«Retour à Reims», l’urgence Ostermeier

Thomas Ostermeier s’empare du « Retour à Reims » de Didier Eribon comme miroir d’une société en plein questionnement. Devant le public de l’espace Pierre Cardin, le metteur en scène allemand fait entrer l'urgence du présent dans lequel à la mémoire ouvrière se mêlent désormais l'actualité des gilets jaunes et des enfants d’immigrés. Un grand théâtre politique.

Thomas Ostereier, "Retour à Reims", d'après Didier Eribon, Théâtre de la ville, Paris, 2019 © Théâtre de la ville Thomas Ostereier, "Retour à Reims", d'après Didier Eribon, Théâtre de la ville, Paris, 2019 © Théâtre de la ville

Peut-on adapter « Retour à Reims », le récit autobiographique de Didier Eribon ? Et si oui, comment ? Laurent Hatat avait le premier tenté une réponse à l’été 2014, à l’occasion du Festival d’Avignon, en présentant une forme théâtrale qui usait d’une mise en scène bien trop sage pour un sujet qui interdit la tiédeur. A sa décharge, la structure mouvante de l’ouvrage échappe à toutes les catégorisations ou du moins les transcende, rendant difficile sa transposition. L’ouvrage apparaît ainsi comme iconoclaste pour certains intellectuels qui lui reprochent le mélange des genres. Le récit, texte autobiographique dépassant la simple histoire personnelle pour interroger les mécanismes de reproduction sociale à l’œuvre dans notre société, se fait étude sociologique lorsqu’Eribon théorise sa condition familiale, interprétant l’anecdote pour avancer une conscience de classe et ainsi acter le passage d’une chronique personnelle à une pensée universelle. Il faut donc aller au-delà de la simple biographie théâtrale, qui en soi n’aurait que peu d’intérêt, pour tendre à la possibilité d’une pièce. ll faut s’opposer à une lecture littérale du texte qui serait vouée à l’échec, se l’approprier par la pensée, le tordre par dérives philosophiques, s’approcher intrinsèquement des réflexions qui traversent le livre pour le dépasser.

Près de dix ans après sa parution, le texte fait donc l’objet d’une seconde adaptation par le metteur en scène allemand Thomas Ostermeier qui prend résolument le contre-pied d’un classicisme dont il montre le côté illusoire, pour en faire l’écho des bruissements du monde. Traduite en français après avoir été créée à Berlin et à Manchester, sa première française vient de s’achever au Théâtre de la ville à Paris et entame une tournée hexagonale. Dans un studio d’enregistrement sonore de la grande banlieue parisienne, trois personnages participent à l’élaboration d’un documentaire, sorte de docu-fiction d’après le livre d’Eribon. Il y a là Paul, le metteur en scène, Catherine, la comédienne, admirable Irène Jacob reprenant le rôle créé par Nina Hoss, qui lit le texte pour le faire cohabiter avec l’image, et Tony ingénieur son et propriétaire du studio, dont on apprendra plus tard l’origine sénégalaise et l’histoire de ses ancêtres. Le choix de la banlieue est économique et les problèmes de transports évoqués par la comédienne, deux heures pour rejoindre le studio, trouvent déjà une résonance avec le sujet du livre.

« Nous ne sommes pas au théâtre », « Encore heureux ! »

 Il faut l’avouer, le début du spectacle imaginé par le directeur de la Schaubühne laisse perplexe. Toute la première partie de la pièce s’attache en effet précisément à démontrer l’impossibilité d’une adaptation qui collerait trop directement au texte. L’écrit bouleversant de Didier Eribon dit par la voix suave et roque, légèrement tremblante d’Irène Jacob n’y change rien. Les images du documentaire montrent Didier Eribon dans le train qui le ramène à Reims. L’absence du père en autorise le processus du retour. Celles dévoilant la rencontre avec sa mère frôlent l’impudeur. Durant cette entrevue, la lecture des photographies familiales le ramène à son passé social, l’inscrit à nouveau dans ses origines comme une tache indélébile.  Tout remonte alors, en particulier le rapport des hommes de sa famille à l’homosexualité. Des images de la « Belle et la Bête »  de Jean Cocteau renvoient au souvenir d’un père éructant les insultes homophobes à l’adresse de Jean Marais à chaque fois que l’acteur occupait l’écran du poste de télévision. « Au fond, j'étais marqué par deux verdicts sociaux : un verdict de classe et un verdict sexuel. On n'échappe jamais aux sentences ainsi rendues. Et je porte en moi la marque de l'un et de l'autre. Mais parce qu'ils entrèrent en conflit l'un avec l'autre à un moment de ma vie, je dus façonner moi-même en jouant de l'un contre l'autre. » écrit-il.

C’est au moment où apparaissent les images des gilets jaunes associées à un passage du livre interrogeant le vote FN des ouvriers, jadis électorat historique du Parti communiste, que le spectacle prend de la consistance. La scène donne lieu à un échange intense entre le metteur en scène et la comédienne qui ne comprend pas la juxtaposition de ces images : pourquoi les gilets jaunes sont-ils ainsi rapprochés de l’extrême-droite ? L’association des images avec ce passage précis de l’ouvrage lui parait pour le moins douteuse, malhonnête, voire dangereuse. Car il faut s’interroger sur les raisons qui ont permis d’en arriver là. Qu’elle est la responsabilité de la gauche? Qui défend encore aujourd’hui le projet humaniste et progressiste ? Où et comment ont disparu les représentations de la classe ouvrière ? Et quelles sont les solutions ?

Des corps de classe

 Une interruption durant laquelle une partie de l’équipe du spectacle et du théâtre vient affirmer sa solidarité avec certaines des revendications sociales portées par les gilets jaunes sert, ce soir-là, d’entracte entre une première partie sans nul doute délibérément décevante dans son conformisme et une seconde réalisant les promesses ouvertes par la dispute entre Catherine et Paul. Le basculement est total lorsque à l’entame de la seconde partie, Tony est invité par Paul à lui interpréter son dernier morceau. La vraie bonne idée ici est d’avoir fait le choix de Blade Mc Alimbaye pour interpréter le personnage. Cet artiste d’origine normande et d’ascendance sénégalaise refuse d’être étiqueté, enfermé dans des cases. Il déploie une pratique artistique qui mêle poésie, musique, théâtre, danse et cinéma et sa présence sur scène, ici, dans ce spectacle, à l’Espace Pierre Cardin, sur les Champs-Elysées, fait l’effet d’une bombe. Transformant son corps en boite à rythme, il entame un morceau de rap rappelant de façon salutaire l’injustice quotidienne dont il est l’objet, dont sont l'objet des millions de Français qui, malgré leur naissance, malgré la présence familiale en France depuis deux ou trois générations, sont ramenés à une origine étrangère par leur couleur de peau, par la consonance d’un nom ou d’un prénom. C’est cinglant, poétique, toujours juste. Entendre dans ce lieu, temple de la bourgeoisie parisienne que Didier Eribon, par la voix d’Irène Jacob quelque minutes plus tôt, semble évoquer quand il rappelle le nécessaire apprentissage des codes qu’il dû entreprendre lorsqu’il commença à assister à des représentations théâtrales, a quelque chose d’évident, de libératoire. Le spectacle bascule soudain dans le présent, l’interroge à l’aide des outils mis en place par Didier Eribon dans Retour à Reims. Enfin, il dépasse le livre. Thomas Ostermeier a compris que pour l’adapter, il faut s’en détacher. La première partie, conventionnelle, apparaît alors nécessaire. Pour pouvoir la déclarer obsolète, il faut montrer son impossible mise en scène et ainsi autoriser une recherche au-delà de la surface du texte.

Il y a quelque chose de profondément juste à entendre ces paroles assénées en ce lieu, à un parterre de bourgeois poudrés. Ceux qui détiennent le pouvoir étaient dans la salle et ils ont entendu. Là est la force de la pièce, c’est en cela qu’elle est fidèle à l’esprit de Didier Eribon. Ils ont entendu le chanteur dénoncer l’hypocrisie de leur classe, s’interrogeant aussi sur le présent des leaders de mai 68, "Quand je vois ce que sont devenus ceux qui prônaient la guerre civile...", où l’image d’un Daniel Cohn-Bendit vient immédiatement en tête. Quelques membres du public quittent la salle, non s'en avoir ostensiblement tripoté leur téléphone portable, montrant leur mépris lorsque, gênés malgré tout, ils ont écouté l’histoire du grand-père de Blade Mc Alimbaye, qui est celle des tirailleurs sénégalais de la Seconde guerre mondiale, ceux-là même que l’on a littéralement gommé de l’Histoire, ceux-là que l’armée française a assassiné lorsque, de retour au pays, ils ont osé demandé leur solde. Ce soir-là à l'espace Pierre Cardin, la honte avait changé de camp. 

 Puis, au son d’un tambour de réserve, une voix émue par la rage issue d’un enregistrement des années 1970 entonne "Whitey on the moon"

"Un rat fait un peu ma sœur Nell. (avec Whitey sur la lune) 

Son visage et ses bras ont commencé à gonfler. (et Whitey sur la lune) 

Je ne peux payer aucune facture de médecin. (mais Whitey est sur la lune) 

Dans dix ans, je paierai encore."

Chanson radicale composée et interprétée par Gil Scott-Herond en 1970, commentaire direct sur l’inégalité économique et l’immense décalage qui s’est établi entre la vie des Américains dans les quartiers pauvres, particulièrement des Afro-américains, et des dirigeants coupés des réalités sociales, dépensant des millions pour un programme spatial, elle résume tristement, près de cinquante ans plus tard, l’abîme qui s’est creusé entre ces deux mondes. Si l’on paraît à cet instant loin du livre de Didier Eribon, on ne s’en est pourtant jamais autant approché. En débordant le simple cadre du théâtre pour affirmer une revendication politique, c’est bien à cet endroit que l’on retrouve le plus la pensée de l’auteur de Retour à Reims

 Le spectacle reprend son cours, il faut terminer le documentaire. Désormais, les images s'entrechoquent, correspondent aux soubresauts du monde. Elles sont au diapason du texte, à moins que ce ne soit le contraire. Désormais, les vrais responsables de la montée des extrêmes droites sont montrés. On pense au petit jeu dangereux qui consiste en France à se qualifier face au FN  à l'issue du premier tour des Présidentielles pour automatiquement l’emporter lors second tour (expliquant ainsi la petite fête improvisée par Emmanuel Macron dans une brasserie du 6e arrondissement parisien au soir du premier). On soutient les gilets jaunes en résonance, n’en déplaise à certains, avec les convictions de Didier Eribon. Çà et là, certaines critiques se sont déchaînées contre la pièce. C’est ne rien comprendre à la pensée de Didier Eribon. C’est être totalement passé à côté de la lecture de Retour à Reims lorsque l’on assène qu’Ostermeier « manipule son texte pour en faire un éloge des gilets jaunes », s’interrogeant : « pourquoi ajouter comme un épilogue un (juste) rappel des exactions françaises sur ses colonies ? » Précisément parce que ces interrogations sont partout présentes dans un livre où Eribon donne des clefs de lecture pour comprendre la violence sociale dans ces ramifications intimes. L’ouvrage paru en 2009 apparaît plus que jamais comme le miroir d’une société en questionnement. Réduire l’adaptation de Retour à Reims à une simple évocation de la vie de l'intellectuel, la limiter à sa condition individuelle de transfuge de classe homosexuel n’a aucun sens. Avec Ostermeier, le biographique devient politique. N’est ce pas précisément le rôle d’un artiste que de questionner l’état du monde ?

En mai dernier, le directeur d’un célèbre théâtre national parisien faisait évacuer par des CRS une soixantaine de jeunes gens qui avaient tenté d’assister à une soirée consacrée aux évènements de mai 68 dont la feuille de salle rappelait que ce fut la  « principale tribune du ‘tout est possible’ » qui comptait célébrer cette « communauté de jeunes gens qui tenta d’inventer une utopie et de la vivre ». Ce symbole actait l’enterrement du mouvement contestataire, sa muséification définitive. Il est heureux de voir aujourd’hui le Théâtre de la ville proposer et défendre une pièce résolument politique, une pièce qui ressemble trait pour trait à l’auteur d’un livre remarquable, une pièce dans laquelle, devant un parterre pour le moins éloigné des origines populaires de l’intellectuel comme du dramaturge, le timbre envoûtant d’Irène Jacob distille le récit d’une indignité humaine où se mêlent désormais à la mémoire ouvrière, le présent composé des gilets jaunes et des enfants d’immigrés. Thomas Ostermeier se met au diapason de Didier Eribon et livre une note d’espoir, une formidable vision de l’humanité. Comme dit Tony, « si Marianne saigne du nez, c’est peut-être qu’elle l’a cherché. » 

RETOUR A REIMS / Thomas Ostermeier d'après Didier Eribon

Théâtre de la ville, Espace Pierre Cardin, du 11 janvier au 16 février 2019

Scène nationale d'Albi, du 21 au 22 février 2019

Maison de la culture d'Amiens, du 28 février au 1er mars 2019

Comédie de Reims, du 6 au 8 mars 2019

TAP - Théâtre auditorium de Poitiers, Scène nationale, du 14 au 15 mars 2019

La coursive - Scène nationale de La Rochelle, du 21 au 23 mars 2019

MA avec Granit, Scènes nationales de Belfort et de Montbéliard, du 28 au 29 mars 2019

Théâtre Vidy-Lausanne, Festival Programme Commun, Lausanne, du 5 au 7 avril 2019

TANDEM - Scène nationale, Douai, du 24 au 25 avril 2019

Bonlieu, Scène nationale Annecy, du 2 au 4 mai 2019

La Comédie de Clermont-Ferrand - Scène nationale, du 14 au 16 mai 2019

Apostrophe Scène nationale Cergy-Pontoise et Val d’Oise, du 22 au 23 mai 2019

Théâtre Vidy-Lausanne, du 28 mai au 16 juin 2019

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