Lois Weinberger, la société des plantes

À Besançon, le FRAC Franche-Comté revient sur l’oeuvre magistrale de l’artiste autrichien Lois Weinberger dont la démarche botaniste et écologue s’organise autour de la société des plantes, reflet de celle des hommes. « L’envers du paysage » revendique la libre circulation des mauvaise herbes pour mieux proclamer l'avènement de la société rudérale.

Lois Weinberger, "Erde halten", (Eteindre la terre), Série "Debris field" Impression pigmentaire sur papier, 2010 © Lois Weinberger, Salle principale, Paris Lois Weinberger, "Erde halten", (Eteindre la terre), Série "Debris field" Impression pigmentaire sur papier, 2010 © Lois Weinberger, Salle principale, Paris

Lois Weinberger est né en 1947 dans une famille de paysans du Haut-Tyrol autrichien.  Cet héritage agricole explique sans doute la construction d’une œuvre centrée non sur la société des hommes mais sur celle des plantes, avec un fort tropisme pour les plantes rudérales, celles qui poussent dans les ruines, les terrains vagues, qui sont indésirables, envahissantes et dont la seule évocation du nom commun de mauvaises herbes renvoie à la marginalité comme la société des hommes condamne ceux qui ne répondent pas aux normes dominantes, au premier rang desquels les migrants des classes populaires, à la pénombre de ses marges. Réunissant des pièces réalisées entre 1977 et 2018, « L’envers du paysage » propose aux visiteurs du FRAC Franche-Comté à Besançon d'embrasser l'œuvre singulière et poétique de l'artiste autrichien dans laquelle il convoque botanique, agriculture, réflexion sociétale et engagement politique. Pour autant, il ne s'agit nullement d'une rétrospective, l’artiste en réfute le terme. Les œuvres exposées sont organiques (ou ce sont leurs images) donc par définition vivantes. Elles s’inscrivent dans une évolution permanente qui s’oppose précisément à l’idée de muséification que recouvre le mot rétrospective. Botaniste, écologue, Lois Weinberger se fait archéologue lorsqu’il fouille les soubassements de la ferme de ses parents, révélant l'Histoire par l'intime, dessinant par enlèvement un paysage inversé, souterrain, en creux.

Lois Weinberger, "Green man", 2004, Photography, Paris, Tsitsos (hors exposition) © Lois Weinberger Lois Weinberger, "Green man", 2004, Photography, Paris, Tsitsos (hors exposition) © Lois Weinberger

Homme de terrain, révélateur des espaces marginaux, Lois Weinberger place les plantes rudérales au cœur dans son travail, et en fait le point de départ de ses recherches ethno-artistiques, questionnant les différents types de hiérarchies  Elles constituent la base, la matière brute, l'origine d'une œuvre protéiforme multipliant à foison les supports : peintures, dessins, photographies, vidéo, sculptures, installations jardins ou interventions dans l'espace public. L'artiste les regarde pousser dans les rares espaces urbains autorisés, les prélève parfois, les sème aussi. A rebours de la hiérarchisation et de la sélection des espèces pratiquées par les botanistes, Lois Weinberger honore dans la biodiversité les indésirables, les imparfaits, les surabondants d'un monde végétal que la main de l'homme tente d'apprivoiser en éradiquant soigneusement et systématiquement tout élément hors norme. Difficile ici de ne pas faire le parallèle avec la société des hommes où les classes dominantes imposent leur suprématie, repoussant les minorités au-delà de la conscience publique. Rappelant que "la manière dont une société traite ses plantes est le reflet d'elle-même", il érige en manifeste l'abandon du contrôle de la nature par l'homme pour laisser les plantes pousser à leur rythme. Affirmation qui trouve un écho dans les revendications politiques  des minorités, rappelant la marche des Tordu-e-s qui invitait, au tournant des années 2000, celles et ceux qui allaient à l’encontre de toute idée normative, a affirmer leurs différences en défilant de manière festive.

Révéler les zones marginales 

En 1977, Lois Weinberger imagine la « Baumfest», la fête des arbres, sa première œuvre-installation. Elle lui est inspirée par une rivière de sa région natale qui, lorsqu’elle est en crue, charrie des matières plastiques qui se retrouvent emprisonnées dans les arbres. La série de dix photographies exécutée à l'époque pour documenter la pièce se confond désormais avec elle, unique témoin de l'installation éphémère réalisée dans le verger des parents de l'artiste où les arbres sont recouverts de sacs plastiques. Si Weinberger ne s'est jamais considéré comme un écologiste dans le sens où il n'a jamais pensé la protection de l'environnement, ici comme dans les pièces à venir, les préoccupations à l'œuvre chez l'artiste rejoignent sans le vouloir les interrogations environnementales. C'est précisément parce qu'il n'est pas écologiste qu'il s'autorise l'utilisation de matières plastiques dans ses installations ou trouve un intérêt dans un étang pollué, car pour lui tout cela participe d'un même écosystème qui révèle l'état de notre société.

Lois Weinberger, "Das über Psslanzen ist eins mit ihnen", Photographie,  Documenta X, Kassel, 1997 © Lois Weinberger Lois Weinberger, "Das über Psslanzen ist eins mit ihnen", Photographie, Documenta X, Kassel, 1997 © Lois Weinberger

Weinberger présente "Ce qui est au-delà des plantes en fait partie", lors de Documenta X en 1997. L'installation occupe un tronçon de cent mètres de voie ferrée sur lequel est implanté une végétation d'Europe du sud et du sud-est qui cohabitent plus ou moins avec les espèces de mauvaises herbes locales. En faisant le choix délibéré d'ajouter des plantes provenant de pays considérés comme problématiques, Weinberger parle, sous le couvert poétique de la métaphore botanique, de la migration des hommes. Un peu plus tôt, "Broken asphalt / spontaneous végétation", réalisé en 1993 à Salzbourg et réactivé à Kassel en 1997 propose, dans une démarche résolument politique, de retirer un morceau bitume (ici symbole de la peau - presque - incassable de la société humaine) pour le remplacer par une infiltration de mauvaises herbes comme pour mieux revendiquer la migration à l'œuvre

Lois Weinberger, "Wild cube", 1991/ 2010, fer à béton © Lois Weinberger Lois Weinberger, "Wild cube", 1991/ 2010, fer à béton © Lois Weinberger
Installée aux abords de la Cité des Arts,  ouvrant et concluant à la manière d'une boucle, ce voyage circulaire,  la commande pérenne faite à l'artiste à l'occasion de la manifestation réactive "Wild cube", cage en acier imaginée en 1991 pour accueillir la végétation sauvage libre de toute interaction humaine car précisément protégée de celle-ci par l'enfermement qui assure l'impossibilité de toute intrusion, autorise l'avènement d'une "société rudérale" flamboyante qui dans un renversement des rôles, semble exclure les hommes de son espace vital, considérés désormais comme les éléments de leur mise en danger et donc neutralisés. Quintessence d'une œuvre aussi discrète que fondamentale, qui ressemble tant à son auteur, petit homme sage, réservé, et modeste dont la rencontre confirme la portée essentielle des travaux. 

Après l'anthropocène 

Lois Weinberger, "Debris field",(Champ de décombres), 2010-16, © Lois Weinberger Lois Weinberger, "Debris field",(Champ de décombres), 2010-16, © Lois Weinberger
En 2017, à l'occasion de la dernière Documenta, "Champs de décombres", prend une dimension autobiographique. Lois Weinberger y présente les vestiges de six cent ans d'occupation de la ferme de l'ancienne abbaye, depuis que les Weinberger en sont les métayers. Durant six années, l'artiste passe au tamis la terre située sous le plancher familial. La fouille est organisée de manière méthodique, appliquant un protocole strict dans la manière de conserver les objets prélevés, tout en cultivant l'utilisation des sens multiples des mots, ces travaux archéologiques sont des travaux sur la déshérence. Parmi ces vestiges se trouvent de nombreux objets religieux, la ferme étant celle du monastère. Weinberger classe les objets au moyen d’une typologie.  Réunis, ils forment un ensemble mêlant mythes païens et religieux comme en témoigne cet alignement de chaussures exprimant une tradition qui veut que lorsque quelqu'un mourait on laissait une de ses chaussures en souvenir, mais jamais la paire car il pouvait alors revenir. Ici l'histoire intime, personnelle se fait universelle, l'archéologie du quotidien devient celle d'un patrimoine. Lois Weinberger souhaite ériger un petit musée dans le bâtiment excavé de la ferme familiale où seront présentés les objets découverts durant les six années de fouilles, racontant tous une histoire à la fois individuelle et nationale à l'image du "Totenbrett", civière mortuaire datée des alentours de 1720 qui rappelle que la pénurie de bois de l'époque conduisit à l'interdiction de la confection de cercueils remplacés par des planches flanquées de deux rigoles permettant l'évacuation des sucs corporels. Avec cette expérience, l'artiste affirme l'importance que revêt l'excavation, celle de chercher, de fouiller le sol.
Lois Weinberger, "Laufreise", (Voyage de feuilles mortes), 2009-18 © Lois Weinberger, Salle principale, Paris Lois Weinberger, "Laufreise", (Voyage de feuilles mortes), 2009-18 © Lois Weinberger, Salle principale, Paris
Lois Weinberger explore la mémoire des rites qui n'ont plus lieu, des traditions qui disparaissent. Supporter les rites, en administrer le savoir pour favoriser la naissance d'une culture populaire paysanne. "Kunstloss", sans culture. Les œuvres de Lois Weinberger 'ont un côté visible, mais aussi un coté invisible, conforme à la double lecture qui reprend ici la terminologie du Moyen-Age. L'installation "Laubreise. Voyage de feuilles mortes" élaborée en 2009, qui se compose de palette de bois et de déchets organiques, en est la parfaite illustration. L’artiste se joue ici du mot allemand « terre », s'interrogeant : comment fabriquer une meilleure terre ? Un meilleur monde. Ce qui intéresse Weinberger sont ces espaces où il y a friction entre culture et nature. Créer du sens traverse tout son travail. C'est dans les lieux où les choses ne sont pas fixées à l'avance que l'artiste trouve son intérêt, laissant poindre une évidente influence des lieux de Marc Augé. 

Les propositions artistiques de Lois Weinberger composent des espaces physiques dépourvus de toute restriction règlementaire où la nature, affranchie du contrôle des hommes, est libre de ses mouvements, de sa croissance, où la notion de bonnes ou mauvaises herbes est abolie. Elles invitent à la réflexion en s'inscrivant dans un parallèle constant avec notre quotidien. En interrogeant la société des plantes pour mieux la libérer, Weinberger offre un miroir aux hommes pour mieux questionner leur environnent et ses codes, ses aliénations, ses peurs, son rejet de l'autre. Depuis plus de quarante ans, l'artiste autrichien construit une œuvre qui va à l'encontre de l'approche habituelle de l'art, en abrogeant les formes de travail coutumières comme les lieux classiques de sa monstration, rendant obsolètes les expositions muséales classiques et le concept du "white cube". Plus que tout,  Lois Weinberger laisse ouverte aux visiteurs l'interprétation de ses œuvres. La nature n'est visible qu'à travers notre culture.

Lois Weinberger, "L'envers du paysage"  - Jusqu’au au 30 septembre 2018

Du mercredi au vendredi, de 14h à 18h; Samedi et dimanche de 14h à 19h

FRAC Franche-Comté
Cité des Arts, 2, passage des arts
25 000 BESANCON

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