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L’exposition « Sur un os », monographie ambitieuse de Françoise Pétrovitch, actuellement présentée au MO.CO. Montpellier Contemporain, rassemble près de cent-trente œuvres produites entre 1994 et 2025, dont une trentaine d’inédites, créées spécialement pour l’occasion. C’est une odyssée visuelle, un voyage au cœur des ambivalences auquel le visiteur est convié, et dans lequel l’artiste, figure majeure de la scène française contemporaine, tisse sa toile entre l’intime et l’universel, le visible et l’invisible, la chair et l’ombre. Le fragment prime ici : un os, plutôt vestige profane que relique sacrée, écho d’une fragilité qui nous relie tous à l’existence par notre précarité. Entrer dans l’exposition, c’est d’abord éprouver une contradiction entre la promesse du titre et la douceur presque charnelle de l’ensemble. L’os, image de l’intérieur révélé, imprime l’exposition d’une sensation de proximité anatomique, et pourtant le travail de Françoise Pétrovitch place cette proximité sous le signe de l’ellipse et du retrait. Elle s’empare des sujets classiques de l’histoire de l’art, qu’il s’agisse du portrait, de la nature morte ou du paysage, pour mieux se les approprier et en proposer une autre lecture, dépourvue de hiérarchie, dans laquelle tous les êtres vivants sont représentés. Il y a chez Pétrovitch une manière de traiter la figuration qui tient de l’allusion plutôt que de l’illustration. Les silhouettes se tiennent toujours à la lisière du familier. Dans ses premières œuvres, elles évoquent parfois des instruments domestiques, des ustensiles du corps social. L’objet n’est pas seulement ce qu’il paraît. Il entend aussi renvoyer au corps qu’il a perdu ou représenté.
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Une dissection minutieuse de l’humain
On entre dans l’exposition par une série de quinze portraits monumentaux, intitulée « Cinémascope » (2020-2024), dans laquelle des lavis d’encre sur papier aux formats panoramiques – « Je voulais des portraits qui ne soient pas en format portrait : ça me permet de couper un peu, ici la tête, là un peu plus bas, là plus court près du menton » précise Françoise Pétrovitch dans une conversation avec Rahmouna Boutayeb, curatrice au MO. CO. et commissaire de l’exposition, publiée dans le catalogue qui l’accompagne – déploient une galerie de figures adolescentes, yeux clos ou baissés, casques audio vissés sur les oreilles ou regards perdus dans l’écran luminescent d’un téléphone. Ces jeunes gens hybrides, mi-humains mi-spectres numériques, ne regardent pas le visiteur. Ils l’esquivent, plongés dans un monde intérieur qui l’exclut et l’attire à la fois. L’artiste excelle dans cette poétique de l’évitement. L’encre, fluide et indécise, coule en traînées sombres qui suggèrent plus qu’elles ne dépeignent, comme si le portrait n'était pas une capture mais une fuite. Ces ados mélancoliques sèment le trouble, leurs présences énigmatiques emplissant les cimaises d’une absence palpable. Ils sont une invitation à contempler non pas l’individu, mais le vide qu’il laisse, cet interstice dans lequel se niche la solitude contemporaine, amplifiée par les écrans qui isolent autant qu'ils connectent. Dans ce « Cinémascope », Pétrovitch ne juge pas. Elle ausculte avec une tendresse cruelle qui rappelle les grands anatomistes de l’âme, de Rembrandt à Bacon, l’encre remplaçant la chair écorchée. De là, l’exposition s’ouvre comme une charnière pivotant vers les médiums pluriels qu’affectionne l’artiste, qu’il s’agisse de peintures à l’huile mêlées de collages, de broderies incorporant du tissu sur toile, de sculptures en bronze aux lignes épurées, ou même d’incursions dans la mise en scène, avec des vidéos et des installations performatives très théâtrales.
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Réalisée sur des châssis de bois pour chambre photographique, que l’artiste subvertit pour en faire des supports de peintures, les œuvres qui composent la série « Plaque sensible » (1994) posent les jalons d’un rapport au support qui deviendra prégnant dans le travail de l’artiste. Dans la série des « Broderies » de 1996, ces huiles sur toile de lin laissée brute dans lesquelles des broderies fabriquées par d’autres surgissent comme des greffes vivantes, Pétrovitch figurant en peinture un motif floral, une silhouette animale ou un fragment humain, tout se fond dans une hybridité organique qui défie les frontières du support. « La série avait un statut différent, je m’éloignais du papier, je pouvais enfin peindre » précise l’artiste. « Mignonette », triptyque datant de la même année, assemble huile, crayon et collage en une composition frêle que l’on croirait presque éphémère, dans laquelle une figure féminine émerge à travers de faux cheveux pris dans un filet en haut de la toile laissée brute. Chacune porte un encart publicitaire en lien avec la coiffure. Ces œuvres, datant des années quatre-vingt-dix, résonnent d’une acuité prophétique avec le contexte actuel. Dans un monde saturé d’images hybrides générées par l’intelligence artificielle (IA) ou filtrées par algorithmes, Pétrovitch rappelle que l’hybridité n’est pas une mode, mais une condition existentielle, un passage constant du clair à l’obscur, de l’inaltéré à la mutation.
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Composée de huit toiles dessinées aux crayons de couleur à la manière d’un cahier d’écolier clandestin, collages de fragments épars et animée d’une bande sonore qui murmure des secrets, l’installation « Conseils à un apprenti » (1997) n’est pas une leçon magistrale mais un strip-tease de l’âme, une archéologie sensible dans laquelle l’artiste exhume les vestiges d’une adolescence qui refuse de se taire. Montrée une seule fois auparavant, elle surgit comme un moment charnière, un seuil où l’obéissance forcée de l’enfance cède à la rage qui bout sous la peau. Chaque toile est un chapitre griffonné. Des figures humaines émergent d’un lavis crayonné qui évoque les exercices scolaires. Françoise Pétrovitch en confie l’origine : un cahier de conseils. « Il n’y a pas de gestes rapides, le temps est plus appliqué, plus observé, plus ralenti aussi, comme un apprentissage, avec un côté un peu punitif, qui demande des outils particuliers. Et à chaque fois, il y a un élément issu du réel, collé sur la toile » précise l’artiste, avant de poursuivre « Dans l’avant-dernière toile, j’ai dessiné un placard et j’ai collé un photomaton pris lorsque j’avais 13 ans, un petit autoportrait noir et blanc en équilibre sur une boîte à chaussures. Conseils à un apprenti : tu es obligé d’obéir mais tu as la rage. Enfant, on s’invente beaucoup de choses, on s’évade très facilement, on se crée des mondes ». Un placard esquissé, une porte entrouverte sur le vide, et collé là, en équilibre précaire sur une boîte à chaussures, un photomaton en noir et blanc de l’artiste à treize ans. Un autoportrait minuscule, presque enfantin, qui fixe le regard avec une intensité muette. Longtemps, Françoise Pétrovitch a pris pour point de départ de ses œuvres quelque chose d’existant. « Je remarque que la peinture n’occupe pas entièrement le format, qu’elle est toujours une réponse à quelque chose d’existant, comme si je ne m’autorisais pas, finalement, à être totalement dans le format. Un peu comme une timidité, une réserve à peindre pleinement. Néanmoins, par le jeu de collage-peinture, le napperon m’a finalement permis d’aborder la peinture ! » précise-t-elle à, propos de la série « Broderie » évoquée plus haut. « Soleil » (2020), un immense tournesol en lavis d’encre sur papier, clôture l’exposition à l’étage comme la promesse d’une peinture enfin pleinement assumée, et annonce la suite à venir.
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Cartographie des failles
Au fil des salles, l’exposition tisse une trame thématique qui pourrait sembler linéaire – de l’intime au fragment, du double à la disparition, de la solitude à la transition, jusqu'à la cruauté sous-jacente – mais qui, en vérité, forme un rhizome, un réseau souterrain dans lequel chaque pièce renvoie à l’autre comme des os interconnectés dans un squelette invisible. Les créatures hybrides prennent forme et se traduisent en volume à travers des sculptures en bronze ou céramique au sous-sol du MO.CO. Depuis plusieurs années en effet, Pétrovitch s’intéresse à la sculpture. En infusant ses bronzes d’une douceur presque charnelle, elle transcende le matériau froid pour en faire un vecteur d’émotion, une caresse minérale qui touche à la cruauté de l’immobilité.
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Là, dans cette tension, surgit la question de la disparition. Nombre d'œuvres, comme ces lavis dilués ou ces collages d’où les formes s’effacent aux bords, suggèrent un effacement progressif, une érosion du sujet par le temps ou le regard. C’est une cruauté douce, presque maternelle, qui nous confronte à notre propre fragilité – non pas la violence brute, mais celle du quotidien, de la transition inévitable vers l’inconnu. L'exposition va au-delà du simple inventaire pour se faire expérience immersive, enrichie de dispositifs interactifs qui prolongent l’œuvre de l’artiste dans l’espace du visiteur. En écho à l’ouverture prochaine du centre Mille Formes[1] dédié aux 0-6 ans, Pétrovitch déploie « Passer à travers », atelier-exposition imaginé pour la galerie des enfants du Centre Pompidou, dans lequel les enfants traversent des installations tactiles, brodant eux-mêmes des fragments sur des toiles immenses ou manipulant des os factices en papier. C'est une masterclass en porosité dans laquelle l’enfant, double miniature de l’adulte, y apprend que l’art n’est pas contemplation passive, mais passage, traversée, où le fragment personnel s’insère dans le collectif. Adultes, nous en sommes exclus mais fascinés. Ces espaces hors-les-murs rappellent que l’œuvre de Pétrovitch a une dimension fondamentalement pédagogique, non pas didactique, mais initiatique, invitant à une lecture sensible des transitions vitales.
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Françoise Pétrovitch explore la cruauté. L’art, comme la vie, déborde, et c’est dans ce débordement que naît la poésie. « Sur un os » n’est pas moins une exposition qu’une anatomie vivante, une cartographie des failles dans laquelle l’artiste, avec une économie de moyens qui force l’admiration, nous confronte à nos propres os, vestiges intimes qui nous définissent dans notre fragilité. À Montpellier, elle offre un refuge poétique contre l’oubli, un espace dans lequel la mélancolie n’est pas pathos mais lumière filtrée, où la cruauté se mue en compassion. « Sur un os » est une exposition qui récompense le temps et l’attention. Françoise Pétrovitch y confirme une singularité : celle d’une sculpture qui sait se faire confession, qui scrute la matière pour y retrouver des traces d’humain, et qui, surtout, préfère la caresse à l’écrasement. Il reste un désir – celui d’un trouble un peu plus profond, d’un retournement qui viendrait rompre la douce continuité du travail. Mais peut‑être est‑ce là la force même de l’artiste que de tenir un équilibre instable entre la présence et l’énigme, et de donner au visiteur la tâche délicate et précieuse d’y habiter un moment.
[1] L’ouverture de mille formes Montpellier est prévue en février 2026 à l’emplacement de l’ancienne médiathèque Fellini, au pied des Échelles de la Ville (centre commercial Polygone), en partenariat avec le Centre Pompidou.
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« FRANÇOISE PÉTROVITCH. SUR UN OS » - Commissariat : Rahmouna Boutayeb et Numa Hanbursin, MO. CO. Montpellier contemporain.
Jusqu'au 2 novembre 2025.
Du mercredi au dimanche de 11h à 19h.
MO. CO. Montpellier Contemporain
13, rue de la République
34 000 Montpellier
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