Jérôme Poret, l'invitation aux fantômes

A la Maréchalerie, centre d'art de l'Ecole nationale d'architecture de Versailles, Jérôme Poret convoque les fantômes en s'inspirant de la Winchester House et de Gaston Bachelard. Rencontre immersive avec ces "hôtes" hypnotiques dont les récits d'architecture gravés sur 78 tours s'effacent irrémédiablement un peu plus à chacun des passages de l'aiguille du gramophone. Troublant.

Jérôme Poret, "Les Hôtes", vue de l'exposition, La Maréchalerie, Centre d'art contemporain, ENSA-V, 2019. © Crédits photo: Nicolas Brasseur Jérôme Poret, "Les Hôtes", vue de l'exposition, La Maréchalerie, Centre d'art contemporain, ENSA-V, 2019. © Crédits photo: Nicolas Brasseur

A San Jose en Californie, se dresse la Winchester House connue dans l'imaginaire populaire américain pour être l'une des plus célèbres maisons hantées de son histoire. A l'origine de son expansion, il y a le protocole singulier que Sarah Winchester met en place à partir de 1884. Celui-ci ne peut être compris qu'au regard de son histoire personnelle. Sarah Lockwood Pardee (1839 - 1922) épouse, en 1862, William Wirt Williamson, fils d'Oliver Winchester, le propriétaire de la Winchester Repeating Arms Company qui commercialise la toute première carabine à répétition. En 1866, elle donne naissance à une fille, Annie, qui décède quelques semaines plus tard. Sarah sombre dans un état de dépression persistant. En 1880, son beau-père décède à son tour, suivi de son mari l'année suivante. Seule, sans enfant, elle hérite de la moitié du colossal empire familial, devenant la première femme milliardaire de l'histoire. Selon la légende, elle se met alors à consulter une foule de médiums. L'un d'entre eux lui affirme que sa famille est traquée par les esprits des victimes de l'arme à feu automatique. Il lui ordonne de se rendre sur la Côté Ouest des Etats-Unis afin d'y faire construire une maison pour elle et ses esprits, lui prédisant aussi que lorsque celle-ci serait achevée, elle mourrait. Dans la future demeure, elle commence par dédier une pièce aux séances d'hypnoses qui vont lui permettre d'imaginer les plans que lui dictent directement les fantômes. Toutes les nuits, elle s'y enferme pour communiquer avec les esprits des victimes de la carabine.  Ce qui frappe de prime abord, c'est l'apparente similarité de l'ensemble des pièces, toujours à un détail près cependant. Le refoulé donne ici un sens au bâti. Durant trente-huit ans, la maison se construit et se déconstruit, allant jusqu'à s'étendre sur une superficie gigantesque de 6 600 m2 que le tremblement de terre de 1906 réduira de moitié. A la mort de Sarah Winchester en 1922, la maison, qui compte alors 160 pièces, est rachetée par des promoteurs qui la transforment en parc d'attraction. Elle se visite toujours aujourd'hui. Devenue rapidement le cauchemar de l'Amérique, l'histoire de la Winchester house est inscrite dans l'inconscient collectif, fixée dans les murs de la maison du célèbre film d'Alfred Hitchcock "Psychose", où aux fantômes tombés par balles s'agglomère le souvenir des génocides indiens. Construire, détruire reconstruire, aura finalement été la thérapie de Sarah Winchester, ses soins propres, sa cure. C'est à partir de ce récit légendaire que Jérôme Poret (Né en 1969, vit et travaille à Paris) imagine les "hôtes", une exposition pour laquelle il transforme La Maréchalerie, centre d'art contemporain de l'Ecole nationale supérieure d'architecture de Versailles (ENSA-V), en résidence hospitalière pour fantômes.  

Pour une architecture de la maison hantée

Jérôme Poret, "Les Hôtes", vue de l'exposition, La Maréchalerie, Centre d'art contemporain, ENSA-V, 2019. © Nicolas Brasseur Jérôme Poret, "Les Hôtes", vue de l'exposition, La Maréchalerie, Centre d'art contemporain, ENSA-V, 2019. © Nicolas Brasseur

L'installation est réalisée en collaboration avec quelques uns des étudiants – Jérôme Poret est intervenu plusieurs années à l'ENSA-V dans la cadre d'un studio son et architecture – qui furent les acteurs principaux, littéralement les "hôtes" de cette aventure. Placés sous hypnose, ils vont donner naissance par le récit à une histoire d'architecture, chacune donnant lieu à un enregistrement, gravée dans les sillons d'un épais disque de polymère. L'expérience répond à un protocole mis en place avec Marie Lisel, maître praticienne en hypnose, à partir d'un court texte de Gaston Bachelard issu de "Les coins", le chapitre VI de sa "Poétique de l'espace""Six étudiants de l’ENSA-V ont visité en ma compagnie leur maison intérieure, sous hypnose" confie la praticienne sur son site. Selon le protocole établi, des questions sont posées aux six volontaires à partir d'un des coins d'une pièce dans laquelle ils se tiennent. Certains se sont manifestés dans la maison elle-même, l'un d'entre eux est devenu la structure, un autre a rencontré son arrière-grand-tante, un autre encore, refusant de rentrer dans la maison, s'est transformé en cerf dans la forêt adjacente. A titre d'exemple, ce court extrait de l'expérience de Benjamin: "(...) J’observe la pièce. Le palier s’ouvre en espace sur la gauche, au sol du parquet et sur le mur un rythme de fenêtre assez important. Impossible je pense… Déjà cet étage ne pouvait pas exister, mais comment est-ce possible d’avoir tant de fenêtres ? Je sens là un malaise car mon esprit ne me montre pas l’entièreté de la pièce, un triangle reste flou, comme un problème de vision. (...)" Ces étranges voyages donnent lieu à l'enregistrement suranné d'un 78 tours qui sera joué sur un gramophone ou plus exactement sur son prédécesseur , un "Modèle Lumière 460" de His Master's Voice, daté de 1924-1925, machine magique prêtée par le Phonomuseum[1] reconnaissable à sa splendide membrane en papier de couleur or qui une fois déployé, évoque la roue d'un paon, la sphère du soleil. C'est l'aiguille qui transmet directement le son à la membrane en papier, dont le principe est précurseur du haut-parleur. Ces machines dans leur ensemble sont dites machines parlantes en raison de leur destination administrative initiale de la fin du XIXème siècle[2].

Meubles de crise pour chambre des murmures 

Jérôme Poret, "Les Hôtes", vue de l'exposition, La Maréchalerie, Centre d'art contemporain, ENSA-V, 2019. © Nicolas Brasseur Jérôme Poret, "Les Hôtes", vue de l'exposition, La Maréchalerie, Centre d'art contemporain, ENSA-V, 2019. © Nicolas Brasseur

Afin de restituer cette atmosphère immersive particulière, ce caractère étrange et quelque peu inquiétant du lieu, Jérôme Poret utilise des lampes à sodium basse pression, émettant une lumière monochromatique jaune orangée, très présente dans les pays de l'est de l'Europe – Jérôme Poret a longtemps vécu à Berlin. Ces lampes, vouées à la disparition à très court terme, retirées de la commercialisation, remplacées par la LED, ajoutent à l'irréel paysage mordoré qu'elles inventent une certaine nostalgie, celle d'un monde que l'on quitte, inexorablement, un monde qui n'a pas tout à fait disparu mais dont on sait pourtant qu'il ne reviendra plus. Au fur et à mesure que les heures avancent, la lumière se modifie, passant du jaune-orangé à une lumière qui devient peu à peu noire et jaune. C'est une lumière d'appel, de celles qui soulignent les choses, les dévoilent, autorisant l'ouverture du centre d'art vers l'extérieur, au-delà de ses imposants murs qui lui donnent son statut si solennel. Sur l'un d'entre eux figure un immense plan de la Winchester House dont on ignore à quel l'étage il correspond, ni même à quelle date il a été relevé. Sans doute que la réappropriation du mythe, pour être tout à fait effective, doit d'abord passer par sa déconstruction,  son abstraction. La salle attenante est transformée en "whisper room", un studio d'enregistrement dont l'isolation est réalisée entièrement avec des restes mobiliers de placards récupérés. L'artiste utilise volontairement un matériau doté d’une vie antérieure, choisit de créer un capitonnage qui contient déjà des récits préexistants. Ceux racontés plus tôt sous hypnose sont gravés sur des disques en PVC (le support plus dur en permet la lecture par l'aiguille du gramophone) ; les voix disparaissent un peu plus à chaque fois qu'on les écoute. Si les six exemplaires 78 tours sont suffisamment durs pour permettre l'écoute, ils sont aussi raisonnablement souples pour que l'aiguille, tout en lisant les sillons, les endommage inéluctablement, effaçant doucement les récits qui y sont inscrits. Sur les gramophones, le son provient du diaphragme en papier d'où il est émis, pas encore par amplification, il n'y a pas d'électricité. L'objet même, une fois déployé, fait écho à la table parlante utilisée par les adeptes du spiritisme pour entrer en contact avec les esprits. Aux six récits des six personnes différentes (trois garçons et trois filles) répondent trois sculptures formant les abat-sons (composés d'un vide d'air et un isolant). En les diffractant, ils font office de pièges à son, dans un parallèle saisissant avec la Winchester House qui servait, en les attirants par son hospitalité, de piège à fantômes. Les formes sculpturales des abat-sons reprennent le dessin des voix des récitants (amplitude, fréquence et hauteur), matérialisant leurs fréquences vocales en 3D. Non loin, un petit cabinet de curiosité enchâssé dans le coffre d'un ancien phonographe Edison de 1914, devenu pour l'occasion écrin à reliques, renferme l'empreinte de l'intérieur des oreilles de Jérôme Poret. Plonger les esprits dans de la paraffine pour en faire des moulages, l'échelle est très troublante, se situant quelque part entre une petite personne et un enfant. 

Jérôme Poret, "Les Hôtes", vue de l'exposition, La Maréchalerie, Centre d'art contemporain, ENSA-V, 2019. © Nicolas Brasseur Jérôme Poret, "Les Hôtes", vue de l'exposition, La Maréchalerie, Centre d'art contemporain, ENSA-V, 2019. © Nicolas Brasseur

Sarah Winchester invite les siens, ses morts et les autres, dans son asile. La notion d'hospitalité construit par cercles successifs les espaces d'exposition. Ces invitations permettent d'élargir le spectre à des psychologues, architectes, historiens, artistes... Le couloir est ici l'espace des invités. Il dévoile une sculpture de Guillaume Constantin inspirée de la célèbre inconnue de la Seine, dont l’histoire relève d’abord du fait divers. Un corps sans vie de jeune femme repêché dans la Seine est déposé à la morgue. Le médecin légiste troublé par la grande beauté de son visage, en demande une empreinte. Le praticien qui réalise le moulage, considérant l’opportunité financière, décide de commercialiser le masque qui devient aussitôt un phénomène, ornant la plupart des intérieurs bourgeois du début du XXème siècle, faisant de la jeune noyée, l’inconnue la plus célèbre de l’histoire[3].  Elle fut précédée par une vidéo d'Ann Guillaume. En se saisissant de l'histoire emplie de culpabilité chrétienne de Sarah Winchester, Jérôme Poret pose un regard profane sur la hantise, convoquant l'esprit spirite, témoin d'une époque qui marqua l'Occident de la fin du XIXème siècle et du début du XXème siècle. En Europe, aux Etats-Unis, en Amérique latine, la mode est alors à la pratique médiumnique qui fait tourner les tables pour inciter les esprits à se manifester, parfois en se matérialisant de façon partielle ou entière, particulièrement à travers la technique très usitée de l'ectoplasmie, dont quelques représentations figurent en bonne place dans les archives colossales sur le sujet qu'accumule l'artiste américain Tony Oursler. Pour ce dernier, le surnaturel est une inclinaison familiale : le grand-père, mi-magicien, mi-chasseur de faux médiums, avait une obsession pour les croyances populaires, tandis que son père avait fondé "Angels on earth", une revue sur des miracles dans lesquels intervenaient des anges. C'est aussi et surtout une manière d'habiter un lieu, de se l'approprier, de s'emparer de cette hantise pour en faire, comme à la Winchester House en s'appuyant sur la phonographie, l'hypnose et le spiritisme, une source de construction et d'habitation immersive, une œuvre totale. Lorsque l'aiguille du gramophone HMV Modèle Lumière 460 se pose sur le 78 tours dont les sillons sont déjà emplis d'impuretés sonores laissant deviner le récit d'une architecture singulière livré sous hypnose par une voix déjà lointaine, elle libère un peu plus cette parole au charme désuet d'un autre temps, d'un temps où les fantômes n'étaient pas chassés mais, au contraire, invités à la table des vivants. "Les hôtes" de la Maréchalerie s'en iront lors du dernier passage de l'aiguille sur le disque. Leurs voix à peine audibles s'élèveront une ultime fois à travers la membrane de papier, splendide parade de libération des esprits.

[1] Géré par une association, le phonomuseum, ou Musée du son enregistré, est installé, depuis son ouverture en 2014, au 53 boulevard de Rochechouart à Paris; Il a pour missions de favoriser la connaissance de l’histoire du son enregistré et des appareils qui y sont liés, d’assurer l’aspect patrimonial de conservation de machines parlantes et de former des personnes à la sauvegarde des connaissances liées aux techniques et leurs supports sonores. 

[2] Sophie Maisonneuve, « De la « machine parlante » à l’auditeur », Terrain [En ligne], 37 | septembre 2001, mis en ligne le 19 août 2014, consulté le 11 décembre 2019. URL : http://journals.openedition.org/terrain/1289 ; DOI : 10.4000/terrain.1289

[3] Hélène Pinet,  « L'eau, la femme, la mort. Le mythe de l'Inconnue de la Seine », Portraits / Visages, Exposition virtuelle de la Bibliothèque nationale de France : http://expositions.bnf.fr/portraits/index.htm

Jérôme Poret, "Les Hôtes", vue de l'exposition, La Maréchalerie, Centre d'art contemporain, ENSA-V, 2019. © Nicolas Brasseur Jérôme Poret, "Les Hôtes", vue de l'exposition, La Maréchalerie, Centre d'art contemporain, ENSA-V, 2019. © Nicolas Brasseur

Jérôme Poret, "Les hôtes" 

Jusqu'au 15 décembre 2019 - Du mercredi au dimanche de 14h à 19h.

La Maréchalerie Centre d'art contemporain 
ensa-v - 5, avenue de Sceaux - BP 674
78 006 VERSAILLES

 

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