La belle équipe

Au Théâtre de la Ville, Pauline Bureau conte avec éclat l'incroyable aventure humaine de la première équipe de France féminine de football. De l'usine au stade, de la grève à la coupe du monde, « Féminines » est une épopée dans laquelle le collectif conduit à l’émancipation, autorisant d’autres vies possibles bien au-delà des rêves.

Féminines, texte et mise en scène de Pauline Bureau © Simon Gosselin Féminines, texte et mise en scène de Pauline Bureau © Simon Gosselin
Reims, 1968. Les organisateurs de la kermesse annuelle du journal l’Union cherchent l’attraction qui précédera le traditionnel match de football de la coupe de l’Union. Il faut surprendre, sortir des évènements attendus pour dépasser le combat de catch de lilliputiens de l’année précédente. Le patinage artistique est jugé trop cher, trop conventionnel. Le journaliste Paul Tabard lance alors l’idée de faire jouer des femmes au football. Extravagante, saugrenue, elle est finalement retenue pour rigoler. Les joueuses seront recrutées via une petite annonce passée dans le journal. Ce qui ne devait être qu’une boutade va se transformer en une fabuleuse aventure humaine et ouvrir la voie au football féminin dans l'Hexagone. L’autrice et metteuse en scène Pauline Bureau fait le récit de la première équipe de football féminine de France, à qui elle donne le ton de la comédie, le souffle de l’épopée.

La première scène de « Féminines » ne se passe pas sur un stade de football mais dans une usine. Deux ouvrières travaillent à la chaine derrière une presse. Leurs mains sont attachées au niveau des poignets « pour leur bien » apprendra-t-on plus tard, lorsque le contremaitre en expliquera les raisons à la nouvelle, Jeanine : « C’est pour toi que je fais ça, si tu perds tes doigts tu la mettras où ton alliance, quand tu te marieras ». Les liens prennent alors un double sens, deviennent symboliques d’une aliénation plus générale, l’assignation du corps des femmes dans la société française de la fin des années soixante.  Le bruit est assourdissant, la chaleur insoutenable, le salaire à la pièce. L’entreprise Gravix affiche fièrement son nom sur la façade du bâtiment.

Féminines, texte et mise en scène de Pauline Bureau © Simon Gosselin Féminines, texte et mise en scène de Pauline Bureau © Simon Gosselin

Des pionnières injustement méconnues 

Les recrues ont entre seize et trente-deux ans et ne savent pas encore qu’elles vont écrire une nouvelle page de l’histoire du sport en révolutionnant le football. Joana est une sorte de garçon manqué, entrainée depuis toujours par son père, ancien footballeur professionnel qui a vu sa carrière brisée net par un mauvais tacle. Elle voit dans cette équipe l’opportunité de réaliser son rêve, celui que lui a transmis son père. Marie-Maud a vingt-huit ans, est mère de trois enfants, un peu naïve. Elle viendra en robe et espadrilles au premier entrainement. Rose est employée à l’usine Gravix. Malgré son jeune âge, son corps est meurtri par les courbatures liées aux cadences infernales de l’usine. Marinette a seize ans. C’est encore une enfant. Elle est accompagnée par sa mère qui explique que depuis toute petite elle ne fait que ça, jouer au football. Plus jeune, elle a servi de partenaire d’entraînement pour son frère aîné. Françoise, elle, est connue de Tabard et du coach Titoune. C’est la gardienne du stade. Elle l’ouvre, le ferme, le nettoie, veille à ce que tout fonctionne correctement. Tout le monde la croise, peu la voient vraiment, à l’image de Titoune qui ne la reconnait pas tout de suite lors du recrutement. Elles seront bientôt rejointes par Jeanine, la nouvelle de l’usine qui mènera les combats syndicaux des ouvrières avec la même fougue que celle des matchs de foot, puis par Josepha, recrutée en Espagne. Paul Tabard, impressionné par ces filles, décide très vite de se consacrer pleinement à l’équipe.

Au cours du premier entrainement, elles apprennent que la durée des matchs est fixée à deux fois trente-cinq minutes – quarante-cinq, c’est pour les hommes –, et que le ballon est plus petit qu’un ballon de football classique. « Pas la peine d’avoir été un cheval pour devenir un jockey » rétorque le coach à Joana lorsque celle-ci lui fait remarquer que leur entrainement est le même que celui des juniors. À l’issue de cette première journée, Paul Tabard tend les clefs à Françoise et lui demande de fermer derrière elle. Ayant revêtu sa blouse et emmanché la serpillère, elle ne peut retenir ses larmes lorsqu’elle se croit seule dans le vestiaire, ramenée brutalement à son statut de gardienne du stade alors que le terrain l’avait transporté ailleurs.

Féminines, texte et mise en scène de Pauline Bureau © Pierre Grosbois Féminines, texte et mise en scène de Pauline Bureau © Pierre Grosbois

« Prenez garde, on prend la relève »

Du voyage à New York inattendu et maintenant rêvé – la plupart des joueuses n’avaient jamais pris l’avion auparavant –, elles apprendront à dépasser la défaite abyssale subie face aux Américaines, surmonteront leur désillusion en se perfectionnant. De la loi pétainiste de 1941 qui interdit aux femmes de jouer au football, que certains brandissent pour leur barrer l’accès au stade, elle feront fi. La pièce, augmentée de vidéos permettant d’agrandir la scène pour suivre les joueuses sur le terrain, est à l’image de l’engagement total de ces femmes. Le dépassement de soi – ne rien lâché – se traduit aussi en dehors du stade : à l’usine, dans l’intimité du foyer, elles font bouger les lignes.

Rythmée par la musique qui occupe une place stratégique dans la dramaturgie, la pièce, cinématographique, navigue remarquablement entre récit collectif et intime. Pauline Bureau est allée à la rencontre des Féminines du Stade de Reims, de celles et ceux qui ont fait l’histoire, jusque-là injustement méconnue, interviewant joueuses, entraineurs, journalistes, supporters. Elle fait le choix de la comédie qu’elle installe dans l’atmosphère d’exaltation et de joie qui prévalent généralement aux compétitions sportives, pour conter dix ans d’une vie commune, le destin hors norme de cette équipe féminine de football qui, de la farce de l’Union en 1968 à la victoire lors de la coupe du monde à Taipei en 1978, a dépassé ses rêves, a rendu possible l’impossible. Sous sa légèreté apparente, « Féminines » aborde des questionnements plus profonds qui font débat dans la société d’alors et dont certains demeurent étonnamment actuels. C’est aussi et avant tout une bouleversante histoire d’émancipation, une formidable victoire sur le déterminisme social, rendue possible grâce à la solidarité qui s’exerce dans le groupe. Françoise apprendra à lire grâce à Marinette. Rose sera sauvée par Joana lorsque son fiancé portera les premiers coups. La question du collectif est au cœur de la pièce. Qu’il soit sur le terrain de football ou à l’usine, il est déterminant pour la victoire du match ou de la gréve.

Féminines, texte et mise en scène de Pauline Bureau © Pierre Grosbois Féminines, texte et mise en scène de Pauline Bureau © Pierre Grosbois

À quelques minutes du coup d’envoi de la finale de la coupe du monde à Taipei, les joueuses doutent. Paul Tabard refuse de faire le brief, estimant qu’après toutes ces années, ce sont elles qui doivent le prononcer. Marie-Maud exulte alors : « Se réinventer, c’est possible, non ? Pas être la joueuse qu’on était l’année dernière. Pas être la femme qu’on pensait devenir quand on était petite ? (...)  Étouffer dans la vie qu’on s’est construite, la vie qu’on s’est choisie. S’apercevoir tout à coup que le monde est sacrément plus vaste que ce qu’on voit depuis la fenêtre de notre chambre (...) Mon rêve dans la vie, c’était de rencontrer un footballeur, qu’il gagne des championnats, et qu’un jour, il ramène une coupe à la maison. Je m’imaginais mettre la coupe sur la cheminée et la faire briller les jours où mes parents viendraient dîner. C’était ça mon rêve ». et d’asséner « J’ai changé de rêve. J’ai le droit. Et maintenant je veux la coupe ». La tirade est épique, le brief est fait. Marie-Maud embarque avec elle joueuses, entraineurs et spectateurs devenus les premiers supporters de cette formidable équipe de pionnières. La coupe sera gagnée, les rêves dépassés. Toutes auront traversé une décennie que personne n'avait imaginée, surtout pas elles. On ne nait pas footballeuse, on le devient.

Féminines, texte et mise en scène de Pauline Bureau © Pierre Grosbois Féminines, texte et mise en scène de Pauline Bureau © Pierre Grosbois

FEMININES - texte, mise en scène Pauline Bureau, dramaturgie Benoîte Bureau, scénographie Emmanuelle Roy, maquettiste scénographie Justine Creugny, musique, son Vincent Hulot, lumières Sébastien Böhm, costumes, accessoires Alice Touvet, perruques Catherine Saint-Sever, vidéo Nathalie Cabrol assistée de Christophe Touche, collaboration artistique Cécile Zanibelli, Gaëlle Hausermann, assistante mise en scène, régie plateau Léa Fouillet, direction technique Marc Labourguigne, régie lumières Xavier Hulot, régie son Sébastien Villeroy.avec Yann Burlot, Nicolas Chupin, Rébecca Finet, Sonia Floire, Léa Fouillet, Camille Garcia, Marie Nicolle, Louise Orry-Diquero, Anthony Roullier, Catherine Vinatier.

du 25 mai au 5 juin à 18h30.

Théâtre des Abbesses
31, rue des Abbesses
75018 Paris

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