Le crépuscule comme préambule à la renaissance: Macaigne, immense pays

Avec « Je suis un pays », Vincent Macaigne signe un manifeste politico-poétique dans lequel l’humanité décadente n’a d’autre choix que de disparaître pour mieux se réinventer. Une œuvre-somme éprouvante mais nécessaire où le discours révèle toutes les aliénations de notre époque. Une pièce grandiose qui terrifie.

"Je suis un pays", Vincent Macaigne, Nanterre-Amandiers © Guillaume Lasserre "Je suis un pays", Vincent Macaigne, Nanterre-Amandiers © Guillaume Lasserre

On ne sort pas indemne des 3h30 que l'on passe presque en apnée à suivre la représentation de « Je suis un pays », le nouvel opus de Vincent Macaigne dont il est à la fois auteur, metteur en scène et scénographe. L'œuvre créée au Théâtre Vidy-Lausanne était présentée au Théâtre de Nanterre-Amandiers dans le cadre du Festival d'Automne à Paris. Si l'on retrouve la signature de l'auteur dans la vitesse de l'action comme dans le jeu des comédiens, le volume assourdissant de la musique, les déclamations hurlées dans les mégaphones et la quasi permanence des fumigènes qui envahissent la scène comme la grande salle des Amandiers, si tous ces artifices qui portent son paraphe concourent ici à créer le malaise, c'est bien l'insoutenable reflet d'une société en décomposition que renvoie tel un miroir le spectacle, qui place le public dans un inconfort si violent que certains n'ont d'autre choix que la fuite.

Inspiré d'une pièce écrite il y a vingt ans, au sortir de l’adolescence et intitulée "Friche 22.66", Vincent Macaigne propose une épopée à la fois féérique et dramatique comme le sont les contes qui construisent les mythes, burlesque et cauchemardesque. Cependant il donne au récit une dimension politique en surlignant les aberrations qui menacent notre société contemporaine.

La fin du monde est pour demain

 Dans un préambule d'apocalypse, deux individus apostrophent les spectateurs avant même leur entrée dans la grande salle. Devant l'immense foule en position d'attente dans le foyer, ils révèlent la catastrophe écologique et sanitaire qui vient de se produire et annonce la fin programmée de l'humanité. Agissant comme une boucle, l'événement rattrapera le public un peu avant le dénouement de la pièce. Ainsi confronté à ce qu'il a engendré et qui va le détruire, le public est invité à méditer sur ce qui l'a conduit au bord du gouffre. 

 L'ouverture, qui se situe après la catastrophe, plonge aussitôt l'auditoire dans un futur proche à la manière d'une farce à la fois hallucinée, loufoque et hystérique, où une femme de ménage à l'accent québécois travaillant à la Société des Nations révèle son état de mère du monde. Elle explique aux spectateurs saisis de fous-rires face à l'énormité du propos, l'idée brillante que son fils Igor a eu. Celle de vendre ses innombrables frères et sœurs, dont les photographies témoignent de leur souvenir  – les infirmités que tous présentent sont-elles consécutives à la catastrophe ? – afin d’assurer son existence, ainsi que celle de sa sœur tous deux valides. Aujourd'hui adultes, ils sont présentés au public dans leur costume d'enfants mais avec une inversion de genre, le fils portant une robe quand la fille est habillée d'un costume de Superman. Ils conserveront ces oripeaux pendant toute la représentation. Soudain, le conte bascule dans le cauchemar lorsqu’une missive adressée à la mère lui rappelant que "toute chose vivante a une dette", lui indique que ses deux enfants ont été choisis pour sauver le monde. Le garçon aura les yeux arrachés. La fille sera violée par les anges. Pas très courageuse, la mère s'enfuit alors tandis que la prophétie s'accomplit. Le fils aveugle devient le porte-parole du Roi immortel tandis que la fille, qui porte en elle le sauveur, se range du côté des rebelles.

 Plus loin, le public est invité à monter sur scène pour y danser afin de célébrer une émission télévisée dont le héros doit tuer le Roi immortel. Rappelant des films comme la mort en direct (1979) de Bertrand Tavernier ou le prix du danger (1983) d'Yves Boisset, la scène, en forme de satire, dramatise la dérive d'un média poussé à son paroxysme pour à la fois captiver et abrutir les masses à travers le sensationnalisme de la mort. On retrouve en maitresse de cérémonie galvanisant les foules la comédienne québécoise qui jouait précédemment la mère, suggérant que la présentatrice est aussi la mère de tous, soulignant ainsi son rôle de gourou. Dans cette charge féroce contre les médias, leur pouvoir et leur dérive où la publicité triomphe et l’information se réduit à un show, l'auteur prend acte de leur transformation et de leur remplacement par la télé réalité. L'invitation faite au public de monter sur scène le place devant sa propre facticité. "On ne sauve pas le monde, on le divertit" répète constamment Igor dont on peut interpréter la cécité comme l'aveuglement du pouvoir. 

 Voila ce que jamais je ne te dirai

 Sous ce titre à la fois énigmatique et inquiétant, Macaigne invente une pièce dans la pièce où un second groupe de spectateurs, vêtus de combinaison blanche et de masque, assiste au dernier acte en prenant place sur les sièges en gradins qui ferment le plateau de « Je suis un pays». Face au public, ils sont les experts venus circonscrire la catastrophe afin d'en limiter les effets. Cette expérience immersive inédite vient créer une bifrontalité à l'occasion du débat présidentiel dont on apprend qu'il se tient, sous l'œil attentif des caméras, dans un centre d'art contemporain, renvoyant à l'une des questions à l'origine du spectacle: "l'art peut-il sauver le monde?" Là, le public apprend la fin du royaume puisque Igor, qui a remplacé le Roi terrassé (mais néanmoins vivant puisqu'immortel) par le show télévisé, a décidé de "se faire élire démocratiquement". Il y a quelque chose de risible dans cette phrase qui se joue précisément de la démocratie comme pour en souligner son obsolescence contemporaine. Dans ce drame houellebecquien où le discours de Davos aux accents altermondialistes d’un ancien président de la République renvoie à lui seul à l'habile exercice de la manipulation, Macaigne révèle les faux-semblants d'un monde où tous les coups sont permis.

« Nous avons rendez-vous avec le désastre »

C'est parce qu'il faut faire face à l'histoire à venir, parce que l'on se doit de reconnaitre l'agonie d'une société dont, en agissant ou en laissant faire, nous sommes tous responsables, que l'on se doit d'assister à l'événement que propose ici et maintenant Vincent Macaigne. L'avilissement d'un monde dominé par l'avarice des gouvernants et l'hébétude programmée des peuples ne doit son salut qu'à sa propre rédemption. Parce qu'elle est désormais corrompue, délétère et nuisible à ses propres enfants, c'est au prix de sa disparition que la civilisation peut prétendre à sa renaissance. C'est là l'insoutenable vérité se dissimulant sous les traits d'une fable qui, si elle laisse le public exsangue, rappelle le devoir primordial que celui-ci a de penser le monde sans concession alors, comme le clament les protagonistes, « l’avenir sera à nous ».

 

Je suis un pays / Voilà ce que jamais je ne te dirai

de Vincent Macaigne,

Nanterre-Amandiers, Centre dramatique national

Du 25 novembre au 8 décembre 2017

 

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