Romuald Hazoumè décolonise Nantes

Dans le cadre de l’événement « Expression(s) décoloniale(s) #2 », l’artiste béninois Romuald Hazoumè investit la cour et les salles du château des Ducs de Bretagne consacré à l’histoire de Nantes, mettant en regard ses œuvres avec celles de la collection hantée par le commerce triangulaire qui a fait la fortune de la ville.

Expression(s) décoloniale(s) #2  Romuald Hazoumè, Mongouv.com  Musée d’histoire de Nantes © David Gallard Expression(s) décoloniale(s) #2 Romuald Hazoumè, Mongouv.com Musée d’histoire de Nantes © David Gallard
Le musée d’histoire de Nantes, installé dans le château des Ducs de Bretagne, longtemps haut lieu de pouvoir et de représentation de la ville, accueille la seconde édition de « Expression(s) décoloniale(s)[1] », manifestation née de la volonté d’entrer dans un cycle qui mettrait en tension notre regard. Nantes a été le premier port de traite Atlantique de France[2].

Il était important de sortir du discours colonial classique pour laisser s’exprimer d’autres discours dans une démarche de « décolonisation de la pensée » comme l’explique Krystel Gualdé, directrice scientifique du musée et commissaire de l’exposition. Chaque édition invite un artiste et un historien africains à poser leur regard sur les collections. L’historien ivoirien Gildas Bi Kakou[3], qui traque ce qu'il reste de la traite atlantique dans les mémoires immatérielles, et l’artiste béninois Romuald Hazoumè dont le travail est engagé sur nombre de questions croisant le champ historique du musée, sont les invités de cette seconde édition.

Chacun à leur manière, ils viennent questionner les objets du musée issus du domaine colonial. Au discours muséal s’ajoute désormais le discours décolonial matérialisé par des cartels de couleur jaune. Ces derniers permettent un glissement du regard. Le dialogue qui se met alors en place conduit le public à s’interroger sur sa façon eurocentrée de voir. 

Expression(s) décoloniale(s) #2  Romuald Hazoumè, Tricky Dicey Die (TDD)  Musée d’histoire de Nantes © David Gallard Expression(s) décoloniale(s) #2 Romuald Hazoumè, Tricky Dicey Die (TDD) Musée d’histoire de Nantes © David Gallard

Cela faisait longtemps que Bertrand Guillet, le directeur du musée, souhaitait travailler avec l’artiste béninois Romuald Hazoumè, depuis sa découverte de la « bouche du roi », œuvre coup de poing composée de trois cent quatre masques qui le fit connaître, dans laquelle il décrit l'intérieur d’un navire négrier pour questionner les relations nord sud actuelles. Peut-être avait-il en tête le fameux plan du bateau négrier « la Marie Séraphique », le plus complet préservé dans le monde, que conserve le musée. Né en 1962 à Porto-Novo au Bénin, l’artiste, qui vit et travaille à Cotonou, élabore ses oeuvres à partir de matières recyclées.

Les objets qu’il emploie, actuels et ordinaires, tracent un lien métaphorique entre le passé et le présent. Les fameux masques-bidons, qui occupent depuis le milieu des années quatre-vingt une place centrale dans son travail, symbolisent le vrai visage du peuple. Ils proviennent du trafic illicite d’essence entre le Nigéria et le Bénin. Avant d’accepter l'invitation, Romuald Hazoumè s’est rendu au musée et a été convaincu par son engagement et sa façon d’envisager l’histoire comme un outil permettant de comprendre le monde d’aujourd'hui. Précisément ce que fait l’artiste, notamment lorsqu’il met en tension la mort des migrants contemporains en constatant que les routes qu’ils empruntent sont les mêmes que celles de la traite. 

Le parcours, qui regroupe une vingtaine d’œuvres dont certaines conçues spécialement pour l’occasion, commence dans la cour du château. « Quand vous avez envie de dire la vérité aux gens, il faut trouver le moyen le plus drôle pour pouvoir faire comprendre cette vérité que vous avez envie de leur dire » confie-t-il. Ainsi, ce gigantesque dé trônant dans la cour du château, réalisé à partir de tongs ramassées jour après jour sur les plages en bord de mer, semblant bien incarner toute cette masse des disparus dans leur désir d’Occident, au centre duquel apparait en creux la silhouette tristement célèbre de l'enfant syrien Aylan Kurdi, est pipé d’avance : tel est le message de l’artiste ici.

Expression(s) décoloniale(s) #2  Romuald Hazoumè, Tricky Dicey Die (TDD)  Musée d’histoire de Nantes © David Gallard Expression(s) décoloniale(s) #2 Romuald Hazoumè, Tricky Dicey Die (TDD) Musée d’histoire de Nantes © David Gallard

Le musée de l’histoire de Nantes possède une importante collection autour de la traite négrière qui est diffuse dans l’histoire de la ville et donc dans l’institution qui gère également le Mémorial de l’abolition de l’esclavage. L’activité appartient au paysage nantais, à son ADN. Tout à Nantes est lié à la traite. Romuald Hazoumè est venu investir ces lieux.

Dans la première salle où la traite est évoquée, l’artiste installe un immense totem, réalisé à partir de la récupération de bidons. L’accumulation renvoie au bateau négrier dans lequel les futurs esclaves étaient entassés. Les bidons ne sont pas déformés ici. Ils symbolisent la jeunesse qui gronde. Romuald Hazoumè souhaitait également intervenir dans l'espace de façon sonore. Il réemploie la bande son de la « bouche du roi » pour laquelle il avait enfermé des volontaires plusieurs heures, sans possibilité de boire ni de manger, seulement autorisés à parler leur dialecte afin qu’ils éprouvent le voyage des esclaves.

Expression(s) décoloniale(s) #2 Romuald Hazoumè, Les masques Musée d’histoire de Nantes © David Gallard Expression(s) décoloniale(s) #2 Romuald Hazoumè, Les masques Musée d’histoire de Nantes © David Gallard

Face au code noir, il fait entendre le bruit de la mer de Ouidah, le dernier que les futurs esclaves entendaient avant de quitter définitivement leur région natale. Dans la salle consacrée à la Révolution française, focalisée ici sur les événements nantais, l’artiste investit le petit espace dédié à la Révolution haïtienne. Pour l'exposition, il crée cinq masques qui sont ici autant de portraits symboliques bienveillants traversant le temps depuis la révolution jusqu’au présent : Toya, esclave à Saint-Domingue ayant pris les armes, « Libre de couleur », métisse non esclave, Kossola, dernier esclave arrivé aux Etats-Unis juste avant l’abolition de 1865, BLM, incarnation de George Floyd et acronyme de « Black Lives Matters » et au centre, une divinité vaudou, Olouwalé.

Expression(s) décoloniale(s) #2  Romuald Hazoumè, Osa Nla  Musée d’histoire de Nantes © David Gallard Expression(s) décoloniale(s) #2 Romuald Hazoumè, Osa Nla Musée d’histoire de Nantes © David Gallard

L’imposante sculpture « Osa Nla » est entourée de photographies représentant cette grande fête du culte vaudou. Ceux qui reviennent, ce sont tous les esclaves que l’Afrique a laissé partir. Les grands costumes sont sacrés. Ne les manipulent que ceux qui sont habilités, uniquement à l’occasion des cérémonies. Pourtant, la plupart sont aujourd’hui conservés dans des musées occidentaux, immobiles, inertes, alors qu’ils existent lorsqu’ils sont portés, pratiqués. Hazoumè imagine alors un costume fait de rebuts de plastique qui traine derrière lui les esprits des esclaves. Les revenants, figurés par des bidons, incarnent ici la sacralisation de l’objet qui relève d’un point de vue eurocentré. « Je renvoie à l’Ouest ce qui leur appartient, c’est-à-dire les déchets de la société de consommation qui nous envahit chaque jour » affirme-t-il non sans ironie en proposant de l’échanger contre les costumes vaudous.

Expression(s) décoloniale(s) #2  Romuald Hazoumè, Kpayoland  Musée d’histoire de Nantes © David Gallard Expression(s) décoloniale(s) #2 Romuald Hazoumè, Kpayoland Musée d’histoire de Nantes © David Gallard

Accrochées à même les murs du musée, les images d’une campagne photographique réalisée par Romuald Hazoumè sur l’origine des bidons, ses matériaux de base, sont rarissimes. Il est très difficile en effet de prendre ce type de photographies car il s’agit d’opérations clandestines. Les bidons ont une contenance de cinquante centilitres mais ont été soufflés pour en augmenter leur capacité. On retrouve ces jerricans dans une installation inédite à portée hautement politique. « Mongouv.com » est une critique des gouvernements africains. Formant hémicycle, l’assemblée du peuple regarde ses dirigeants. Vieux, déformés, ces derniers ne lui accordent pas la moindre attention. L’œuvre décrit, de façon assez littérale, la situation des états africains dont les élites marchent main dans la main avec les grands groupes internationaux. « Les pièces que je fais en utilisant ces objets doivent nous permettre de plus faire face à notre responsabilité. Quel est le rôle que nous avons joué dans l’esclavage et dans les migrations aussi ? » indique-t-il.

Expression(s) décoloniale(s) #2  Romuald Hazoumè, Mongouv.com  Musée d’histoire de Nantes © David Gallard Expression(s) décoloniale(s) #2 Romuald Hazoumè, Mongouv.com Musée d’histoire de Nantes © David Gallard

En cette année qui voit les vingt ans de la loi Taubira[4], le musée d’histoire de Nantes affirme un positionnement clair « en tant qu’acteur responsable face aux enjeux contemporains de nos sociétés », il assume : « le travail sur la décolonisation de la pensée et du musée » écrit Bertrand Guillet.  Le dialogue entre passé et présent instauré par Romuald Hazoumè participe de cette compréhension du monde d’aujourd’hui. En sortant de l’exposition, le visiteur tombe nez à nez sur la « Pièce montée » qui siège dans la cour du château. Elle figure une effrayante pyramide de bidons, tordus, boursouflés, déformés afin d’en augmenter leur capacité, cadenassés à l’aide de chaines. Ils se dressent devant nous tels les nouveaux esclaves sur lesquels repose l’ensemble du système. Romuald Hazoumè renvoie ici dos à dos l’oppression d’hier et celle d’aujourd’hui.

Au bout du compte, elles reposent toujours sur les mêmes individus qui ne semblent jamais en faire assez. Dans cette représentation intemporelle de nos sociétés, reproduisant les mêmes schémas hiérarchisés à outrance, les travailleurs surexploités occupent toujours le bas de l’échelle, en sont la base écrasée. A bien y regarder, l’édifice apparaît fragile. On se prend alors à rêver de son effondrement.

Expression(s) décoloniale(s) #2  Romuald Hazoumè, Pièce Montée  Musée d’histoire de Nantes © David Gallard Expression(s) décoloniale(s) #2 Romuald Hazoumè, Pièce Montée Musée d’histoire de Nantes © David Gallard

[1] La manifestation, pensée en biennale, a été décalée en raison de l'épidémie de coronavirus.

[2] Plus de 550 000 hommes, femmes et enfants furent achetés sur les côtes africaines pour être transportés dans les colonies françaises de l’Amérique à bord des navires nantais afin d’être vendus et mis en esclavage.

[3] Auteur d’une thèse de doctorat intitulée La Côte des Quaqua dans la traite négrière atlantique du XIIIe au XIXe siècle, soutenue en 2017 à l’Université de Nantes et l’Université Félix Houphouët-Boigny d’Abidjan en Côte d’Ivoire, récompensée du prix de thèse de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage, il s’attache aujourd’hui à l’étude des traces historiques, sociologiques et mémorielles de ce commerce en Côte d’Ivoire.

[4] Promulguée le 21 mai 2001, elle reconnaît la traite et l’esclavage comme crime contre l’humanité.

Expression(s) décoloniale(s) #2 Musée d’histoire de Nantes © David Gallard Expression(s) décoloniale(s) #2 Musée d’histoire de Nantes © David Gallard

« Expression(s) décoloniale(s) #2. Un autre regard sur les collections pour décoloniser sa pensée son regard, son imaginaire » - Le musée dialogue avec l'artiste Romuald Hazoumè et l'historien Gildas Bi Kakou. Commissariat de Krystel Gualdé, directrice scientifique du musée d'histoire de Nantes 

Jusqu'au 14 novembre 2021 - Du mardi au dimanche de 10h à 18h, jusqu'à 19h en juillet et août.

Château des Ducs de Bretagne Musée d'histoire de Nantes
4, place Marc Elder
44 000 Nantes

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