Yasmina Benabderrahmane dans le ventre de la Bête

Lauréate du Prix LE BAL de la jeune création 2019, Yasmina Benabderrahmane invite au voyage, celui, après quatorze ans d’absence, de son retour au Maroc dont elle raconte par la métaphore l’histoire contemporaine contrariée depuis l’intimité familiale. « La bête, un conte moderne », invente par fragments une mémoire des gestes, des matières et du temps qui passe.

Yasmina Benabderrahmane, Khôl / La Bête, un conte moderne © Yasmina Benabderrahmane / ADAGP, Paris, 2020 Yasmina Benabderrahmane, Khôl / La Bête, un conte moderne © Yasmina Benabderrahmane / ADAGP, Paris, 2020
En 2019, Yasmina Benabderrahmane (née en 1983 à Rueil-Malmaison, vit et travaille à Paris), succédant à Clément Cogitore, a été la deuxième lauréate du PRIX LE BAL de la jeune création avec l’ADAGP[1]. « La bête, un conte moderne », projet filmé entre 2012 et 2019 et exposé actuellement au BAL à Paris, en est le résultat.

Dix projections vidéo composent les dix chapitres d’un voyage aussi effectif qu’intérieur, celui d’un retour au pays d’origine dans lequel l’artiste renoue avec sa famille. « J’ai redécouvert un pays que j’avais complètement oublié, qui avait complètement changé. Même les membres de ma famille, je ne les ai pas reconnus. Alors je me suis mise à tout filmer, à vouloir tout cristalliser » confie-t-elle. En 2012, après quatorze ans d’absence, Yasmina Benabderrahmane revient au Maroc. Elle a trente ans et un besoin de se retrouver, de revenir aux sources. Le retour réactive les souvenirs ou plutôt des sensations familières. Chaque endroit, chaque odeur qu’elle se remémore agit comme un nouveau rituel de passage. Elle redécouvre les espaces, découvre ceux inconnus autour de Rabat où son oncle réside – la famille étant originaire de Casablanca. Elle se souvient très bien en revanche des villages du Moyen Atlas, territoire sur lequel a grandi sa grand-mère. En 2018, elles s’y retrouvent toutes les deux. Elle fait, depuis huit ans, de fréquents allers-retours entre cette terre des origines et Paris où elle réside.

Vue de l'exposition "La Bête, un conte moderne" de Yasmina Benabderrahmane, LE BAL, 2020 © Yasmina Benabderrahmane / ADAGP, Paris, 2020 Vue de l'exposition "La Bête, un conte moderne" de Yasmina Benabderrahmane, LE BAL, 2020 © Yasmina Benabderrahmane / ADAGP, Paris, 2020

Diplômée de l’Ecole nationale supérieure de Paris en 2009 et du Studio national des arts contemporains Le Fresnoy, promotion « Bill Viola » (2013-15), la vidéaste développe un travail expérimental à la croisée du documentaire et du journal filmé dans lequel l’intimité familiale se fait le reflet de la mémoire collective. « La bête, un conte moderne » fait le récit d’une « histoire entre deux rives » comme le dit Adrien Genoudet, co-commissaire de l’exposition, celles d’un pays entre tradition et modernité, celles aussi d’une vie vécue de part et d’autre de la Méditerranée.

Yasmina Benabderrahmane, Excavare / La Bête, un conte moderne © Yasmina Benabderrahmane / ADAGP, Paris, 2020 Yasmina Benabderrahmane, Excavare / La Bête, un conte moderne © Yasmina Benabderrahmane / ADAGP, Paris, 2020
Saisir le réel pour construire la fiction

Yasmina Benabderrahmane, Ready-made mécanique / La Bête, un conte moderne © Yasmina Benabderrahmane / ADAGP, Paris, 2020 Yasmina Benabderrahmane, Ready-made mécanique / La Bête, un conte moderne © Yasmina Benabderrahmane / ADAGP, Paris, 2020
Réalisé en tourné-monté[2], le film est ensuite redécoupé en dix séquences autonomes projetées en vis-à-vis afin que le spectateur soit totalement immergé dans les images qui, saccadées, sont autant de fragments de récits, souvenirs devenus images mentales au fil du temps. Benabderrahmane prélève dans la réalité pour créer une fiction à la temporalité neutre en expérimentant la matière filmique. En s’inspirant des destins de l’oncle géologue et de la grand-mère dépositaire des traditions, elle dessine deux pans d’une seule et même société. Par à-coups, les images déroulent le récit allégorique d’un pays pris entre modernité et tradition. Leurs soubresauts métaphoriques témoignent de la difficile cohabitation de ces deux mondes. L’oncle est chargé de s’assurer de la solidité des sols du titanesque chantier du nouveau centre culturel abritant les futurs Grand Théâtre et Musée archéologique voulus par le Roi. Le projet a été confié à l’architecte Zaha Hadid, dans la vallée du Bouregreg, à quelques kilomètres de Rabat.

« Un jour, mon oncle et sa femme m’ont montré le site d’un immense projet, le Grand Théâtre, qui devait être édifié dans la vallée du Bouregreg. C’est une vallée connue sous le nom de Vallée des potiers, réputée inconstructible, car les marais rendent la terre meuble, instable, peu propice à l’édification de bâtiments. On sentait encore la trace de l’homme qui venait prendre l’argile de la vallée pour fabriquer les poteries, les plats à tagine et autres ornements. C’était beau, touchant, et il me paraissait improbable que quelque chose puisse être construit à cet endroit[3] », poursuivant : « La vallée du Bouregreg, je l’ai vue peu à peu s’altérer, être éventrée, être jonchée ; le paysage être plus violenté de jour en jour. Et les habitants qui restent là, qui résistent, qui sont en lutte. Ils manifestent, ils disent : « Mais pour quoi faire ? Pourquoi un tel chantier ? Il y a déjà un théâtre à Rabat. » Après, tu comprends que le projet se fera envers et contre tout, car c’est la volonté du Roi[4] ».

Deux univers, deux temporalités, deux mondes se dévoilent simultanément, par projections interposées. Ils vont se rejoindre dans les secousses de la pellicule. Aux grondements de la bête, métaphore de ce Maroc contemporain, répondent les gestes traditionnels, presque sacrés, de la grand-mère, gardienne des coutumes ancestrales. « Tu ne peux forcer personne à être filmé ou à poser pour toi. Mais, moi, filme-moi, je n’ai rien à perdre. Je suis vieille[5] » lui dit un jour sa grand-mère. Yasmina Benabderrahmane commence alors à la filmer dans son quotidien. C’est ainsi qu’elle devient ce corps métaphorique de la tradition qu’elle incarne dans le film. Les instruments deviennent des attributs, du chapelet de prière au khôl dont elle assure la fabrication et le maquillage. L’organique, très sensuel, s’oppose au mécanique du chantier, laissant apparaître une représentation sensible de l’intime. Les textes qui apparaissent parfois, phrases ou fragments récoltés, deviennent la métaphore d’une histoire marocaine viscérale.

Yasmina Benabderrahmane, Chapelet / La Bête, un conte moderne © Yasmina Benabderrahmane / ADAGP, Paris, 2020 Yasmina Benabderrahmane, Chapelet / La Bête, un conte moderne © Yasmina Benabderrahmane / ADAGP, Paris, 2020

Filmer la matière

Pour rendre compte de la modernité, Yasmina Benabderrahmane effectue un important travail sur le geste. Le rapport à la terre, au sol, renvoie, de façon symbolique, à l’origine. Les gestes professionnels d’évaluation effectués par son oncle sont des gestes très rudimentaires : « il sent, crache, goute la pierre[6] » nous dit-elle. Il est toujours fascinant de voir que l’établissement d’un diagnostic scientifique et juste des sols passe par la simplicité d’actes aussi primaires. En ce sens, il rejoint les gestes ancestraux effectués par la grand-mère, des actions brutes qui, sans cesse répétées, deviennent techniques. Inciser la viande qu’elle partage ou panser ses pieds pour se soigner, relève en réalité d’un seul et même geste. Ce sont eux qui construisent le récit de la modernité de la société marocaine contemporaine.

Vue de l'exposition "La Bête, un conte moderne" de Yasmina Benabderrahmane, LE BAL, 2020 © Marc Domage Vue de l'exposition "La Bête, un conte moderne" de Yasmina Benabderrahmane, LE BAL, 2020 © Marc Domage

En descendant au sous-sol du BAL, on pénètre dans l’antre de la bête, qui prend ici un double sens. C’est à la fois le bâtiment en chantier, monstre gigantesque incarnant la modernité, et la bête que l’on tue pour l’Aïd, la fête du sacrifice, le mouton à qui l’on souffle dans les poumons pour s’assurer qu’il est suffisamment sain. Après le décès soudain de Zaha Hadid, en 2016, « le nouveau chef de chantier a fait sacrifier 100 veaux et moutons blancs pour purifier le site » explique-t-on dans l’une des vidéos.

L’activité de Yasmina Benabderrahmane sur le chantier est rapidement mal perçue. Les mouvements permanents d’ouvriers la compliquent encore un peu plus. Filmer des figures humaines devient vite impossible. Les images, maintenant clandestines, montrent des machines à l’arrêt, des corps-machines. L’imposant travail sur le son qui rythme les films permet alors d’imager la bête. Elle somnole, elle gronde, devient audible, à travers la récurrence de bruits sourds. Regarder la bête ne peut se faire qu’à travers l’écran de la caméra. Une mise à distance par l’image qui traduit l’effroyable spectacle de la contemplation du chantier impossible, engagé sur des terrains inconstructibles, des marais. Son gigantisme, qui rend compte de la transformation de la vallée des potiers, semble tout engloutir au point que le regarder en face entrainerait la perte de la mémoire, des traditions, pétrifiées par l’œil du monstre, celui de la Gorgone, de Méduse.

Yasmina Benabderrahmane, Pneuma / La Bête, un conte moderne © Yasmina Benabderrahmane / ADAGP, Paris, 2020 Yasmina Benabderrahmane, Pneuma / La Bête, un conte moderne © Yasmina Benabderrahmane / ADAGP, Paris, 2020

Leurrer l’image

Yasmina Benabderrahmane, Dentelles / La Bête, un conte moderne © Yasmina Benabderrahmane / ADAGP, Paris, 2020 Yasmina Benabderrahmane, Dentelles / La Bête, un conte moderne © Yasmina Benabderrahmane / ADAGP, Paris, 2020
Yasmina Benabderrahmane est très proche de ses sujets, qui appartiennent, pour la plupart, à la sphère intime de la famille. Cependant, elle aime brouiller les pistes en provocant délibérément la confusion quant au statut des fragments qu’elle filme, les confondant avec des images d’archive. Sa dévotion à l’argentique tient à la fragilité de la pellicule, à sa part d’incertitude, à sa temporalité lente : ne pas pouvoir regarder instantanément les images que l’on vient de prendre, faire avec ce qu’on aura pris.

« Il m’arrive parfois d’attendre six mois avant de développer mes pellicules ou mes bobines. J’aime la surprise et la révélation de certaines images oubliées. Je n’ai pas cette nécessité de voir tout de suite ce qui a été filmé, ce qui m’importe le plus c’est le moment partagé. J’aime le sentiment d’étonnement ou la révélation de certains fragments de vie oubliés[7] » avoue-t-elle.

De même, l’utilisation d’une technique très proche du tourné-monté donne l'impression d'être dans l'intimité de films amateurs en Super 8. La qualité des images au grain apparent, renvoie à un temps passé, révolu, qui engendre un état mélancolique. « Le passage du spectateur vient activer la lecture du sens du conte qui peut lui-même s’interpréter par son propre montage[8] » précise-t-elle, ajoutant que le spectateur « va pouvoir vivre dans ces moments ». On cherche la bête dans les images les plus dures mais elle a aussi un côté très sensuel, charnel. Elle le dit elle-même : « L’image pour moi, comme la réalité, doit demeurer une énigme. Une énigme non anodine ».

Yasmina Benabderrahmane, Couvrir / La Bête, un conte moderne © Yasmina Benabderrahmane / ADAGP, Paris, 2020 Yasmina Benabderrahmane, Couvrir / La Bête, un conte moderne © Yasmina Benabderrahmane / ADAGP, Paris, 2020

En équilibre fragile entre réalité et fiction, « La bête, un conte moderne », projet au long cours, propose une plongée dans la construction des récits métaphoriques qui font le Maroc contemporain, tiraillé entre une tradition atavique et une modernité qu’incarne la bête introduite dans la Vallée des potiers à l’argile millénaire. A partir des fragments de films, qu’elle prend soin d’extraire de tout contexte trop narratif ou documentaire, Yasmina Benabderrahmane invente les morceaux d’un songe qui composent un paysage mental, un voyage intérieur entre deux rives. Dans ce conte contemporain à trois personnages, les oppositions se rejoignent, l’organique rencontre le mécanique, la modernité se construit dans la tradition ancestrale. Yasmina Benabderrahmane s’évertue à montrer « l’image qui fait qu’une main devient un paysage et qu’une pierre peut devenir un visage », et précise : « Affronter le monde par métaphores est ma façon à moi de résister[9] ».

Vue de l'exposition "La Bête, un conte moderne" de Yasmina Benabderrahmane, LE BAL, 2020 © Marc Domage Vue de l'exposition "La Bête, un conte moderne" de Yasmina Benabderrahmane, LE BAL, 2020 © Marc Domage

[1] « Le Prix LE BAL de la Jeune Création avec l’ADAGP est destiné aux photographes et/ou vidéastes de moins de 40 ans résidant en Europe. Il a pour but d’accompagner le (la) lauréat(e) pendant deux ans dans la réalisation d’un projet de création déjà amorcé. Seront privilégiés les projets s’inscrivant dans le spectre large de l’image-document, fixe et en mouvement, représentant différentes hypothèses sur le monde, différentes postures, différentes constructions de l’expérience humaine ». https://www.le-bal.fr/2017/10/prix-le-bal-de-la-jeune-creation-avec-ladagp-yasmina-benabderrahmane Consulté le 7 août 2020.

[2] Le tourné-monté est une technique de réalisation cinématographique dont le montage se fait au tournage. Tous les plans sont donc réalisés en une seule prise et doivent suivre la chronologie définitive du film. Voir « L’histoire du tourné monté », Réseau Canopé, https://atelier-canope-19.canoprof.fr/eleve/Formation%20initiale%20et%20continue/video/Tourne-Monte/activities/Tourne-Monte.xhtml#info Consulté le 7 août 2020.

[3] Entretient entre Yasmina Benabderrahmane et Adrien Genoudet, in La Bête, un conte moderne de Yasmina Benabderrahmane, texte et entretien : Adrien Genoudet, éditeurs : LE BAL et MACK BOOKS, 2019, 394 pages, 232 images couleur et noir et blanc.

[4] Ibid.

[5] Ibid.

[6] Interview de Yasmina Benabderrahmane par Anne-Frédérique Fer, à Paris, le 13 janvier 2020, FranceFineArt, https://francefineart.com/2886-bal-yasmina-benabderrahmane/Consulté le 7 août 2020.

[7] Thomas Ancona-Léger, « La Bête. Entretien avec Yasmina Benabderrahmane », Mouvement, http://www.mouvement.net/teteatete/entretiens/yasmina-benabderrahmaneConsulté le 8 aout 2020.

[8] Interview de Yasmina Benabderrahmane par Anne-Frédérique Fer, à Paris, le 13 janvier 2020, FranceFineArt, https://francefineart.com/2886-bal-yasmina-benabderrahmane/Consulté le 7 août 2020.

[9] Stella Ammar, « La bête, un récit intime de Yasmina Benabderrahmane », Manifesto XXI, 5 mars 2020, https://manifesto-21.com/la-bete-un-recit-intime-de-yasmina-benabderrahmane/ Consulté le 8 août 2020.

Yasmina Benabderrahmane, Khôl / La Bête, un conte moderne © Yasmina Benabderrahmane / ADAGP, Paris, 2020 Yasmina Benabderrahmane, Khôl / La Bête, un conte moderne © Yasmina Benabderrahmane / ADAGP, Paris, 2020

« La bête, un conte moderne » de Yasmina Benabderrahmane ; commissariat de Diane Dufour et Adrien Genoudet. À l'occasion de l'exposition, MACK BOOKS et LE BAL co-éditent le livre La Bête, un conte moderne de Yasmina Benabderrahmane.

Du 15 janvier au 23 août 2020 - Du mercredi au dimanche de 12h à 19h, nocturne le mercredi jusqu'à 22h.

LE BAL
6, impasse de La Défense 
75 018 PARIS

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.