Les mondes hypnotiques d'Ellen Gallagher

A Bruxelles, l'œuvre d'Ellen Gallagher, nourrie des récits populaires des mythologies afro-américaines et des paradigmes de la peinture moderniste, tente d'inventer de nouveaux modes de perception. Son art est influencé par les mondes marins qu'elle explore face aux désordres de l'Anthropocène dans des installations filmiques réalisées avec Edgar Cleijne.

Edgar Cleijne and Ellen Gallagher, Installation view Highway Gothic, 2017 (detail), Bonniers Konsthall.  16mm film installation with 70mm film and canvas cyanotype banners © Ellen Gallagher & Edgar Clejine, courtesy Hauser & Wirth & Gagosian Galley Edgar Cleijne and Ellen Gallagher, Installation view Highway Gothic, 2017 (detail), Bonniers Konsthall. 16mm film installation with 70mm film and canvas cyanotype banners © Ellen Gallagher & Edgar Clejine, courtesy Hauser & Wirth & Gagosian Galley
"Liquid intelligence" est le titre partiel d'un essai de l'artiste conceptuel canadien Jeff Wall, publié en 1989, dans lequel il annonce un déplacement de l'eau en photographie. Le liquide participe au processus chimique de transformation de la photographie analogique. L'arrivée du numérique, basé sur l'électricité, modifierait la "conscience historique du médium". A Bruxelles, c'est le titre de l'exposition que le WIELS consacre à l'œuvre de l'artiste afro-américaine Ellen Gallagher, qui privilégie le liquide métamorphe plutôt que le sec fixateur. Après l'exposition monographique "AxME" que lui avait consacré la Tate Modern de Londres en 2013, le centre d'art contemporain belge propose une nouvelle approche du travail de l'une des artistes majeures d'aujourd'hui. Elle participe également à Paris à l'exposition du Musée d'Orsay "Le modèle noir de Géricault à Matisse", qui s’organise autour de la question du modèle pour observer l'évolution de la représentation du corps noir depuis 1794, année de l'abolition de l'esclavage en France, jusqu'à nos jours. Née en 1965 dans la ville portuaire de Providence (Rhode Island)  d'un père Cap-verdien, lutteur professionnel, et d'une mère irlandaise, elle vit et travaille depuis 2003 entre New York et Rotterdam. La pratique d'Ellen Gallagher allie le geste – l'action de faire – à la narration, qu'elle soit dystopique ou hétérotopique. Femme artiste et Afro-américaine, son art s'est construit sur la rencontre de ses deux identités qui définissent une œuvre interrogeant la forme à travers une réinterprétation des modèles de la peinture moderniste, et l'identité, en puisant dans les récits mythologiques afro-américains. Ses peintures à l'esthétique aquatique rappellent que l'océan est un territoire où les morts apportent la vie, sujet de l’installation filmique "Osedax" qu’elle réalise avec Edgar Cleijne, ou à l’image des fantômes de l'esclavage, descendants des femmes noires jetées par-dessus bord des bateaux négriers, qui ont fondé la mythique Atlantide noire, Drexciya, imaginée dans années 1990 par le groupe de musique éponyme et inspirée de la théorie du "Black Atlantic" du sociologue britannique Paul Gilroy, faisant de l’océan Atlantique le lieu de mémoire de la diaspora africaine (Paul Gilroy, l'Atlantique noir. Modernité et double conscience, Editions Amsterdam. Paris)

Sculpter dans la pulpe du papier

Ellen Gallagher, From the serie "DeLuxe", 2004-05, Portfolio of sixty photogravure, etching, aquatint, and drypoints with lithography, screenprint, embossing, tattoo-machine engraving, laser cutting, and chine collé; some with additions of Plasticine, paper collage, enamel, varnish, gouache, pencil, oil, polymer, watercolor, pomade, velvet, glitter, crystals, foil paper, gold leaf, toy eyeballs, and imitation ice cubes  Each 33 x 26.5 cm / 13 x 10 1/2 inches Overall 215 x 447 cm / 7' x 13' 11" © Ellen Gallagher. Courtesy the artist and Hauser & Wirth Photo: Guillaume Lasserre Ellen Gallagher, From the serie "DeLuxe", 2004-05, Portfolio of sixty photogravure, etching, aquatint, and drypoints with lithography, screenprint, embossing, tattoo-machine engraving, laser cutting, and chine collé; some with additions of Plasticine, paper collage, enamel, varnish, gouache, pencil, oil, polymer, watercolor, pomade, velvet, glitter, crystals, foil paper, gold leaf, toy eyeballs, and imitation ice cubes Each 33 x 26.5 cm / 13 x 10 1/2 inches Overall 215 x 447 cm / 7' x 13' 11" © Ellen Gallagher. Courtesy the artist and Hauser & Wirth Photo: Guillaume Lasserre

Diplômée de la School of the Museum of Fine Arts de Boston (1992) et de la Skowhegan School of Painting and Sculpture de Madison (Maine, 1993), Ellen Gallagher passe beaucoup de temps durant ses années d'études à bord d'un navire de recherche océanographique, observant des créatures aquatiques aux formes étranges au microscope avant de les dessiner. Cette fascination pour l'univers sous-marin va marquer de façon décisive son œuvre. Son travail est basé sur l'archéologie, au sens propre comme au figuré. Au début des années 2000, elle travaille à partir de publicités pour des produits de beauté issus de magazines à destination du marché afro-américian (Ebony, Sepia, Tan , Black obsession...), publiés entre 1930 et 1970. Ces réclames, dont beaucoup sont consacrées aux soins capillaires parmi lesquels différentes techniques de lissage de cheveux, mais aussi des aides minceurs ou des crèmes destinées à blanchir la peau, vont servir de matière première à l'artiste qui y découpe textes, slogans promotionnels et images de modèles essentiellement féminins, qu'elle superpose ensuite pour donner un effet de collage, avant d'utiliser différents procédés allant de la technique classique de la gravure à l'impression numérique, pour recomposer de manière critique ces publicités. Elle intervient ensuite par ajout ou enlèvement, elle creuse à l'aide de ciseaux ou de cutters les yeux désormais évidés, modifie en sculptant de la pâte à modeler les coiffures des modèles, chaque chevelure étant travaillée comme une construction plastique. "La pâte à modeler est destinée à faire allusion à l'idée de mutabilité et de changement" précisait-t-elle en 2005 dans un entretien sur PBS. Ce concept de transformation permanente est une constante de son travail.  "DeLuxe" (2004-05) est un ensemble de soixante estampes, chacune encadrée individuellement. Le titre reprend en le détournant le langage publicitaire, subvertissant les messages d'origine, DeLuxe, que l'on retrouve à plusieurs endroits et avec différentes orthographes, devient le leitmotiv d'une conception stéréotypée de la beauté. Ainsi travestis par la main d'Ellen Gallagher, les modèles en quête d'un idéal physique se transforment en êtres monstrueux. 

Ellen Gallagher, "DeLuxe", 2004-05, Portfolio of sixty photogravure, etching, aquatint, and drypoints with lithography, screenprint, embossing, tattoo-machine engraving, laser cutting, and chine collé; some with additions of Plasticine, paper collage, enamel, varnish, gouache, pencil, oil, polymer, watercolor, pomade, velvet, glitter, crystals, foil paper, gold leaf, toy eyeballs, and imitation ice cubes  Each 33 x 26.5 cm / 13 x 10 1/2 inches Overall 215 x 447 cm / 7' x 13' 11" © Ellen Gallagher Courtesy the artist and Hauser & Wirth Photo: Alex Delfanne Ellen Gallagher, "DeLuxe", 2004-05, Portfolio of sixty photogravure, etching, aquatint, and drypoints with lithography, screenprint, embossing, tattoo-machine engraving, laser cutting, and chine collé; some with additions of Plasticine, paper collage, enamel, varnish, gouache, pencil, oil, polymer, watercolor, pomade, velvet, glitter, crystals, foil paper, gold leaf, toy eyeballs, and imitation ice cubes Each 33 x 26.5 cm / 13 x 10 1/2 inches Overall 215 x 447 cm / 7' x 13' 11" © Ellen Gallagher Courtesy the artist and Hauser & Wirth Photo: Alex Delfanne

 Une relecture critique de la modernité : Les avants-gardes et l'inscription coloniale

Si la série (toujours en cours) des "Black paintings" est un refus que l'artiste oppose à l'interprétation de son travail, se réclamant du droit à l'opacité défini par le philosophe Edouard Glissant comme le droit d'exister dans sa différence sans forcément être compris, elle est aussi une réinterprétation critique de la peinture moderniste.  Ellen Gallagher explique ce qui a présidé à la démarche et conduit à la série des peintures noires : "L’idée d’inscrutabilité du noir m’intéresse vraiment. En un sens, les tableaux noirs étaient une réaction à la manière dont les gens interprétaient ou détournaient l’œuvre (...) Je considère les tableaux noirs comme une sorte de refus. Même quand vous cherchez à les interpréter, si vous vous tenez devant eux, ils paraissent vides et, si vous faites un pas de côté, vous ne distinguez que très peu." Elle compose une histoire du noir à partir d’un protocole précis où sur un papier tramé marouflé sur toile se superposent pages de magazines et de journaux peints et recouverts d'une couche de caoutchouc noir, puis d'une peinture d'émail haute brillance. Les différentes strates se contaminent pour former une archéologie renvoyant à la tradition du miroir noir. Face au tableau, le visiteur ne peut contempler que son reflet. Ce miroir noir est celui aussi du matérialisme américain.  "Negroes battling in a cave" (2016) est un ensemble de quatre peintures noires récentes au titre provocateur. Ellen Gallagher fait référence à la découverte de l'inscription raciste "Combat de nègres dans une cave la nuit", repentir découvert sous la couche picturale du célèbre tableau de la Galerie Tetriakov à Moscou, "Carré noir sur fond blanc" de Casimir Malevitch, à l'occasion de sa restauration en 2015. Considéré comme le premier monochrome de l'histoire de l'art, le tableau recouvrait la phrase, vraisemblable citation d'un petit dessin publié en 1887 dans la presse par Alphonse Allais qui montrait un carré noir légendé de l'exacte même phrase que celle retrouvée sous le tableau de Malevitch. Gallagher destitue le peintre russe, contestant la pureté autoproclamée du mouvement suprématiste, en proposant ici sa propre version du "Carré noir". Avec la série des "Black paintings", Ellen Gallagher procède à une contextualisation de la modernité en la replaçant dans son environnement colonial. Les peintures noires sont difficiles à appréhender. Quelque chose résiste au regard, à la fixité, une profondeur impénétrable, un droit à l'opacité.

Ellen Gallagher, ‘Negroes battling in a cave", 2016, vue de l'exposition "Liquid intelligence" d'Ellen Gallagher & Edgar Cleijne, WIELS, centre d'art contemporain, Bruxelles, 2019. © Ellen Gallagher  Courtesy the artist and Hauser & Wirth Ellen Gallagher, ‘Negroes battling in a cave", 2016, vue de l'exposition "Liquid intelligence" d'Ellen Gallagher & Edgar Cleijne, WIELS, centre d'art contemporain, Bruxelles, 2019. © Ellen Gallagher Courtesy the artist and Hauser & Wirth

Poétique des songes : l'invitation aux voyages extatiques 

Ellen Gallagher  "Morphia" (2012) Ink, watercolour, egg tempera, pencil and collage on cut paper Frame structure: steel and glass 79.5 x 65.6 cm / 31 1/4 x 25 7/8 inches Dimensions table: 206.5 x 90 x 50 cm. © Courtesy the artist and Hauser & Wirth Ellen Gallagher "Morphia" (2012) Ink, watercolour, egg tempera, pencil and collage on cut paper Frame structure: steel and glass 79.5 x 65.6 cm / 31 1/4 x 25 7/8 inches Dimensions table: 206.5 x 90 x 50 cm. © Courtesy the artist and Hauser & Wirth
Ellen Gallagher mêle toujours son travail de peinture à sa condition de femme Afro-américaine. La série "Morphia" (2008-12) illustre la transformation, la métamorphose, thème omniprésent dans son œuvre, peuplée de corps liquides à l’instabilité créée par à la très grande fluidité des produits utilisés par l’artiste. Il présente huit doubles dessins de grand format, dans un ensemble de doubles cadres qui rappelle le "grand verre" de Marcel Duchamp, reposant chacun sur deux longs pieds de métal. Chaque pièce est constituée decouches de papier qui permettent à l'encre et à l'aquarelle de s'infiltrer de l'autre côté. Les deux faces du papier se développent donc ensemble, chacune modifiant l'autre. L'artiste s’empare ensuite des formes aléatoires, ainsi créées et leur donnent leur modelé final. Placés sous la bienveillance de Morphée, le maitre des rêves, ils évoquent la substance stupéfiante éponyme dont la consommation apaise la douleur et conduit à une sorte d'extase, un entre-deux, à la fois réel et irréel.  Les figures métamorphes imaginées par Ellen Gallagher à partir des accidents générés par la contamination des encres sur les papiers  matérialisent des histoires tant naturelles que sociales. Figures hybrides, elles se réinventent dans le regard de chaque visiteur, formes organiques telles de simples cellules, créatures sous-marines griffues et ailées, elles réfléchissent les images des mythologies de l'Afrique

Ellen Gallagher "Watery Ecstatic" (2005) Watercolour, ink, oil, varnish, collage and cut paper on paper  83	 107.6 cm / 32 5/8 x 42 3/8 inches © Ellen Gallagher  Courtesy the artist and Hauser & Wirth  Photo: Mike Bruce Ellen Gallagher "Watery Ecstatic" (2005) Watercolour, ink, oil, varnish, collage and cut paper on paper 83 107.6 cm / 32 5/8 x 42 3/8 inches © Ellen Gallagher Courtesy the artist and Hauser & Wirth Photo: Mike Bruce

Débutée en 2001, la série "Watery extatic" est toujours en cours. Elle montre “des dessins oniriques, surréalistes, évoquant des poissons exotiques, des espèces et organismes subaquatiques comme les anguilles et les méduses, et d’anciennes créatures et végétaux marins. Et, comme à l’ordinaire, des yeux désincarnés, des perruques et des lèvres fixées comme des bernacles, des visages africains masqués et démasqués” (Robin D. G. Kelley, catalogue Gallagher/Cleijne, WIELS, avril 2019). Les figures se mêlent à des parures, personnages fusionnant avec l'ornement comme possibles réminiscences de l'art de Gustav Klimt. Ces œuvres graphiques ont été littéralement gravées dans du papier aquarelle épais. L'artiste parle de "construire dans la pulpe du papier.". Elle reprend à son compte la technique de gravure sur ivoire ou "scrimshaw" des artisans marins baleiniers qui sculptaient les os et les dents des mammifères marins, à partir de laquelle émergent des images des créatures marines illustrant Drexciya, la légendaire Atlantide noire dont l’invention se situe dans le traumatisme d’une réalité historique, celle du voyage depuis l'Afrique jusqu'en Amérique au cours duquel énormément d'esclaves furent jetés à la mer. Ces traversées tragiques de l'Atlantique sont le point de départ d'une mise en place de toute une mythologie liée à la mer où l'obsidienne renvoie à l'artisanat des baleiniers.

La marche forcée du monde

Edgar Cleijne and Ellen Gallagher, Installation view Highway Gothic, 2017 (detail), 16mm film installation with 70mm film and canvas cyanotype banners © Courtesy of the artists Edgar Cleijne and Ellen Gallagher, Installation view Highway Gothic, 2017 (detail), 16mm film installation with 70mm film and canvas cyanotype banners © Courtesy of the artists

Deux installations immersives illustrent le travail filmique qu'elle mène en collaboration avec le photographe néerlandais Edgar Cleijne depuis quelques années. Ces œuvres cinématographiques témoignent des transformations du monde lorsque l'humain modifie de façon irrémédiable son environnement. "Highway gothic" observe les implications culturelles et écologiques d'une infrastructure nouvelle sur son environnement. Le titre fait référence au type de police de caractère utilisé sur les panneaux de signalisation routière américains. Filmé à La Nouvelle-Orléans, la vidéo montre la façon dont une infrastructure moderne, l'Interstate 10 qui traverse le delta du Mississippi, la plus grande zone marécageuse des Etats-Unis, représente une menace pour les bayous en modifiant continuellement et définitivement la quasi-totalité de l'écosystème local. Le film suit le Clairborne corridor qui parcours Treme et Seventh Ward, deux quartiers historiques de la Nouvelle-Orléans. Majoritairement afro-américains et plutôt prospères, ils ont connus un net déclin avec la construction de l'autoroute au-dessus de Clairborne Avenue. Le film-installation est une critique féroce de la planification urbaine mise en place aux Etats-Unis à la fin des années 1950 avec la construction des autoroutes inter-états qui ont eu un impact désastreux sur les populations noires, expulsées de chez elles, pour permettre l'édification de nouveaux tronçons. En milieu urbain, ces travaux ont entrainé la destruction de quartiers entiers, très souvent afro-américains. 

Edgar Cleijne and Ellen Gallagher, Installation view Highway Gothic, 2017 (detail), 16mm film installation with 70mm film and canvas cyanotype banners © Courtesy of the artists Edgar Cleijne and Ellen Gallagher, Installation view Highway Gothic, 2017 (detail), 16mm film installation with 70mm film and canvas cyanotype banners © Courtesy of the artists
L'installation est composée du film en 16 mm et d'un ensemble de bannières basées sur des cyanotypes obtenus à partir de négatifs de films celluloïds 70 mm. Ils font référence aux premières études photographiques des spécimens d'histoire naturelle mais également, à la création des fresques peintes sur les énormes poteaux de béton qui soutiennent l'autoroute, à l'occasion du projet "Restore the oaks" en 2002. Clairborne Avenue avant l'édification de L'I-10 était très prisée des habitants du quartier car elle offrait une promenade boisée unique, disparue avec l'abattage de tous les arbres qui a précédé la pose de la couverture de béton constituant l'assise autoroutière. Le côté artisanal qui se dégage du film fait instantanément ressurgir les fantômes des débuts du cinématographe. Georges Mélies semble se cacher derrière chaque plan, à rebours des images numériques dont la très grande fluidité de la résolution permet une image parfaite perpétuelle, donnant cet aspect clinique au cinéma contemporain. La "magie" du cinéma était faite d'accidents, d'imperfections, d'impuretés, de vieillissement, désormais débarrassée de des défauts, elle a cédé la place à la froideur documentaire de l'ordinaire. 

Ellen Gallagher et Edgar Clejine, "Osedax", 2010, inatallation vidéo, Exposition Ellen Gallagher et Edgar Clejine, "Liquid intelligence", WIELS centre d'art contemporain, Bruxelles, 2019. © Ellen Gallagher & Edgar Clejine, courtesy Gagosian Galley Ellen Gallagher et Edgar Clejine, "Osedax", 2010, inatallation vidéo, Exposition Ellen Gallagher et Edgar Clejine, "Liquid intelligence", WIELS centre d'art contemporain, Bruxelles, 2019. © Ellen Gallagher & Edgar Clejine, courtesy Gagosian Galley
Dans l'installation "Osedax" (2010), le film 16 mm occupe la place centrale. Il suit le lent naufrage d'une épave qui devient un espace intermédiaire à mesure de sa colonisation par l' écosystème local. Trois plans divisent le film en trois moments ponctués entre eux d'interludes qui reprennent l'idée des têtes de chapitre découpant le roman d'Herman Merville "Moby Dick", à la différence qu'ils n'introduisent pas ici le récit mais sont des sortes de prolongations abstraites de la dissolution de l'air dans l'eau. L'œuvre évoque le phénomène de la "chute de la baleine". Lorsque qu'un de ces mammifères meurt et coule au fond de l'océan, sa carcasse devient un nouvel écosystème pouvant exister près d'une centaine d'années, Cette découverte scientifique récente a été rendue possible par l'étude d'os de baleine dévorés par des organismes vivants, trouvés dans un canyon océanique près de Monterrey en Californie. Ces charognards donnent son nom au film - l'oserax étant un genre d'annélide nécrophage. Ellen Gallagher voit dans la transformation et l'évolution des personnages et de la matière physique de grandes similitudes entre le récit de cette découverte et la manière dont les récits de science-fiction se déroulent. L'installation multiplie les références au roman de Melville. "Les parois sombres de la salle de projection portent des marques qui schématisent la descente du baleinier Le Pequod vers les grands fonds. Elles rappellent aussi les cartes en bâtonnets polynésiennes, le cercueil sculpté de Queequeg, et les cicatrices sur la peau de la baleine. Ces perforations dans le corps du panneau noir répercutent les leitmotivs des diapositives et du film, notamment la fluidité et la nature cryptique des systèmes symboliques désormais indéchiffrables, car perdus ou devenus obsolètes." explique Edgar Cleijne.

Ellen Gallagher, vue de l'exposition "Liquid intelligence", WIELS, centre d'art contemporain, Bruxelles, 2019, "Morphia" (2012),  Ink, watercolour, egg tempera, pencil and collage on cut paper Frame structure: steel and glass 79.5 x 65.6 cm / 31 1/4 x 25 7/8 inches Dimensions table: 206.5 x 90 x 50 cm. © Ellen Gallagher Ellen Gallagher, vue de l'exposition "Liquid intelligence", WIELS, centre d'art contemporain, Bruxelles, 2019, "Morphia" (2012), Ink, watercolour, egg tempera, pencil and collage on cut paper Frame structure: steel and glass 79.5 x 65.6 cm / 31 1/4 x 25 7/8 inches Dimensions table: 206.5 x 90 x 50 cm. © Ellen Gallagher

Cultivant volontairement l'ambiguïté d'une lecture à la fois narrative et formelle, les œuvres à la complexité subtile d’Ellen Gallagher ont la qualité des songes, ceux où les corps sont instables, liquides, transformables, où des formes organiques aquatiques se mêlent à des figures issues de la mythologie afro-américaine , créatures hybrides où se multiplient les sens sous-jacents. Une tête de méduse se découvre l'instant d'après carte de l'océan atlantique réveillant le douloureux souvenir des milliers de noirs jetés par dessus bord des bateaux négriers lors de la traversée qui les conduisait d’Afrique en Amérique. L'artiste brouille les frontières d'un travail trop souvent réduit à une interprétation raciale. Si elle revendique une influence afro-américaine dans son art, celui-ci est aussi sous influence musicale, poétique, théâtrale, scientifique, maritime... Dans son processus de création artistique, le concept de perméabilité, emprunté aux Surréalistes, est une évidence. En privilégiant des produits mouvants, elle donne à voir une certaine liquidité des identités - où se mêlent la mémoire, l'image, la science, l'Histoire - reflet des tensions sociétales actuelles. Elle construit son œuvre comme un cheminement intérieur et compose son paysage mental.  L'artiste adopte une théorie plastique et politique du métissage, influencée par la pensée de Gilles Deleuze et celle d'Edouard Glissant, qu'elle déplace dans un environnement sensoriel, celui de l'art contemporain. Ainsi, la vingtaine d’œuvres exposées compose un voyage extatique dans lequel la chute de la baleine n’en marque pas la fin, bien au contraire.

 

Ellen Gallagher & Edgar Cleijne "Liquid intelligence". Commissariat de Dirk Snauwaert - Jusqu’au au 28 avril 2019.

Du mardi au dimanche, de 11h à 18h; nocturnes jusqu'à 21h chaque 1er et 3ème mercredi du mois.

WIELS, centre d'art contemporain
Avenue Van Volxem 354
B - 1190 BRUXELLES 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.