdre l’étrangeté. La diction, par moments, paraît arythmique, comme si la parole était retenue puis lâchée par à-coups. Ce rythme-là crée chez le spectateur une sensation de tension latente plutôt qu’une narration linéaire. Le travail sur le silence est tout aussi signifiant. Pommerat instruit les vides plutôt qu’il ne les comble, rendant les non-dits aussi importants que les mots.
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Il y a, chez lui, une allergie au confort moral. Loin d’être des refuges, ses spectacles invitent à se défaire plutôt qu’à se blottir. La pièce prolonge cette politique du frottement. Elle ne morigène pas, mais dissèque. Ici, l’enfance n’est pas portée comme un flambeau mais examinée comme une chambre close dans laquelle s’empilent des consignes : Sois sage. Tais-toi. Deviens comme il faut. Pommerat ne condamne pas seulement les adultes. Il montre comment les enfants, par automatisme, deviennent eux-mêmes instruments de la norme. Le pathétique n’est pas instrumentalisé pour émouvoir, mais exposé comme symptôme. Dans cette dérive sensorielle, politique et imaginaire, les formes se reconfigurent au rythme lent d’une mémoire fracturée, invoquant les mythologies contemporaines de l’identité queer et les contes revisités pour réinventer un monde hybride, post-moderne et libérateur. Le spectacle « convoque des éléments de l’imaginaire commun, mais ça n’est pas dit ou affiché[3] » explique Joël Pommerat. « Ces éléments fabriquent une histoire inédite, mais cette histoire est animée de « matériaux », d’« objets » imaginaires, qui ont un passé et eux-mêmes une « histoire ». Ces matériaux je les ai identifiés pour certains, pour d’autres cela se passe de manière plus « inconsciente » et c’est bien comme ça ». Les deux jeunes héroïnes, Jade et Marjorie, sont incarnées avec une intensité troublante par Coraline Kerléo et Marie Malaquias, jeunes comédiennes aux traits entremêlés de naïveté et de feu intérieur. Pour ces figures, Pommerat s’inspire des luttes intimes de l’adolescence, puisant dans les imaginaires de Lewis Carroll et de son « Alice » déconstruite, ou de Jean Genet et ses jeux de miroirs identitaires. La direction d’acteurs exige une extrême précision. À travers des micro-gestes chers au metteur en scène, les corps disent ce que la langue tait. Le texte se transforme en champ opératoire où se lisent les héritages familiaux, les petites violences et les silences enseignés. Pommerat prend soin de rappeler qu’il est « impossible d’imaginer ce travail sans une très grande complicité avec les interprètes[4] », évoquant un « partage d’imaginaire essentiel ». Loin d’être de simples portraits d’enfants, elles incarnent des gardiennes de récits, ancrées dans les passions qui défient les normes patriarcales et hétéronormatives, où la transmission, le soin et la révolte se fondent en une poétique de l’échappée. Ces petites filles sont élevées au rang de protagonistes qui subvertissent les hiérarchies familiales et sociétales.
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Éros et Philia
Au cœur de la pièce, l’installation narrative agit comme un centre de gravité sensible qui absorbe et redistribue les vibrations émotionnelles. En empruntant aux archives de l’enfance réprimée, Pommerat fait état des « guerres » intimes de l’adolescence, quand l’identité en construction se heurte à la norme. Il transforme ces voix en une chambre d’écho dans laquelle la fiction devient une stratégie de résistance, clandestine et mouvante. Les scènes, à la fois cruelles et naïves, superposent le fantastique au quotidien via cette amitié si puissante qu’elle en altère la réalité, faisant surgir des doubles spectraux et des mondes parallèles dans lesquels les adultes deviennent des ombres menaçantes tapies dans le hors-champ. Les tableaux successifs forment des bouts de mondes, des portails vers des temporalités décentrées. Dans la pièce, l’avatar de l’amitié, inspiré des mythes antiques d’Éros et de Philia[5] revisités à l’ère numérique, navigue à travers des monceaux émotionnels, des fragments de souvenirs et des archives familiales, narrant l’insurrection juvénile d’une voix synthétique, presque robotique.
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« Les Petites Filles modernes (titre provisoire) » interroge la notion d’enchevêtrement affectif comme métaphore des identités en formation pour déconstruire les violences normatives contemporaines. Aux Amandiers, Pommerat signe une œuvre hypnotique et dérangeante, d’une lucidité presque clinique sur les mécanismes familiaux et sociaux. À la fois très ancré dans les émotions adolescentes d’aujourd’hui et traversé par une puissante dimension surnaturelle, entre rêve, cauchemar et réalité déformée, ce conte fantastique contemporain s’inscrit dans un continuum mythologique qui confirme son caractère initiatique. Pour le spectateur exigeant, la proposition est stimulante, parfois brève, souvent implacable. Elle replonge dans le monde oublié et pourtant hyper précis de l’enfance et de la préadolescence, faisant ressurgir les souvenirs fragmentaires d’une histoire à la fois personnelle et collective, et confirme la volonté de Pommerat d’ausculter le présent par le prisme de l’intime. La pièce pose la question des pouvoirs que l’enfance peut encore opposer à la parole des adultes quand tout semble perdu. Pas de sermon. Juste un vertige doux et tranchant, l’amitié comme lame, comme souffle, comme révolte nue. L’adolescence n’est plus passage ici mais incendie. Et ce feu reste en nous, comme une braise tenace, longtemps après avoir quitté le théâtre.
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[1] Patrice Chéreau (1944-2013) dirige de 1982 à 1990, avec Catherine Tasca, la Maison de la culture de Nanterre devenue le Théâtre de Nanterre-Amandiers, Centre dramatique national. Il imagine une école de comédiens qui serait le contraire d’un conservatoire ou d’une école de théâtre, « un atelier permanent », un laboratoire de jeunes talents, un espace unique de travail et de liberté pour futurs acteurs. Dirigée par Pierre Romans (1951-1990), l’école ne connut que deux promotions (1982-84 et 1986-87) mais reste dans l’histoire pour ses élèves, parmi lesquels Valeria Bruni-Tedeschi, Agnès Jaoui, Vincent Perez, Eva Ionesco, Thibault de Montalembert, Marc Citti, Marianne Denicourt, Thibault de Montalembert, qui se firent rapidement connaitre au théâtre et au cinéma français.
[2] Spectacle créée le 5 novembre 2019 à La Coursive scène nationale, La Rochelle.
[3] Entretien avec Joël Pommerat, Propos recueillis par Mélanie Jouen, mai 2025.
[4] Ibid.
[5] Éros et philia se répondent comme deux faces complémentaires de l’amour. Éros, force première et irrésistible du désir, incarne l’élan qui attire et enflamme (le mythe d’Éros et Psyché montre comment le désir met l’âme en mouvement), tandis que la philia grecque désigne l’affection réciproque, loyale et durable, la confiance et le bien voulu qui fondent les relations humaines (comme l’analyse Aristote). Dans le mythe, Psyché transforme une passion secrète en union stabilisée par des épreuves et des fidélités. L’élan érotique initie la rencontre, la philia la pérennise. Ensemble, Éros allume le feu, la philia lui donne le cadre et la durée. L’un élève, l’autre soutient. Voir à ce propos « Éros et philia, passions rationnelles. Entretien avec le philosophe Dimitri El Murr », hors-série #45 « Platon », Philosophie magazine, Été 2020.
« LES PETITES FILLES MODERNES (TITRE PROVISOIRE) » - Une création théâtrale de Joël Pommerat. Avec Éric Feldman, Coraline Kerléo, Marie Malaquias. Scénographie et lumière Éric Soyer. Collaboration artistique Garance Rivoal. Assistanat à la mise en scène David Charier. Direction technique Emmanuel Abate. Direction technique adjointe Thaïs Morel. Costumes Isabelle Deffin Perruques Julie Poulain. Création sonore Philippe Perrin, Antoine Bourgain. Création vidéo Renaud Rubiano. Musique originale Antonin Leymarie. Régie son Philippe Perrin, Antoine Bourgain. Régie vidéo Grégoire Chomel. Régie lumière Gwendal Malard. Régie plateau Pierre-Yves Le Borgne, Jean-Pierre Constanziello, Inês Correia Da Silva Mota. Habillage Lise Crétiaux. Renfort costumes Jeanne Chestier. Renforts plateau Lior Hayoun, Faustine Zanardo. Le Théâtre Nanterre-Amandiers – CDN et le Festival d’Automne à Paris sont coproducteurs de ce spectacle et le présentent en coréalisation. Avec le soutien de la Fondation d’entreprise Hermès. Spectacle créé le 24 avril 2025 à Châteauvallon-Liberté, scène nationale, vu au Théâtre de Nanterre-Amandiers le 29 décembre 2025.
Du 18 décembre 2025 au 24 janvier 2026, à Nanterre-Amandiers, dans le cadre du Festival d'automne à Paris,
Du 14 au 18 juin 2026, à la Comédie de Genève,
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