Odyssées intimes aux Plateaux sauvages

Aux Plateaux sauvages à Paris, la fête d'anniversaire d'Anne Contensou et de Rebecca Chaillon se teinte peu à peu de tragique à l'écoute de leurs récits croisés. L'un tout en retenue, l'autre exutoire, dessinent deux odyssées intérieures pour une même quête, celle de la place qu'elles occupent en tant que femmes dans la société d’aujourd’hui. Vivre est un long voyage.

« Tu supportas sans faiblir cette cruelle épreuve jusqu'à ce que la prudence t'ait fait sortir de cet antre où tu pensas mourir » (Homère)

 

"Elle/Ulysse", Conception, écriture, mise en scène et interprétation Anne Contensou Écriture et interprétation Rébecca Chaillon Création sonore Mikaël Plunian Création lumière Thomas Roulleau Gallais avec le regard de Xavier Baron  Assistanat à la mise en scène Nicolas Orlando Costumes Sabine Laboussinie  Regard dramaturgique Marie Roth et François Rancillac Régie générale Thomas Roulleau-Gallais  Régie lumière Julien Cocque © Pauline Le Goff "Elle/Ulysse", Conception, écriture, mise en scène et interprétation Anne Contensou Écriture et interprétation Rébecca Chaillon Création sonore Mikaël Plunian Création lumière Thomas Roulleau Gallais avec le regard de Xavier Baron Assistanat à la mise en scène Nicolas Orlando Costumes Sabine Laboussinie Regard dramaturgique Marie Roth et François Rancillac Régie générale Thomas Roulleau-Gallais Régie lumière Julien Cocque © Pauline Le Goff
Anne et Rebecca accueillent elles-mêmes les spectateurs dès leur entrée dans la salle. L'ambiance se veut festive. Elles ont décoré le plateau en conséquence : des ballons bleus jonchent le sol, des bouteilles sont sorties, une guirlande « Happy birthday » aux lettres évidées est accrochée au plafond dans un coin. Elles ont même prévu des projections vidéo, des animations créées à partir d'un logiciel informatique très « nineties ». Sur une platine, un disque vinyle de Daniel Balavoine laisse échapper les premières notes de « L'Aziza ». Les deux artistes, qui sont nées le même jour – pas de la même année précise aussitôt Rebecca –, célèbrent pour la première fois leur anniversaire ensemble. Elles se sont rencontrées il y a quinze ans alors qu'elles entamaient leur carrière dans la même compagnie, sillonnant la France de théâtres en MJC, d'écoles en salles communales, enchainant les représentations au point d'en dépasser le nombre de celles jouées par la Comédie-Française apprend-t-on, c'est dire ! Si elles ont prévu suffisamment de bouteilles pour tous, le public en sera privé, la faute au coronavirus. Elles boiront donc seules sur scène. Gâteaux, bougies, chapeaux pointus, complètent la panoplie. Rebecca se lance dans un « blind test » musical avec les spectateurs. Cependant, les rires trop forts, les échanges trop euphoriques, les corps trop tendus, expriment une frustration, une angoisse, parlent d'une absence, de leur absence. En 2017, il n’y a pas eu de photo d'anniversaire. L'une et l'autre ont été arrachées à leur présent. « Le jour de notre anniversaire, chacune à notre manière, on est sorties du cadre, on s’est éjectées de la photo » annoncent-elles dans la note d’intention du spectacle. 

"Elle/Ulysse", Conception, écriture, mise en scène et interprétation Anne Contensou Écriture et interprétation Rébecca Chaillon Création sonore Mikaël Plunian Création lumière Thomas Roulleau Gallais avec le regard de Xavier Baron  Assistanat à la mise en scène Nicolas Orlando Costumes Sabine Laboussinie  Regard dramaturgique Marie Roth et François Rancillac Régie générale Thomas Roulleau-Gallais  Régie lumière Julien Cocque © Pauline Le Goff "Elle/Ulysse", Conception, écriture, mise en scène et interprétation Anne Contensou Écriture et interprétation Rébecca Chaillon Création sonore Mikaël Plunian Création lumière Thomas Roulleau Gallais avec le regard de Xavier Baron Assistanat à la mise en scène Nicolas Orlando Costumes Sabine Laboussinie Regard dramaturgique Marie Roth et François Rancillac Régie générale Thomas Roulleau-Gallais Régie lumière Julien Cocque © Pauline Le Goff

Tout semble séparer les deux femmes. Rebecca, lesbienne picarde d'origine antillaise au corps noir et opulent, déverse haut et fort son histoire. Le récit est chez elle un exutoire. Anne possède la discrétion des femmes de sa famille. Calme, douce, en couple avec le même homme depuis toujours, maman d'un petit garçon, elle a « le regard noir de l'Aveyron », sa terre natale. Sur le mur sont projetées les images d'une fête d'anniversaire. Anne doit avoir 16 ou 18 ans. Elle apparait très émue à la vue des convives. On fait rarement des surprises dans sa famille. Tous ont gardé le secret pourtant, joué le jeu. Elle commente les images, ici sa mère, là son filleul. Les danses sont maladroites, les effusions retenues mais sincères. C'est sûr, Anne ne semble pas à plaindre. Ces images, elle les a vu pour la première fois il y a quelques jours à peine. Elles savaient qu'elles existaient, sont conformes au souvenir qu'elle garde de la soirée. Mais voila, de toutes les personnes présentes ce soir-là, il ne reste que son père aujourd'hui. Les autres ne sont que des images, des fantômes. Ils sont morts prématurément. C'est comme ça dans la famille précise-t-elle. Une malédiction. Anne a très tôt quitté l'Aveyron et sa famille. En prenant la fuite pour conjurer le sort, elle a choisi la vie. « J'aime bien danser sous mon casque ». Chaque soir après les répétitions, Anne rentre chez elle en scooter. A trois jours d’une première, après avoir prévenu par téléphone la babysitter au moment de son départ, Anne est percutée par une voiture. A l’hôpital, elle aura le temps de mentir à son père avant de s’enfoncer dans le coma.

Rebecca assimile ses tatouages à des blessures. La même année, elle choisit de célébrer son anniversaire à Berlin, à l’occasion du Porn film festival qui présente un film dans lequel elle a performé. Elle incite très tôt ses copines à prendre leur billet alors qu’elle attend le dernier moment, littéralement la veille, pour prendre le sien. Le voyage se fera en bus – sa peur panique de l’avion la pousse à rester le plus possible sur la terre. Dans la capitale allemande qui a tout pour la séduire, elle se demande ce qu’elle fait là, rêve de son appartement à Paris, de chez elle, en Martinique, cette île qu’elle n’a pas vu depuis près de quinze ans. Elle choisit finalement de déserter son anniversaire, rejoint le Porn film festival et performe dans un film avec des personnes racisés, queer, transgenres. Le geste est politique. Ensemble, Ils vont par la caméra faire exister leurs corps, le porter, l’aimer, le désirer, le faire désirer. Lorsqu’elle la raconte, la scène se pare d’une beauté bouleversante.  « Mettre la marge au milieu de la page », voila précisément ce qu’elle cherchait. Elle partira ensuite plusieurs mois en Martinique. Le besoin impérieux de revoir la terre de l’origine est plus fort que la peur de l’avion. Elle s’enivre des aromes de son enfance, chante en créole, confessant à regrets qu’elle ne le comprend pas.

"Elle/Ulysse", Conception, écriture, mise en scène et interprétation Anne Contensou Écriture et interprétation Rébecca Chaillon Création sonore Mikaël Plunian Création lumière Thomas Roulleau Gallais avec le regard de Xavier Baron  Assistanat à la mise en scène Nicolas Orlando Costumes Sabine Laboussinie  Regard dramaturgique Marie Roth et François Rancillac Régie générale Thomas Roulleau-Gallais  Régie lumière Julien Cocque © Pauline Le Goff "Elle/Ulysse", Conception, écriture, mise en scène et interprétation Anne Contensou Écriture et interprétation Rébecca Chaillon Création sonore Mikaël Plunian Création lumière Thomas Roulleau Gallais avec le regard de Xavier Baron Assistanat à la mise en scène Nicolas Orlando Costumes Sabine Laboussinie Regard dramaturgique Marie Roth et François Rancillac Régie générale Thomas Roulleau-Gallais Régie lumière Julien Cocque © Pauline Le Goff

Rester parmi les vivants

Cela faisait plusieurs années qu’Anne Contensou et Rebecca Chaillon avaient un désir de spectacle commun. Elles se connaissent depuis longtemps, se sont vues grandir comme le montrent un ensemble de photos et vidéos dans lequel elles apparaissent partageant la même scène alors qu’elles semblent à peine sorties de l’adolescence. Parmi celles-ci, une séquence vidéo donne à voir une scène extraite de « l’Odyssée » dans laquelle Rebecca Chaillon incarne Ulysse avec fougue. La question de l’exil intime devient l’axe central de leur projet. Il est abordé sous la forme d’un long voyage introspectif, une odyssée mentale qui reprend le modèle homérique, faisant de chacun des récits, vicissitudes de leurs vies respectives, l’une des stations qui jalonnent la route du retour à Ithaque. Sur scène, deux plateformes, pareilles à des ilots, assurent la fonction d’autels, de stèles, abritant des objets issus de leurs histoires personnelles. Si chaque odyssée de ces Ulysse au féminin est unique en fonction du trajet et du caractère de chacune, elles portent en elles la même interrogation : Qu’elle est ma place en tant que femme dans le monde d’aujourd’hui ? Et par extension : Quelles sont les attentes de la société à mon égard ? Quelles sont mes propres attentes ? « Elle/Ulysse » aborde de manière centrale l’émancipation féminine et la question des interdits. Certes, le spectacle est perfectible. Les histoires gagneraient à se croiser un peu plus, à faire récit commun par infiltration, à sortir de l’anecdote pour traduire l’intensité qui émane de ce moment où on est au bout de ses limites. Mais, au terme d’une bouleversante soirée d’anniversaire, il subsiste tout de même cette double mise à nu courageuse. Convoquer les affres de nos vies, prendre conscience de notre mortalité comme un enrichissement, permet de rester parmi les vivants. A défaut d’épopée, le spectacle invite le public à revisiter les moments qui composent sa propre histoire. Si l’on doute rapidement de la fête, c’est parce que les corps ne mentent pas. On est ému au refrain de « Stand by me » de B. B. King, même lorsque, joué au synthétiseur, il se teinte d’une sonorité de karaoké japonais. On pleure sur « Tout doucement » de Bibi comme on n’a jamais pleuré auparavant. Les aléas de la vie sont inhérents à tous. Nous tombons mais nous nous relevons. Au son du boléro qui rythme la chanson « Et maintenant » de Gilbert Bécaud, Anne frappe la terre d’un pied. A l’aide d’une couverture de survie et un fichu en guise de coiffe, elle s’est fabriqué un costume folklorique que l’on imagine traditionnel de l’Aveyron. Les gestes ramènent à la terre, au sol. Rebecca en bikini, valise à la main, bientôt se couvrira de fleurs au risque de la métamorphose. Il ne s’agit pas de n’importe quelles fleurs mais de celles que l’on trouve en abondance sur son ile caribéenne. Comme Ulysse sur son bateau, être mis à l’épreuve de l’absence, faire l’expérience de l’errance jusqu’à explorer ses propres limites, les limites du réel, pour enfin retourner à Ithaque.

« Leur métier [des comédiens] est un exutoire par où s'épanche leur déraison, ce besoin d'extravagance que nous avons tous, plus ou moins[1] (Gustave Flaubert) »

[1] Gustave Flaubert, « Lettre à Madame Tennent du 25 décembre 1876 », Correspondance, 1876, (Edition Louis Conard), Éd. Danielle Girard et Yvan Leclerc, Rouen, 2003.

"Elle/Ulysse", Conception, écriture, mise en scène et interprétation Anne Contensou Écriture et interprétation Rébecca Chaillon Création sonore Mikaël Plunian Création lumière Thomas Roulleau Gallais avec le regard de Xavier Baron  Assistanat à la mise en scène Nicolas Orlando Costumes Sabine Laboussinie  Regard dramaturgique Marie Roth et François Rancillac Régie générale Thomas Roulleau-Gallais  Régie lumière Julien Cocque © Pauline Le Goff "Elle/Ulysse", Conception, écriture, mise en scène et interprétation Anne Contensou Écriture et interprétation Rébecca Chaillon Création sonore Mikaël Plunian Création lumière Thomas Roulleau Gallais avec le regard de Xavier Baron Assistanat à la mise en scène Nicolas Orlando Costumes Sabine Laboussinie Regard dramaturgique Marie Roth et François Rancillac Régie générale Thomas Roulleau-Gallais Régie lumière Julien Cocque © Pauline Le Goff

ELLE/ULYSSE - Conception, écriture, mise en scène et interprétation Anne Contensou Écriture et interprétation Rébecca Chaillon Création sonore Mikaël Plunian Création lumière Thomas Roulleau Gallais avec le regard de Xavier Baron Assistanat à la mise en scène Nicolas Orlando Costumes Sabine Laboussinie Regard dramaturgique Marie Roth et François Rancillac Régie générale Thomas Roulleau-Gallais Régie lumière Julien Cocque. Spectacle créé aux Plateaux Sauvages à Paris le 5 octobre 2020.

Les plateaux sauvages, jusqu'au 17 octobre 2020
5, rue des plâtrières 75 020 Paris  

Festival théâtral du Val-d'Oise du 10 novembre au 4 décembre 2020
Voir le site internet pour les différents lieux de représentation

Théâtre Chevilly-Larue André Malraux, 27 novembre 2020 (dans le cadre des Théâtrales Charles Dullin)
Place Jean-Paul Sartre 94 550 Chevilly-Larue

Théâtre des Sources 28 janvier 2021 (dans le cadre de Flow#2 festival des arts de la parole)
8, avenue Jeanne et Maurice Dolivet 92 260 Fontenay-aux-Roses

La ferme du Buisson, 6 février 2021 (dans le cadre du festival Quelques femmes puissantes)
Allées de la Ferme 78 186 Noisiel

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