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Billet de blog 28 mai 2022

Oslo, l'année du queer

À l’occasion du 50ème anniversaire de la dépénalisation de l’homosexualité en Norvège, la Fotogalleriet à Oslo rend hommage aux figures queer révolutionnaires nées avant 1970. « Queer Icons », fruit de rencontres menées par le photographe Fin Serck-Hanssen et les auteurs Bjørn Hatterud et Caroline Ugelstad Elnæs, contribue à la reconnaissance des généalogies queer dans l’histoire dominante.

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Installation view showing (from left to right) Sveinar Skeiv, Kim Friele, Genesis P-Orridge in ‘Queer Icons’, Fotogalleriet Oslo, 2022, by Fin Serck-Hanssen, Bjørn Hatterud, and Caroline Ugelstad Elnæs, with exhibition design by HAiKw/. © Photo: Fotogalleriet/Julie Hrnčířová.

Le 21 avril 1972, le paragraphe 213 du code pénal norvégien condamnant l’homosexualité est aboli. À la veille du cinquantième anniversaire de cette dépénalisation, le 20 avril dernier, le premier ministre Jonas Gahr présentait, au nom du gouvernement norvégien, des excuses officielles à la communauté homosexuelle : « Au nom du gouvernement, je tiens à demander pardon parce que (dans notre pays) des homosexuels ont été traités comme des criminels ». Entre 1902 et 1950, cent-dix-neuf personnes tombant sous le coup de cette loi ont été arrêtées et emprisonnées. En proclamant la « Skeivt kulturår » 2022, la Norvège a fait de cette année celle de la culture queer. Ainsi, le Musée national, la Bibliothèque nationale et les Archives nationales norvégiennes pour l’histoire queer se sont associés afin de ponctuer la commémoration nationale d’évènements. Expositions, concerts, conférences, entre autres, mettent à l’honneur l'art, la culture et l’histoire queer, avec pour objectif de susciter la discussion et l’échange dans tout le pays.

L’exposition « Skeive Ikoner » (Queer Icons) présentée à la Fotogalleriet[1] d’Oslo s’inscrit dans cette perspective en rendant un hommage appuyé à ceux qui ont été à l'avant-garde des droits des homosexuels. Une importante publication et un vaste programme pluridisciplinaire public – en partenariat notamment avec Det Norske Teatret – viennent prolonger l’exposition qui dépasse le simple domaine artistique pour s’inscrire au cœur de la société norvégienne. « Au cours des cinq dernières décennies, Fotogalleriet a travaillé à façonner un espace de représentation, où les gens pourraient créer leur image sous leurs locaux : des images qui pourraient représenter différents modes de vie en dehors des normes et des institutions données » explique Antonio Cataldo, le directeur du centre photographique et commissaire de l’exposition. « Le fait que la Norvège soit la société libre que nous connaissons aujourd'hui ne doit jamais être tenu pour acquis. Nous devons reconnaître que ceux qui se sont battus pour que nous soyons là où nous en sommes aujourd'hui » précise-t-il encore.

Installation view showing Nelly Nylon in ‘Queer Icons’, Fotogalleriet Oslo, 2022, by Fin Serck-Hanssen, Bjørn Hatterud, and Caroline Ugelstad Elnæs, with exhibition design by HAiKw/. © Photo: Fotogalleriet/Julie Hrnčířová.

Bouger les voiles

Le premier mouvement homosexuel scandinave, « Det Dansk Forbundet (DNF-48) », émerge au Danemark en 1948. Il réunit indifféremment des hommes et des femmes. La même année est créée sa subdivision norvégienne qui devient indépendante en 1953[2] sous le nom de « Det Norske Forbundet ». En 1965, l’association, représentée par sa présidente Karen-Christine dite Kim Friele[3] participe à une émission radiophonique sur NRK abordant la question de l’homosexualité. Ce passage marque le début d’une ligne plus revendicatrice et davantage tournée vers l’espace public pour Forbundet qui jusque-là s’était fait très discret. Il sera l’acteur majeur de l’abolition du paragraphe 213.

L’exposition « Skeive Ikoner » est le fruit d'une série de rencontres menées par le photographe Fin Serck-Hanssen[4] et les auteurs Bjørn Hatterud et Caroline Ugelstad Elnæs auprès de personnalités queer révolutionnaires nées avant 1970. Le projet vise à contribuer à la reconnaissance non écrite des généalogies queer norvégiennes dans l'histoire dominante. Portraits photographiques et interviews s’affichent sur des rideaux flottants qui rythment les espaces de la Fotogalleriet, s’activant lorsque les visiteurs les frôlent. Bouger les voiles est même conseillé pour mieux s’assurer de la rencontre. Certaines images, agrandies, ont été imprimées directement sur le papier peint qui recouvre les murs. Déposées à même le sol, prenant appui sur le mur du fond, trois grandes photographies encadrées – les seules de l’exposition – se distinguent des autres. Elles représentent trois figures incontournables aujourd’hui décédées parmi lesquelles Kim Friele, photographiée chez elle à Geilo au cours de l’été 2021, quelques semaines avant sa mort. Ce mémorial à taille humaine fait exception. Toutes les autres personnes portraiturées sont vivantes. Il s’agissait précisément de rendre hommage à la communauté pionnière au présent, de ne pas attendre qu’elle fasse partie de l’histoire. Au centre, un immense pouf, couvert d’oreillers sur lesquels sont imprimés d’autres portraits, prend des allures de podium, une scène ouverte au cœur de l’institution. Celle-ci est entourée de draperies blanches qui sont autant de cimaises souples esquissant un mur textile à la forme circulaire, un écrin pour les portraits et les entretiens qui les accompagnent. La scénographie, conçue par HAiKw/ rappelle l’intérieur d’une boîte de nuit sur laquelle plane un doux mystère.

Installation view ‘Queer Icons’, Fotogalleriet Oslo, 2022, by Fin Serck-Hanssen, Bjørn Hatterud, and Caroline Ugelstad Elnæs, with exhibition design by HAiKw/. © Photo: Fotogalleriet/Julie Hrnčířová.

Dessiner une histoire subjective

Le projet, débuté il y a cinq ans à la faveur d’une bourse des Archives nationales norvégiennes pour l'histoire queer, est toujours en cours. Il est montré ici pour la première fois. C’est à la suite de sa rencontre fortuite avec l'artiste drag Nelly Nylon que le photographe Fin Serck-Hanssen, prenant conscience de l’importance de la génération queer qui a grandi sous le joug du paragraphe 213, décide d’en faire le portrait. Les modèles sont donc tous âgés de cinquante ou plus. Ils composent un double portrait : ceux d’individus dont la somme forme celui de la communauté. Parmi eux se trouvent l'auteur Gerd Brantenberg, le performeur Vaginal Davis, le réalisateur Dag Johan Haugerud, le sexologue Espen Esther Pirelli Benestad, et bien d’autres, l’idée étant de donner une image épanouie de chacun à travers des portraits solaires afin qu’ils soient une source d’inspiration et de ferté pour les suivants. Les entretiens viennent compléter cette vision positive en faisant le récit des luttes menées pour avoir le droit de vivre selon ses propres choix. « Skeive Ikoner » offre ainsi une belle légitimité populaire à ces pionniers de la culture queer norvégienne.

Installation view showing Maurice Budini in ‘Queer Icons’, Fotogalleriet Oslo, 2022, by Fin Serck-Hanssen, Bjørn Hatterud, and Caroline Ugelstad Elnæs, with exhibition design by HAiKw/. © Photo: Fotogalleriet/Julie Hrnčířová.

Les photographies de Fin Serck-Hanssen, accompagnés des textes des auteurs Bjørn Hatterud et Caroline Ugelstad Elnæs, rendent hommage à ces individus non conformes qui ont lutté sans relâche contre les structures discriminatoires de la société norvégienne, remettant en question ses normes et ses dogmes. Ils ont ainsi fortement contribué à façonner un pays progressiste à travers une histoire commune de l’émancipation. La Norvège est aujourd’hui très avancée en matière de droits LGBT+. Se situant à l'intersection des sciences sociales, des techniques du pouvoir et de l'information, et du domaine esthétique, le projet soulève toutefois des questions sur ce qui doit encore être normalisé et accepté. Fin Serck-Hansen, Bjørn Hatterud et Caroline Ugelstad Elnæs, résument ainsi le livre : « Skeive Ikoner n'est pas un ouvrage représentatif ou exhaustif de l’histoire. Il tente de produire un récit nuancé de vies qui restituent un portrait générationnel lorsque ces vies sont mises côte à côte. Dans les décennies qui ont précédé et suivi la dépénalisation de l'homosexualité en Norvège en 1972, diverses formes de culture queer se sont développées clandestinement : dans les boîtes de nuit, dans des espaces d'art, des établissements d'enseignement, ou par le travail bénévole et des rassemblements fermés. Les histoires queer doivent donc être racontées oralement pour survivre ». Si l'histoire de la Norvège queer n'est pas tout à fait écrite, le projet au long cours des trois auteurs en ouvre assurément la voie en composant un épais chapitre. Quant aux « icônes » de l'exposition, elles continuent de contribuer à la création d’une société plus inclusive. Après leur présentation à Oslo, les « Skeive Ikoner » seront exposées dans d’autres institutions, d’autres régions norvégiennes. Une tournée nationale pour honorer les efforts révolutionnaires des pionniers de la lutte des droits queer, une lutte qui est aussi une célébration.

Installation view showing Calvin Ray Stiggers in ‘Queer Icons’, Fotogalleriet Oslo, 2022, by Fin Serck-Hanssen, Bjørn Hatterud, and Caroline Ugelstad Elnæs, with exhibition design by HAiKw/. © Photo: Fotogalleriet/Julie Hrnčířová.

[1] Créée en 1977 à Olso, Fotogalleriet est la seule institution norvégienne entièrement dédiée à la photographie.

[2] Hannah Gillow-Kloster, « Det norske forbundetav 1948 », Skievt Arkiv, 23 septembre 2014, https://skeivtarkiv.no/skeivopedia/det-norske-forbundet-av-1948Consulté le 30 avril 2022.

[3] Karen-Christine dite Kim Friele (1935 – 2021) est élue présidente de l’association de 1966 à 1971. Elle en sera ensuite secrétaire générale sans discontinuer jusqu’en 1989. Son travail contribue fortement à l’abolition du paragraphe 213 en 1972 et à ce que l’homosexualité soit retirée de la liste des maladies psychiatriques en 1978. Voir Ida Hilde Mathisen, « - Jeg ble oppfattet som mentalt forstyrret », Dagbladet.no,‎ 25 juin 2016, https://www.dagbladet.no/kjendis/jeg-ble-oppfattet-som-mentalt-forstyrret/60249862 Consulté le 4 mai 2022.

[4] Né en 1958 à Oslo, Serck-Hanssen débute sa carrière en documentant les scènes musicales punks britannique et norvégienne au début des années quatre-vingt. Dans les années quatre-vingt-dix, il dépeint la communauté queer norvégienne pendant et après la crise du sida.

Installation view showing (from left to right) Gerd Brantenberg, Espen Esther Pirelli Benestad, and Mona Nesje in ‘Queer Icons’, Fotogalleriet Oslo, 2022, by Fin Serck-Hanssen, Bjørn Hatterud, and Caroline Ugelstad Elnæs, with exhibition design by HAiKw/ © Photo: Fotogalleriet/Julie Hrnčířová.

« Skeive Ikoner - Queer Icons », Fin Serck-Hansen, Bjørn Hatterud et Caroline Ugelstad Elnæs, commissariat d'Antonio Cataldo, directeur artistique de la Fotogalleriet, Oslo.

Du 19 mars au 8 mai 2022.

Fotogalleriet
Møllergata 34
N - 0179 Oslo

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