Les vies de Stéphane Mandelbaum

Personnage de roman, dont la mort violente en 1986 à seulement vingt-cinq ans consacrera sa légende, Stéphane Mandelbaum, peintre et dessinateur belge, est célébré par le Centre Pompidou. L'exposition fait le récit des vies réelles et fantasmées d'un artiste prolifique dont l’œuvre iconoclaste est marquée par l'urgence, livrant le portrait d'un homme au mille visages. Fascinant

Stéphane Mandelbaum, Arthur Rimbaud, dessin, 1980, © Collection Arieh Mandelbaum, Bruxelles / Stéphane Mandelbaum / Centre Pompidou, MNAM-CCI/Philippe Migeat/ Dits. RMN-GP Stéphane Mandelbaum, Arthur Rimbaud, dessin, 1980, © Collection Arieh Mandelbaum, Bruxelles / Stéphane Mandelbaum / Centre Pompidou, MNAM-CCI/Philippe Migeat/ Dits. RMN-GP

Le cabinet d'art graphique du Centre Pompidou rend hommage, dans une exposition au titre éponyme, à Stéphane Mandelbaum (1961 - 1986) dont l'art essentiellement dessiné, est aussi précoce que fécond, aussi fascinant que bref, brisé net par le décès prématuré de l'artiste. Une centaine de dessins exécutés au stylo bille, au fusain, parfois au crayons de couleur, retrace le récit d'un homme obnubilé par ses racines juives, ébloui par les grandes figures artistiques de la transgression, captivé par la pègre et les voyous au point de s'y perdre et d'y laisser sa vie. Cette rétrospective majeure, la première dans une institution de cette envergure, livre le portrait d'une personnalité complexe, écorché vif, encore puérile parfois, proche de ses idoles et pourtant échappant à toute catégorisation, composant une œuvre dessinée de facture classique subvertie par l'écriture, les traits et les collages qui envahissent la marge, prenant la forme d'insultes ou de citations. Si ses grandes compostions le rapprochent du néo-expressionnisme belge, il invente néanmoins un art singulier, mêlant figures récurrentes de fascination et de dégout, et écritures comme autant d'invectives, composant un paysage mental, l'inconscient d'un jeune homme pressé qui a fini par se bruler les ailes.

Stéphane Mandelbaum Composition (Portrait of Bacon) 1980 Stylo-bille et feutre de couleur sur papier 50 x 70 cm Collection particulère © Stéphane Mandelbaum © Frederic Dehaen/Adagp, Paris 2019 Stéphane Mandelbaum Composition (Portrait of Bacon) 1980 Stylo-bille et feutre de couleur sur papier 50 x 70 cm Collection particulère © Stéphane Mandelbaum © Frederic Dehaen/Adagp, Paris 2019

Chez les Mandelbaum, le dessin semble ancré dans le gènes. Stéphane Mandelbaum est le fils du peintre Arié Mandelbaum et de l'illustratrice de livres pour enfants Pili Mandelbaum. En raison d'une forte dyslexie, il est placé entre onze et quatorze ans à l'école expérimentale Snark qui accueille les enfants en déshérence scolaire. L'institut, fondé il y a plus de quarante ans par quelques intellectuels utopistes et toujours en activité, prit le nom de l'animal insaisissable inventé par Lewis Caroll dans un de ses romans (The Hunting of the Snark, 1876). Dès l'enfance, pour pallier ce trouble, il dessine, domaine pour lequel il montre de grandes prédispositions. Il fréquente l’Académie d’art de Watermael-Boitsfort puis, à partir de 1979, l'école des arts plastiques et visuels de la commune d'Uccle où son père enseigne et où il s'initie à l'art de la gravure. A cette formation classique, il adjoint les mots qui apparaissent dans la marge comme une nécessité, témoignages de sa relation difficile à l'écriture. Très vite, images et textes deviennent indissociables. Chaque jour, il exécute très rapidement des petits croquis abstraits qui constituent son journal de bord. Il s'approprie très jeune les références culturelles de son père : le cinéma de Buñuel, Lanzmann ou Oshima.

Stéphane Mandelbaum, Pier Paolo Pasolini (avec la Pietà d’Antonello de Messine, 1477-1478), v. 1980, Stylo-bille, feutre de couleur et collage sur papier, 51.7×71.2cm, coll. Crochet, Bruxelles © FREDERIC DEHAEN / ADAGP, PARIS 2019 Stéphane Mandelbaum, Pier Paolo Pasolini (avec la Pietà d’Antonello de Messine, 1477-1478), v. 1980, Stylo-bille, feutre de couleur et collage sur papier, 51.7×71.2cm, coll. Crochet, Bruxelles © FREDERIC DEHAEN / ADAGP, PARIS 2019

Stéphane Mandelbaum Kischmatores (Arié Mandelbaum) 1982 Mine graphite, crayon de couleur et collage sur papier 150 x 118 cm Collection Géraldine et Emmanuel Poznanski, Bruxelles © Stéphane Mandelbaum © Roger Asselberghs /Adagp, Paris 2019 Stéphane Mandelbaum Kischmatores (Arié Mandelbaum) 1982 Mine graphite, crayon de couleur et collage sur papier 150 x 118 cm Collection Géraldine et Emmanuel Poznanski, Bruxelles © Stéphane Mandelbaum © Roger Asselberghs /Adagp, Paris 2019

De père juif et de mère arménienne, il interroge sa judéité dès ses premières œuvres. Il portraiture son grand-père, Szulim Mandelbaum, survivant des camps de la mort, qui l'a initié au yiddish, et son père mais aussi des hauts dignitaires nazis, qu'il s'agisse de Ernst Röhm ou de Joseph Goebbels dont les portraits peupleront sa première exposition en 1982. L'esthétique du film "Portier de nuit" de Liliana Cavani le fascine. Nombre de ses dessins portent des inscriptions en yiddish ou en hébreu. Ce qui intéresse l'artiste, c'est l'outrage, la violation. Ainsi, le portrait de son père s'intitule "Kischmatores" ("Baise mon cul" en yiddish). Sur celui-ci est disposée une photographie pornographique représentant une jeune femme lascive simplement vêtue d'une casquette et d'une veste nazies.  Rien en revanche sur les origines maternelles, pas une allusion au génocide arménien. Puisant son inspiration chez Francis Bacon, il est manifestement marqué par les expressionnistes allemands des années 1920-30 comme Otto Dix et Goerg Grosz. Mais ses sources sont multiples et éclectiques : la Renaissance comme Hergé, Pollock comme Hokusai, le baroque comme la pornographie dont il copie en les détournant les photographies trouvées dans les magazines spécialisés, redoublant leur côté transgressif par le détachement qu'il leur accorde. L'obscénité parcourt une œuvre gorgée d'une colère insatiable que dénote la violence du trait. Une œuvre qui se veut marquée par la brutalité et l'humour noir, dans laquelle le sexe est omniprésent, une œuvre placée sous les tutelles de Pier Paolo Pasolini et Francis Bacon dont les nombreux portraits témoignent de leur importance dans le panthéon personnel de l'artiste. Fasciné par les parias magnifiques, il dessine de façon compulsive des figures controversées, sulfureuses. Aux portraits de Bacon et de Pasolini s'ajoutent ceux d'Arthur Rimbaud et de Pierre Goldman, intellectuel français engagé à l'extrême gauche et qui fut assassiné après être passé de l'autre côté du miroir, vers le grand banditisme, auxquels Mandelbaum s’identifie. Tous incarnent des figures de la transgression, tous ont connu des destins tragiques, des fins de vies prématurées. Rétrospectivement, la vie et la mort de Pierre Goldman semblent servir de préfiguration à la sienne, bien qu’il n'ait ni l'envergure nécessaire pour incarner cette figure de braqueur, ni la dimension politique propre à Goldman.

Stéphane Mandelbaum Composition (Masques Nô) 1983 Encre, crayon de couleur et stylo-bille sur papier 49 x 72 cm Collection Eric Decelle, Bruxelles © Stéphane Mandelbaum © Centre Pompidou, MNAM-CCI/Philippe Migeat/ Dits. RMN-GP Stéphane Mandelbaum Composition (Masques Nô) 1983 Encre, crayon de couleur et stylo-bille sur papier 49 x 72 cm Collection Eric Decelle, Bruxelles © Stéphane Mandelbaum © Centre Pompidou, MNAM-CCI/Philippe Migeat/ Dits. RMN-GP

Stéphane Mandelbaum s'installe très tôt dans le quartier bruxellois de Saint-Gilles où il termine sa mue d'adolescent frêle en sculptant son corps par des séances intensives de sport, devient un jeune homme charismatique. Marié à une jeune femme zaïroise, il fréquente très vite le quartier de Matonges à Bruxelles, demeure des malfrats et des voyous qui le fascinent, milieu dans lequel il sombre peu à peu. Après plusieurs larcins en bande organisée, le vol d'un Modigliani, la "dame au camée" (celui passé en vente à Drouot en novembre 1941? cf. Emmanuelle Polack, Le marché de l'art sous l'Occupation, Editions Tallandier, 2019), dans une propriété d'Ixelles précipite sa chute. Il sera assassiné par ses complices à la fin de l'année 1986, son visage à demi défiguré par de l'acide. Son corps ne sera retrouvé qu'un mois plus tard sur un terrain vague, près de Namur, par deux enfants.

Stéphane Mandelbaum Der Goebbels Vers 1980 Mine graphite et gouache sur papier marouflé sur toile 150 x 120,5 cm © Stéphane Mandelbaum © Centre Pompidou, MNAM-CCI/Philippe Migeat/ Dits. RMN-GP Stéphane Mandelbaum Der Goebbels Vers 1980 Mine graphite et gouache sur papier marouflé sur toile 150 x 120,5 cm © Stéphane Mandelbaum © Centre Pompidou, MNAM-CCI/Philippe Migeat/ Dits. RMN-GP

Si les dessins de Stéphane Mandelbaum sont chargés de références artistiques, il s'inscrit volontiers du côté de l'art brut, n'hésitant pas à transgresser les genres établis, codifiés, pour composer une œuvre entre fantasme et réalité, qui interroge parfois par une certaine immaturité suscitant chez le regardeur un malaise, mais dont la frénésie d'exécution atteste l'urgence. Laissant apparaitre de temps à autre une photographie, souvent pornographique, ou une reproduction de tableau comme la "Pieta" d'Antonello da Messine qui apparait dans le portrait de Pasolini, ses dessins sont quasiment tous "commentés" à la marge, ne laissant aucune place à l'ambiguïté. Le portrait de Goebbels (que vient d'acquérir le Centre Pompidou), parfaitement exécuté, laisse transparaitre une attention particulière, un soin plus appliqué que dans le reste de son travail graphique. La force du dessin parait toute entière concentrée dans l'ouverture de la bouche du haut gradé nazi qui, le point fermé, hurle sa fureur. La figure se détache seule sur fond blanc comme celle de l'actrice de l'Empire des sens, représentée un peu plus loin. Au cri de haine nazi répond le cri d'extase de la jeune femme japonaise. Curieusement, c'est dans le vide de la feuille, vertigineux, que son œuvre trouve un équilibre. Lui qui n'a cessé de remplir de manière effrénée ses dessins d'un trop plein de logorrhée trouve dans le blanc de la page où flotte ces figures esseulées une certaine quiétude, une harmonie, une tranquillité, certes toute relative, fragile mais néanmoins offrant un moment de répit dans la traversée de ces tempêtes intérieures qui resteront à jamais des œuvres de jeunesse.   

Stéphane Mandelbaum L’Empire des sens 1983 Mine graphite sur papier 138 x 115 cm Collection Karmitz, Paris © Stéphane Mandelbaum © Jean-Louis Losi/Adagp, Paris 2019 Stéphane Mandelbaum L’Empire des sens 1983 Mine graphite sur papier 138 x 115 cm Collection Karmitz, Paris © Stéphane Mandelbaum © Jean-Louis Losi/Adagp, Paris 2019

Stéphane Mandelbaum - Jusqu’au au 20 mai 2019.

L'exposition sera ensuite présentée du 14 juin au 22 septembre prochains au Musée juif de Belgique.

Commissariat de Anne Montfort, Conservatrice, Galerie d'art graphique, Musée national d'art moderne.

Tous les jours sauf le mardi, de 11h à 21h; Nocturne le jeudi jusqu'à 23h.

Musée,  niveau 4, Galerie d'art graphique.

Centre Pompidou
Place Georges Pompidou,
75 004 PARIS

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