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Billet de blog 6 nov. 2018

"Love", quand il ne reste plus rien

Aux Ateliers Berthier, "Love" raconte le quotidien d’une famille britannique dans un foyer provisoire après son expulsion et montre les limites de ce qu'il reste des services sociaux anglais. Entre solitude, vieillesse et déracinement, une plongée ahurissante chez les oubliés d'un Etat ultra libéral qui cache soigneusement toute sa misère humaine.

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Alexander Zeldin, "Love", pièce créée au National Theatre de Londres en décembre 2016, création française à Odéon - Théâtre de l'Europe aux Ateliers Berthier, novembre 2018 © sarah Lee

D’emblée le spectateur est saisi par « Love » d’Alexander Zeldin, qui après avoir été salué par l'ensemble de la critique anglaise, arrive à Paris comme un coup de poing, sur la scène de l’Odéon aux Ateliers Berthier. Le dispositif scénique est tel que le public est littéralement immergé dans la pièce,  les spectateurs sont présents physiquement jusque sur le plateau, ils débordent complètement la salle, ils sont avec les comédiens, au plus prés du quotidien d‘un foyer social britannique. Ils découvrent alors la chute à travers le déclassement d’une famille recomposée. Dean et sa compagne Emma enceinte forment un couple mixte. Ils élèvent ensemble les deux enfants de Dean. Expulsés de leur domicile pour avoir manqué un seul et unique rendez-vous à l’agence pour l’emploi locale, ils sont « parqués » dans l’une des chambres de ce foyer social,  provisoirement, en attendant un nouveau logement qui ne viendra pas. Ils vont apprendre que le provisoire peut durer longtemps malgré l'état d'Emma, à la faveur des rencontres avec leurs nouveaux voisins, comme eux personnages en transit errant dans ce purgatoire terrestre où la promiscuité est bien souvent source de conflit, où la méfiance et la suspicion règnent. C’est dans ce microcosme cosmopolite où se croisent anglais blancs des classes populaires, immigrants et réfugiés tout juste arrivés de Syrie auxquels s'ajoutent aujourd'hui les nouveaux pauvres à l’instar de cette famille recomposée que rien ne prédestinait à un tel déclassement, qu’un huit clos suffoquant se referme sur le spectateur. Ce théâtre-réalité conduit à s’interroger sur les conditions sociales et politiques qui ont permis une telle déshumanisation. Comment une nation qui régna sur le monde, qui est l’une des plus riches de la planète, en est arrivée à abandonner à ce point ses enfants ?

Alexander Zeldin, "Love", pièce créée au National Theatre de Londres en décembre 2016, création française à Odéon - Théâtre de l'Europe aux Ateliers Berthier, novembre 2018 © Sarah Lee

De la vie extérieure on ne verra rien, à part imaginer l'arbre dont les branches viennent caresser les deux énormes vasistas qui percent le plafond, véritables puits de lumières, seules ouvertures qui donnent sur la vie d'avant. Le plateau demeure la salle commune d'un foyer social, lieu de l'attente par excellence. L'attente d'un nouveau logement bien sûr mais aussi l'attente devant la porte de la salle de bain occupée, l'attente du crépitement de l'eau dans la bouilloire, l'attente de pouvoir manger lorsque se libère la cuisine, celle de vivre un peu plus que ce moment réduit aux strictes besoins élémentaires, l'attente de commencer ou de finir sa vie décemment. Dans ce monde en suspens où chacun redouble d'effort pour rester digne, l'intimité familiale est troublée par la présence des autres locataires provisoires. La réfugiée soudanaise se méfie des regards suspects qu'on lui porte, elle ne reste jamais dans la pièce commune lorsqu'y entre d'autres personnes. Seule elle utilise son forfait téléphonique pour joindre sa fille que l'on devine restée au pays. L'intonation de sa voix indique la joie de retrouver la voix chérie pour quelques minutes, quelques secondes. La vieille dame dont l'incontinence devient une source d'humiliation constante en raison de la promiscuité des lieux, rêve de nager à nouveau dans la mer comme lorsqu'elle était une enfant devant son père. Cette espérance folle marque l'immense solitude de la vieillesse, la décrépitude subie d'un corps autrefois regardé. Elle n'est pas seule pourtant. Son fils âgé d'une cinquantaine d'années, un peu benêt, inquiétant parfois, est aux petits soins pour elle. Avec son gros ventre, son crâne rasé, son air lourdaud et ses maladresses, il se révèle peu dangereux et surtout plein d'amour pour sa mère. Ces deux là forment un couple à leur façon, un sentiment d'effroi saisit à l'idée que la disparition de la mère ne finisse de déposséder le fils dont la dernière richesse s'incarne dans le lien qui les unit. Et puis le réfugié syrien, dernier arrivé et premier parti sans que l'on ne sache pour quel horizon. De prime abord gêné par le regard des autres dont il fuit la présence, il semble coupable d'occuper une place qui ne serait pas la sienne. Les réfugiés sont si peu bienvenus que ceux qui parviennent à destination semblent s'excuser d'être là. Il tente d'entrer en contact avec les deux adolescents par le biais de la musique qu'ils écoutent mais les codes de langage différent et l'interaction tourne court. Le seul véritable échange se fera avec la réfugiée soudanaise où leur langue commune, l'arabe, crée des affinités autorisant la jeune femme à baisser sa garde et à esquisser quelques sourires. On regrette le départ soudain et inexpliqué du jeune homme dont on ne saura rien, pas plus que de la vie de la jeune femme soudanaise qui ne fait que passer ici et qu'on aurait aimé connaitre mieux. Ces échanges néanmoins révèlent l'humanité de chacun des protagonistes. L'amour du titre, qui semblait si absent, déborde dans chacune des interactions humaines même quand elles sont maladroites, parfois même dans les cris qui résonnent comme des suffocations, servis par le jeu exceptionnel de tous les comédiens qu'ils soient professionnels ou amateurs.

Alexander Zeldin, "Love", pièce créée au National Theatre de Londres en décembre 2016, création française à Odéon - Théâtre de l'Europe aux Ateliers Berthier, novembre 2018 © Sarah Lee

Alexander Zeldin, qui fut l'assistant de Peter Brook et dont "Love"est la première pièce présentée en France, s'est inspiré des écrits de John Steinbeck ainsi que des récits photographiques de Walker Evans abordant la vie de famille et les relations amoureuses durant la Grande Dépression. Pendant plus de deux ans, il est allé à la rencontre de familles vivant pendant plusieurs semaines dans des locaux d'urgence loués par les services sociaux. Ces familles en situation de grande précarité sont invitées sur le plateau lors des répétitions. Cependant Zeldin se défend de produire un théâtre documentaire ou d'affirmer une thèse politique, "Je crois plutôt que le processus théâtral offre des conditions qui nous permettent, à certains égards, d’être plus proches de nous-mêmes et de porter un regard neuf sur notre réalité sociale, politique, intime, pour que nous puissions aspirer à ressentir la vie avec une intensité qui soit digne de sa véritable nature, tragique et miraculeuse."  Pourtant, force est de constater la grande misère sociale qui frappe l'Angleterre, ici métaphore d'un système libéral arrivé au bout de la chaîne en déshumanisant ses propres enfants pour mieux les dévorer. Si le metteur en scène compose une fiction, elle frappe par l'hyperréalisme des personnages et des situations qui vient renforcer l'effet d'immersion dans les limbes où se débattent les plus démunis, limbes que le dispositif scénique assigne, le temps d'une représentation, à une partie des spectateurs. Devant nous, ces rescapés de l'aide sociale, candidats à l'attente chaque jour un peu plus longue, parlent de nous, de l'état de notre société aussi bien politique que moral ou spirituel. A travers eux, ce sont nos choix, nos engagements, nos aspirations envers l'autre qui transparaissent. Alors, la pièce parait aller au-delà d'un "travail (qui) répond à une invitation toute simple que nous suggère le sens originel du mot “théâtre” (...) “contempler” la vie avec une intensité nouvelle", comme se plait à le résumer Alexander Zeldin, pour atteindre, ne lui en déplaise, une dimension politique, c'est-à-dire relative à l'organisation de la société, à la vie de la cité.

LOVE d'Alexander Zeldin,
Odéon - Théâtre de l'Europe aux Ateliers Berthier, du 5 au 10 novembre 2018 à 20h (première française dans le cadre du Festival d'automne),
Comédie de Valence, CDN Drôme Ardèche, du 14 au 16 novembre.

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