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Billet de blog 8 juil. 2022

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Angela Davis et les démons de l'Amérique

Seule en scène, la comédienne Astrid Bayiha campe magistralement la militante du mouvement des droits civiques, membre du Black Panther Party et professeure de philosophie, et retrace, à travers son parcours, une histoire récente des États-Unis. Paul Desveaux met en scène le texte de Faustine Noguès dont la rage poétique répond à la puissance incantatoire de la musique de Blade MC Alimbaye.

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Angela Davis. Une histoire des États-Unis de Faustine Noguès mis en scène par Paul Desveaux © Jérémie Levy

C’est par une scène filmée diffusée sur un grand écran disposé côté cour que commence la pièce. Un journaliste interroge Angela Davis sur son passé de militante afro-américaine, au moment où elle est membre des Black Panthers et figure sur la liste des dix personnes les plus recherchées des États-Unis par le Federal Bureau of Investigation (FBI). Très vite, les commentaires du journaliste se font accusateurs, lui reprochant notamment de n’avoir pas soutenu Hillary Clinton face à Donald Trump. L’homme se révèle pétri de préjugés. L’expression d’une misogynie de bon aloi, caustique, ponctuée de tentatives de bons mots qui ne le sont pas, dévoile une condescendance, celle du mâle blanc de la bourgeoisie étasunienne. « We have to talk about liberating minds as well as liberating society[1] ». Angela Davis, après avoir fait preuve de beaucoup de patience et de pédagogie, quitte le studio et l’écran pour rejoindre seule la scène.

« Je vais vous parler des meurtres. Je vais vous parler de mes meurtres »

Face aux spectateurs, elle raconte son histoire, détaille son parcours et les circonstances qui ont fait sa renommée. Derrière elle défilent des images qui appartiennent à l’histoire : les émeutes de Watts, les visages des quatre fillettes tuées en 1963 dans l’attentat raciste de l’église de la 16è rue à Birmingham, Alabama, les iconiques poings levés, gantés de cuir noir, de Tommie Smith et John Carlos sur le podium du 200 m des jeux Olympiques de Mexico en 1968. Sa propre histoire la dépasse pour incarner en creux une histoire des Etats-Unis, le négatif ou l’autre face de celle, officielle, écrite par les tenants du pouvoir. Angela Davis est née à Birmingham en 1944. Ses parents sont enseignants et communistes. La capitale de l’Alabama est alors l’une des villes les plus ségréguées du pays. Elle grandit dans le quartier de Dynamite Hill qui doit son nom aux nombreux attentats qui y ont été perpétrés contre la population noire. À partir de 1962, elle entame de brillantes études supérieures à l’Université de Brandeis dans le Massachussets – elle est l’une de trois étudiantes noires – puis en Europe, à la Sorbonne et à Francfort, fréquentant James Baldwin, Herbert Marcuse et Theodor W Adorno. Elle se forge une pensée dans laquelle la conscience des discriminations subies se teinte de communisme et de marxisme. Rentrée aux États-Unis, elle obtient son doctorat en philosophie en 1969 et devient, la même année, professeur à l’Université de Californie Los Angeles (UCLA) tout en affirmant son appartenance au Parti communiste américain et au Black Panthers Party. En raison de son activisme, elle est surveillée par le FBI et, très vite, renvoyée de UCLA. « Ma vie répond à l’équation suivante : Je suis femme. Je suis noire. Je suis communiste. On m’arrête pour kidnapping. Pour meurtre. Pour conspiration. Le procureur demande à mon égard une triple peine de mort[2] » résume-t-elle sur scène. Arrêtée le 13 octobre 1970 à New York par le FBI après deux mois de cavale, elle passera seize mois derrière les barreaux avant d’être libérée en février 1972 grâce à un formidable élan de solidarité mondial, avant d’être reconnue non coupable de tous les chefs d’accusation pesant contre elle lors de son procès qui a lieu quatre mois plus tard.

Angela Davis. Une histoire des États-Unis de Faustine Noguès mis en scène par Paul Desveaux © Jérémie Levy

« Faire la révolution. C’est un acte ingrat »

En entremêlant le récit d’une vie et la parole politique, les extraits des discours d’Angela Davis aux archives vidéo et au texte de Faustine Noguès, Paul Desveaux met en scène un spectacle qui prend des allures de conférence politico-poétique baignant dans une ambiance sonore 70’s/ 80’s. La grande force de la pièce tient dans ses variations de tempo qui lui confèrent son intensité. Le récit conté est aussi slamé. Parler et chanter se cofondent lorsque le verbe et la note s’unissent. Les changements de rythme constants traduisent l’urgence d’une époque qui, soixante ans plus tard, n’a jamais été aussi actuelle. Le rap se veut ici le vecteur de l’union de la parole militante et de l’espace scénique en traduisant la violence de la pensée et des actes en une poétique rageuse de l’engagement. De retour de Reims, Blade MC Alimbaye signe la musique de la pièce comme un genre politique, un uppercut, un coup de poing. Ainsi, les émeutes de Watts de 1965 se racontent-elles dans la colère d’un slam qui répond à la répression massive de la police américaine dans un pays où le racisme antinoirs est systémique. L’épisode dramatique marque le début du Black Power. Désormais, subir n’est plus une option. Les mots « Burn Baby burn », répétés inlassablement, deviennent un leitmotiv musical, une antienne de la lutte.

Paul Desveaux, pour qui l’art a été un « outil de conscientisation », a la volonté de porter à la scène le destin et la pensée d’Angela Davis dont il ne comprend que trop bien la discrimination : « Je pense que si j’avais porté le nom de mon père biologique, je n’aurais sans doute pas pu monter les textes de Nathalie Sarraute dans les années 90 et faire ce parcours dans le théâtre public. Car dans l’esprit commun de cette fin de XXème siècle, il y avait une forme d’inadéquation entre un nom de famille comme Kahlouche et un livre comme ‘L’Usage de la parole’. Cette fois-ci comme dans mon parcours de metteur en scène, j’ai été sauvé par mon nom[3] ». Prenant soin de ne pas installer trop de fiction autour du personnage, il instaure un dialogue direct entre la comédienne et le public. Seule en scène pour la première fois, ayant pour uniques accessoires une loop station qui lui permet d’enregistrer des boucles musicales en direct, et un micro, Astrid Bayiha incarne avec brio la philosophe activiste. Comédienne, autrice, metteuse en scène, chanteuse, la jeune femme avait « un terrain propice pour accueillir cette forme rythmique[4] ». Femme orchestre passant du récit au slam et au chant, générant les images et la musique, « initiatrice de la poétique du spectacle comme elle a été la conceptrice de ses propres idées[5] », elle porte telle une chamane à la voix incantatoire le spectacle à son point d’incandescence. « En tant que femme noire, il y a des choses que je comprends de par mon parcours, mon histoire » explique Astrid Bayiha. « Les blessures qu’elle a subies sont présentes mais elles ne sont pas mises en avant. Elles font partie de son engagement. Angela Davis porte avant tout un message d’espoir et laisse entrevoir la possibilité d’un avenir lumineux ».

Angela Davis. Une histoire des États-Unis de Faustine Noguès mis en scène par Paul Desveaux © Jérémie Levy

Pour nourrir son texte, Faustine Noguès prend comme point de départ l’autobiographie qu’Angela Davis décide de publier en 1974, sous l’impulsion de Toni Morrison, dans le but avoué de partager ses idées avec le plus grand nombre. Le récit donne la mesure de son engagement et offre une vision de l’activisme au quotidien. Il commence avec l’évènement fondateur qu’est son arrestation à New York en 1970. Noguès choisit de déconstruire le rapport à l’idole pour revenir sur sa pensée politique. Pour l’autrice, le rap vient palier les limites du discours parlé : « Il est là quand il est nécessaire de véhiculer des choses plus profondes, quand on s’attaque au corps »

« Je ne crois pas à un théâtre militant mais à un théâtre politique par essence dès lors qu’il s’adresse à la cité[6] » écrit Paul Desveaux dans sa note d’intention. « Il n’a pas le pouvoir de soulever les foules mais il peut changer, par petites touches, quelques êtres et quelques esprits ». Angela Davis utilise sa propre vie et sa pensée théorique pour aborder, en dépassant la simple lutte contre le racisme, l’étendue des dominations. Opposée à une séparation de la société blanche que prônent certaines associations afro-américaines, elle milite pour inscrire la lutte des Noirs dans le mouvement international ouvrier et appelle à renverser les fondations racistes du capitalisme, clef de la libération des peuples opprimés. La majeure partie du travail d'Angela Davis est toujours pertinente et urgente aujourd’hui. C’est parce qu’elle les subissait toutes en même temps qu’elle est devenue très tôt une figure internationale de la lutte contre toutes les formes de domination, bien avant que Kimberlé Crenshaw ne théorise la notion d’intersectionnalité[7]. « Peut-être que la particularité d’Angela Davis est d’avoir véritablement pensé le réel » écrit Paul Desveaux. Elle n’a en tout cas toujours pas déposé les armes, s’intéressant au rôle des mouvements sociaux, à l’évolution des mouvements féministes. Faire la révolution est décidemment un acte ingrat.

Teaser “Angela Davis". Texte Faustine Noguès - Mise en scène Paul Desveaux © Paul Desveaux

[1] « Nous devons parler d’esprits en libération autant que de société en libération », Il s’agit de l'une des citations les plus célèbres d’Angela Davis qui a toujours été catégorique sur le fait non seulement de plaider en faveur d'un changement de politique au sein du système, mais aussi de nous encourager à voir différemment et à regarder en dehors du système. Tout ce qui nous constitue a été conditionné et socialisé par une société raciste, de sorte que même une politique parfaite n'effacerait pas l'oppression.

[2] Les citations de la pièce sont extraites de Fautine Nauguès, Angela Davis : Une histoire des États-Unis, Lansman Éditeur, 2022.

[3] Paul Desveaux, « Réflexions personnelles », Note d’intention, SD.

[4] Astrid Bayiha, citée dans Maryse Bunel, « Angela Davis, une vie de combats », Relikto, 6 novembre 2021, https://www.relikto.com/2021/11/06/angela-davis-une-vie-de-combats/ Consulté le 2 juillet 2022.

5 Paul Desveaux, op.cit.

[6] Paul Desveaux, op. cit.

[7] Kimberle Crenshaw, Demarginalizing the Intersection of Race and Sex: A Black Feminist Critique of Antidiscrimination Doctrine, Feminist Theory and Antiracist Politics, (« Démarginaliser l’intersection de la race et du sexe : une critique féministe noire de la doctrine de l’anti-discrimination, de la théorie féministe et de la politique anti-raciste »), University of Chicago, 1989, 31p. https://chicagounbound.uchicago.edu/cgi/viewcontent.cgi?article=1052&context=uclf

ANGELA DAVIS. UNE HISTOIRE DES ÉTATS-UNIS Texte Faustine Noguès sur une idée originale de Véronique Felenbok et Paul Desveaux. Mise en scène Paul Desveaux. Avec Astrid Bayiha. Musique, direction musicale et coaching chansons Blade AliMBaye, lumière Laurent Schneegans, images Jérémie Levy, assistanat à la mise en scène Ada Harb, régie générale Johan Allanic ou Nil Elftouh. Texte publié chezLansman Éditeur. Une production l’héliotrope coproduction L’éclat / Pont Audemer, L’étincelle / Rouen, Théâtre Le Passage / Fécamp avec la participation artistique du Studio|ESCA. Spectacle créé à l'Étincelle - Théâtre(s) de la ville de Rouen le 22 février 2022, vu au Théâtre de Paris-Villette le 4 juin 2022.

Du 7 au 30 juillet 2022, relâche les mercredis 13, 20 et 27 juillet.

Théâtre des Halles - Scène d'Avignon
4, rue Noël Biret
84 000 Avignon

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