A Besançon, quand survivre ne suffit pas

A partir de ses acquisitions récentes, le Frac Franche-Comté compose un récit sur la nécessité de la création artistique. Inspiré par un roman d'anticipation d'Emily Saint John Mandel, point de départ de l'exposition, "Survivre ne suffit pas" aborde de façon sensible des questions sociétales et politiques pour s'achever sur une note d'espoir qui réenchante les possibles en ces temps de crise.

Rei Naito, Emotions de croire, Collection Frac Franche-Comté, 2018. © Rei Naito. Photo: Nicolas Waltefaugle Rei Naito, Emotions de croire, Collection Frac Franche-Comté, 2018. © Rei Naito. Photo: Nicolas Waltefaugle
Conteuse du sensible, Sylvie Zavatta accorde à la narration une place centrale dans l'exposition. A la tête du Fonds régional d'art contemporain (FRAC) de Franche-Comté depuis 2005, à qui elle a donné une impulsion nouvelle en enrichissant sa collection d'œuvres transdisciplinaires (depuis 2011, un axe est dédié aux œuvres sonores) à la faveur d'une orientation thématique sur le temps, elle n'envisageait pas de présenter les dernières acquisitions de l'institution sans les mettre en récit. Prenant acte de la grave crise qui traverse la société, elle conçoit une exposition qui réaffirme le rôle majeur de l'art à travers la création notamment, "promesse de renaissance de l’esprit.""Survivre ne suffit pas" trouve son point de départ dans la lecture de "Station Eleven", roman d'anticipation de l'écrivaine canadienne Emily Saint John Mandel qui prend place dans un monde post-apocalyptique où une pandémie a détruit 99% de l'humanité. Parmi les rescapés, les membres d'une troupe de théâtre, "La symphonie itinérante", sillonnent l'Etat du Michigan à la rencontre de survivants avec pour devise la citation qui donne son titre à l'exposition. Le roman fait l'apologie du rôle de la culture en période de crise et témoigne de ce besoin d'art qui différencie les humains des autres espèces vivantes. C'est à partir de ce postulat qu'est née l'exposition qui rassemble des œuvres récemment acquises par le FRAC Franche-Comté. Elles questionnent les grands enjeux sociétaux et politiques qui traversent l'actualité d'un monde en crise, qu'il s'agisse du travail, de l'argent ou du contrôle des individus, qui occupent la première partie du parcours, ou des notions de mémoire, de transformation et de fragilité, qui sont au centre de la seconde moitié. Comme dans le roman, l'exposition s'achève sur une note d'espoir, Sylvie Zavatta s'appuie sur le partage et l'échange pour prédire la renaissance après la catastrophe.

Face aux inquiétudes du monde

Catherine Sullivan, Afterword via Fantasia, 2015 ; vue de l’exposition Survivre ne suffit pas, Frac Franche-Comté, 2019 © Catherine Sullivan. Photo : Blaise Adilon Catherine Sullivan, Afterword via Fantasia, 2015 ; vue de l’exposition Survivre ne suffit pas, Frac Franche-Comté, 2019 © Catherine Sullivan. Photo : Blaise Adilon
Le parcours débute au rez-de-chaussée avec la projection du film de Catherine Sullivan, "Afterword via Fantasia" (2015) qui sert de préambule en quelque sorte. Il est librement adapté de l'ouvrage que George Lewis publie en 2008 : "Une puissance plus forte que lui-même: l'AACM et la musique expérimentale américaine", qui raconte l'histoire de ce collectif pour l'avancement des musiciens créatifs, fondé en 1965 à Chicago et internationalement reconnu pour avoir inventé de nouveaux modèles d'identité noire. Le film est une collaboration entre Sullivan, Lewis et l’artiste Charles Gaines. Il intègre aussi les compositions du musicien Sean Griffin. Filmé dans quatre décors qui sont ceux de pièces de théâtre produites à Chicago au cours de l'année précédente, dirigées par des réalisateurs afro-américains et mettant en avant des distributions afro-américaines. L’œuvre donne à voir un ensemble de propositions extraites du livre de Lewis et du livret de son opéra. 

Matthieu Saladin, "L'effeuillage des effacements", pile de cent-cinquante-et-une impressions, 2016, galerie Salle Principale © Matthieu Saladin, courtesy galerie Salle Principale Matthieu Saladin, "L'effeuillage des effacements", pile de cent-cinquante-et-une impressions, 2016, galerie Salle Principale © Matthieu Saladin, courtesy galerie Salle Principale

Deux œuvres de Matthieu Saladin qui traitent de la dette et de son effacement, ouvrent le parcours à l'étage, donnant le ton à l'exposition. L'artiste propose de gaufrer la phrase "La dette n'est qu'une promesse" (2016), qui donne son nom à la pièce, sur des billets de banque à l'aide de trois presses à gaufrer. Si écrire à l'encre sur un billet de banque rend caduque sa valeur monétaire, aucun arrêté juridique ne condamne la technique du gaufrage. Ainsi, le billet porteur du message en relief est parfaitement valable. Réinjecté dans l'économie locale, il permet à une pensée de se propager. "L'effeuillage des effacements" (2016), pile de cent-cinquante-et-une affiches uniques en libre service, rappelle, en autant d’épisodes d’annulation de dettes (de 2400 av. JC à 2015) que celles-ci ne sont pas effacées pour des raisons de bienveillance mais par ambition politique. Tout près, une scène de théâtre vide laisse entendre les voix d'enquêteurs téléphoniques dont les postes de travail sont figurés sous la scène. "Les silences après une question" (2017) illustrent les recherches sonores d'Anne Le Troter autour du langage et de ses protocoles d'usage. Ses installations polyphoniques créées à l'aide du montage traduisent l'absurdité d'une parole utilitaire standardisée qui mène à l'aliénation. Cally Spooner s'intéresse à la performance. Elle applique les méthodes de l'entreprise à son propre travail. Dans la vidéo "Off camera dialogue" (2014)., un employé dont on ne verra jamais le visage est invité a se redéfinir en utilisant un langage publicitaire, du marketing, plus confirme à l'entreprise. Xavier Antin réalise des pièces dans l'esprit "Art and craft" de William Morris, en détournant les nouvelles technologies et leur mode de production. Recyclées, transformées, dépouillées de leur technologie de pointe, les machines  produisent une œuvre peinte aléatoire où l'accident est la norme.

Xavier Antin, "News from Nowhere", 2014 ; vue de l’exposition Survivre ne suffit pas, Frac Franche-Comté, 2019. © Xavier Antin. Photo : Blaise Adilon Xavier Antin, "News from Nowhere", 2014 ; vue de l’exposition Survivre ne suffit pas, Frac Franche-Comté, 2019. © Xavier Antin. Photo : Blaise Adilon

Sharon Hayes, "An Ear to the Sounds of Our History (MLK/JFK)", 2011 40 pochettes de 33 tours © Hélène Loget Sharon Hayes, "An Ear to the Sounds of Our History (MLK/JFK)", 2011 40 pochettes de 33 tours © Hélène Loget

Dans la salle suivante, quarante pochettes de disques accrochées sur deux rangs d'un même pan de mur, mur, forment l'œuvre "An ear to the sounds of our History (MLK JFK)" de Sharon Hayes. Elles rappellent que l'industrie du disque a apporté la parole politique dans les foyers américains via le vinyle avant qu’il ne soit destiné presque exclusivement à la musique. Ici, les pochettes de Martin Luther King font face à celles du Président Kennedy. Elles sont agencées de telle façon qu'elles composent des phrases, semblent se répondre. Dans son oeuvre, Sharon Hayes examine les intersections entre le politique et l'intime. Elle donne à voir ici des représentations de l'homme politique à l'aide d'un support sonore que l'on n’entend pas. Lui faisant face, "Beneath the surface" (2015) de Lawrence Abu Hamdan aborde des questions politique et sonore sur la notion de mensonge. L'œuvre, composée de sept panneaux de bois peints, propose de voir et d'écouter des relevés de détecteurs de mensonges utilisés par les gouvernements de la plupart des pays du monde et ici par les services d'immigration et les compagnies d'assurance. Désormais, la machine juge une intonation de voix, une émotion. Elle n'accorde plus aucune importance à la parole dite.

Poétique du temps 

Anna Holveck, Concerto pour un hall d’entrée, 2015 ; vue de l’exposition Survivre ne suffit pas, Frac Franche-Comté, 2019 © Anna Holveck. Photo : Blaise Adilon Anna Holveck, Concerto pour un hall d’entrée, 2015 ; vue de l’exposition Survivre ne suffit pas, Frac Franche-Comté, 2019 © Anna Holveck. Photo : Blaise Adilon
Anne Holveck propose l'écoute de son "Concerto pour hall d'entrée" (2015) dans une vidéo qui montre une soliste chantant la mélodie que l’artiste a composée à partir d'une musique de centre commercial. C'est dans le sas correspondant à une non-zone comprise entre les portes automatiques qui marquent l'entrée du bâtiment et celles qui ouvrent véritablement sur le centre, que l'artiste entonne dans l'indifférence générale l'air du concerto. L'œuvre fait la transition entre une première partie engagée, politique, présentant beaucoup de pièces sonores, et une seconde plus poétique, esthétique, où la dimension contemplative répond à une certaine fragilité comme les "émotions de croire" de Rei Naito (2018). Après la catastrophe de Fukushima, l'artiste japonaise a éprouvé le besoin de retourner à Hiroshima où elle est née pour composer cette installation qui illustre la relation qu'elle entretient avec sa ville natale. Composée de dix-sept figurines de bois au visage  dépourvu d'expression et des grelots traditionnels, accompagnés de quelques fleurs dans un vase, l'œuvre s'apparente à une prière qui place le visiteur face à l'Histoire, dans un état de recueillement. "J’avais une très forte réticence à prendre la catastrophe d’Hiroshima comme sujet de ma création mais une occasion s’est présentée il y a quatre ans et j’ai créé un espace de recueillement au Hiroshima Prefectual Art Museum : "Tama / anima (please breathe life into me)". La catastrophe n’est pas l’axe autour duquel j’ai bâti ma carrière mais quelque part au fond de mon cœur, cet aspect a sans doute toujours existé…" confie-t-elle. (Paso Double, le grand entretien de l'actualité culturelle, France Culture, 21 février 2017). 

Julien Discrit, "Pierres (Améthyste)", 2017 Pierre reconstituée © Hélène Loget Julien Discrit, "Pierres (Améthyste)", 2017 Pierre reconstituée © Hélène Loget
Ce qui reste, la mémoire, le souvenir, se retrouvent dans la série des "Petites fleurs de l'Apocalypse" que Régis Perray initie à l'invitation du Musée d'Angers. Jouant avec l'ambivalence du mot tapisserie, il essaime ses papiers peints au motif floral toujours différent, inspiré par le style de la Tenture de l'Apocalypse dans toute la France. Les discrètes plantes apparaissent dans des endroits inattendus des institutions culturelles tout comme dans la ville, dans les espaces de la vie quotidienne. Il faut toute l'attention du visiteur pour les repérer. Plus loin, la vidéo "Présage. 25/01/2018" d'Hicham Berrada donne à voir, à l'intérieur d'un aquarium, l'émergence d'un univers en mouvement issu de la réaction de différents produits chimiques associés. Artiste laborantin, Berrada invente un fascinant théâtre chimique où les paysages éphémères sont composés comme des peintures. La fausse archéologie de Julien Discrit se joue des matériaux et des pratiques artistiques pour inventer une esthétique contemporaine à partir d'une ruine artificielle. La main fermée sur des morceaux de roche fait partie de la série des "Pierres (Améthyste)". Entreprise en 2017, elle combine deux réflexions centrales dans son travail: les minéraux, les pierres et les rapports spatiaux-temporels que l'homme entretien avec son environnement . Ce fossile de main en devenir fixe un geste à la fois archaïque et instantané, dans une pierre reconstitué. "Shifting", pièce en céramique et bois de l'artiste allemande Katinka Bock figure trois gousses d'ail. Bock prend en compte le processus du temps dans l'élaboration de son œuvre, traduisant la notion du temps qui passe.

Laura Lamiel, 3 ans, 3 mois, 3 jours, 2012 ; Katinka Bock, Shifting, 2009-2013, vue de l’exposition Survivre ne suffit pas, Frac Franche-Comté, 2019 © Laura Lamiel, Katinka Bock. Photo : Blaise Adilon Laura Lamiel, 3 ans, 3 mois, 3 jours, 2012 ; Katinka Bock, Shifting, 2009-2013, vue de l’exposition Survivre ne suffit pas, Frac Franche-Comté, 2019 © Laura Lamiel, Katinka Bock. Photo : Blaise Adilon

 Après la pluie

Shimabuku, "Cuban Samb Remix (Remix by Kassin with Arto Lindsay)", 2016, Installation : vidéos couleur et son © Hélène Loget Shimabuku, "Cuban Samb Remix (Remix by Kassin with Arto Lindsay)", 2016, Installation : vidéos couleur et son © Hélène Loget
Isolé dans le recoin d'une pièce sombre, un tourbillon de particules de poussière, pris dans un faisceau lumineux et filmé en temps réel pour être projeté, magnifié, sur le grand écran qui lui fait face. L'installation vidéo "Discreet peace" d'Edith Dekyndt esquisse un nouveau monde où aux paysages oniriques succèdent des tempêtes de neige, apparaissent de lucioles...Ari Benjamin Meyers tente avec "Duet",  une installation participative composée de deux pupitres et deux partitions pour deux chanteurs, de modifier le rapport entre le musicien et le public en partageant avec lui ce moment de création. La pièce existe alors par l'action produite à deux mais aussi par le moment créé entre eux et enfin, entre eux et un public éventuel. "Cuba samba remix", (2016), oeuvre vidéo imaginée avec un certain sens de l'improvisation par l'artiste japonais Shimabuku (vit et travaille à Berlin) lors de sa participation à la Biennale de La Havane, est emblématique de sa démarche artistique. Son intérêt pour les détails de la vie quotidienne le conduit à imaginer une pièce musicale à partir d'une fuite d'eau déclenchée dans l'espace qu'il occupe. La rythmique sonore formée par l'éclatement des goûtes d'eau sur les divers récipients placés en-dessous : boîtes de conserves, bidons, bassins..., lui apparait proche de celle de la Samba. A Rio où il se rend fréquemment, il invite des musiciens à produire un remix musical à partir de ce rythme de la pluie. Cette samba cubaine est une réflexion sur la communication et le langage basée sur une économie de moyens ancrée dans l'art conceptuel que l'artiste rend sensible par le partage. Les propositions de Meyers et de Shimabuku font la part belle à la collaboration, apportant une nécessaire lueur d'espoir lorsque s'achève ce parcours.

Rei Naito, Emotions de croire, 2017-2018 ; vue de l’exposition Survivre ne suffit pas, Frac Franche-Comté, 2019 © Rei Naito. Photo : Blaise Adilon Rei Naito, Emotions de croire, 2017-2018 ; vue de l’exposition Survivre ne suffit pas, Frac Franche-Comté, 2019 © Rei Naito. Photo : Blaise Adilon
En marge de l'exposition, le collectif ETADAM (Etude du Temps Appliqué Dans les Arts Multiples) réactive dans le hall de l'institution une installation créée en 1991. Actif de 1988 à 1992, il se recompose ici pour tenter d'apprivoiser l'éphémère afin de rendre visible, de façon allégorique, l'écoulement du temps. "En attendant la pluie", installation intermittente faisant la part belle au détournement, tire parti des intempéries et dysfonctionnements à l'oeuvre dans notre quotidien. Activée uniquement les jours de pluie, elle apparait comme un parfait épilogue, illustration poétique d'un geste qui vient sublimer une action utilitaire. Si l'exposition rend visible auprès du public les choix récents du comité d'acquisition du FRAC Franche-Comté, elle dépasse cette simple condition pour réaffirmer dans son titre même la profession de foi qui définit la fonction et le rôle de l'art. Comme dans le roman d'Emily Saint John Mandel, où l'importance de la culture et de l'art en période de survie apparaît capitale, l'exposition rappelle que dans une crise importante comme celle que nous traversons, "l'humanité n'a point de salut sans mémoire, sans culture, sans partage". 

"Survivre ne suffit pas". Commissariat de Sylvie Zavatta - Jusqu’au au 28 avril 2019.

Du mercredi au vendredi, de 14h à 18h; Samedi et dimanche de 14h à 19h

FRAC Franche-Comté
Cité des Arts, 2, passage des arts
25 000 BESANCON

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