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Billet de blog 7 décembre 2025

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Les corps insurrectionnels de Séverine Chavrier

Odyssée hallucinante et hallucinée autour de l’intime et du désir féminin, « Occupations », la dernière création de Séverine Chavrier, s’apparente à un rituel, un exorcisme collectif, performé depuis un dispositif semblable à une chambre d’écoute dans laquelle l’action paraît contenue mais vibre pourtant de tensions internes qui finissent par déborder.

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Illustration 1
Occupations, Séverine Chavrier © Zoé Aubry

Séverine Chavrier n’a pas son pareil pour imaginer des dispositifs remarquables. Ici, une grande boîte quasi hermétique, bi-frontale, qui trône au milieu de l’espace comme un aquarium géant ou un bocal de spécimens humains. Conçue par Louise Sari, cette scénographie labyrinthique, mi-temple de la surconsommation, mi-laboratoire clandestin, regorge de rayonnages croulants autant sous les livres d’une bibliothèque que sous les paquets de chips, les rouleaux de papier toilette, les perruques fluos ou les bols ébréchés.  Dans cet hypermarché du désir, les produits ménagers côtoient des fleurs artificielles fanées, et les caméras omniprésentes, manipulées par Quentin Vigier, épient chaque geste comme un œil divin et voyeur à la fois. Les quatre interprètes, Hugo Cardinali, Jimy Lapert, Jasmin Sisti et Judit Waeterschoot, issus de la danse, de la performance et du théâtre, y sont enfermés, rejouant l’assignation domestique des femmes, la construction genrée des représentations et la domination du regard masculin. Exposés à l’attention croisée du public, ils sont aussi protégés dans ce cocon oppressant qui devient, paradoxalement, un refuge.

Illustration 2
Occupations, Séverine Chavrier © Zoé Aubry

Nouvelles politiques de l’amour

Se montrer, se dévoiler, se laisser voir ou se cacher, sont autant de gestes politiques. Dès les premières minutes, le plateau palpite d’une énergie brute. Les corps se frôlent, se heurtent, se fondent dans une chorégraphie instinctive, tandis que les projections vidéo, saturées de grésillements, de déformations cauchemardesques ou de visions apaisées, déversent un flux incessant, comme un fil d’actualité toxique qui noie l’intime dans le collectif. Les personnages ne sont pas seulement des sujets psychologiques. Ce sont des vecteurs d’idéologie. Cette option dramaturgique demande un jeu très fin. Les comédiens doivent habiter la suggestion plus que l’illustration. Chacun joue un rôle social identifiable. Il y a celui qui gère, celle qui subit, l’outsider, mais les textures humaines restent travaillées dans des petits gestes, des hésitations, des rires a contre-temps. Ce que les personnages font ensemble occupe l’espace, au sens propre et figuré, et révèle ce qu’ils refusent de dire. Séverine Chavrier expose des relations de force banalisées et en fait éclore la violence sourde. Le texte se lit comme une cartographie de dominations, une partition dans laquelle chaque silence pèse autant que chaque réplique. Très vite, la pièce impose une frontalité dans laquelle les mots ne servent pas seulement à dire mais à occuper la scène, au sens spatial comme au sens politique. Séverine Chavrier travaille ici un matériau familier de son écriture. Des dialogues ciselés, parfois lancinants, frottent le banal contre l’événement pour faire surgir des fissures.

Illustration 3
Occupations, Séverine Chavrier © Zoé Aubry

« Occupations » joue sur la polysémie du terme. L’occupation comme présence, comme emprise, comme travail de l’esprit. La pièce interroge les lieux physiques, domestiques et sociaux dans lesquels s’installent les rapports de pouvoir, et la manière dont le langage participe à cette installation. À travers des scènes de vie, Séverine Chavrier donne à voir des situations dans lesquelles se nouent des gestes d’appropriation et de résistance. Elle interroge la porosité entre sphères privées et publiques, exposant la charge de l’offre et de la demande affective comme économique. L’ambition politique est discrète mais persistante. La pièce n’impose pas de morale, mais expose un régime de relations. Au cœur de cette mécanique infernale, l’écriture de Séverine Chavrier, collage virtuose de fragments, de citations et de confessions, inspiré par « L’Occupation »d’Annie Ernaux, récit glaçant d’une passion qui colonise l’existence entière d’une femme. L’autrice-metteuse en scène oppose les amours d’hier faits de dévouements mortifères où il faut tenir son rang pour ne pas être perdue dans le monde, aux occupations contemporaines faites de désirs fluides, queer, post-#MeToo qui refusent les cadres normatifs occidentaux. Les textes d’Ernaux, de « Passion simple » à « Se perdre », en passant par « Les Années », son livre-somme, dialoguent avec ceux de Judith Butler, Paul B. Preciado, Catherine Clément ou Iris Brey, dont les phrases sont projetées tels des mantras géants sur les murs extérieurs de la structure centrale, comme autant de slogans de résistance, autorisant le débat autour de la génération LGBTQI+ avec celle des féministes des générations précédentes.

Illustration 4
Occupations, Séverine Chavrier © Zoé Aubry

La pièce interroge les nouvelles politiques de l’amour, des monologues hachés dans lesquels Jimy Lapert, dans un rôle hybride et magnétique, incarne une figure de désir féminin qui oscille entre extase et rage, aux duos depuis lesquels Jasmin Sisti et Judit Waeterschoot tissent des liens charnels, suspendus à des cordages qui évoquent à la fois l’emprise et la libération, aux solos dansés d’Hugo Cardinali qui injectent une tendresse masculine, presque fragile, dans ce maelström féministe. Le son, signé par Séverine Chavrier et Simon d’Anselme de Puisaye, est ici un personnage à part entière, fait de saturations électroniques, d’échos de respirations haletantes, de musiques low-fi qui passent du techno rave à la complainte acoustique, créant un paysage sonore dans lequel le corps devient instrument, et l’instrument, corps. Rares sont les figures « nettes ». Chacun porte ses propres compromissions, interdisant la lecture manichéenne et forçant le spectateur à se situer.

Illustration 5
Occupations, Séverine Chavrier © Zoé Aubry

L’intime comme champ de bataille

Dans cette plongée en eaux troubles, la radicalité joyeuse de l’approche est saisissante. Séverine Chavrier expérimente la boîte, non pas comme une prison, mais comme un laboratoire duquel les tabous de la sexualité, du genre, de l’excès, sont disséqués en direct, sous les yeux du public, complice ou mal à l’aise. Une séquence particulièrement poignante voit les interprètes manipuler des objets du quotidien, mimant les microviolences domestiques, ces « occupations » invisibles du patriarcat. Puis, dans un virage ébouriffant, la scène bascule dans une orgie poétique où les corps s’entrelacent sous des projections de fluides abstraits et des rires qui fusent comme des balles de libération. L’éclairage de Jérémie Cusenier et Alexandre Schreiber, réglé au millimètre près, sculpte ces moments en ombres chinoises ou en éclats crus, soulignant la dualité de l’exhibition comme arme politique, et du voyeurisme comme miroir tendu au spectateur.

Illustration 6
Occupations, Séverine Chavrier © Zoé Aubry

Le théâtre et l’écriture sont pour Séverine Chavrier « un acte performatif de réappropriation corporelle », et l’on en mesure la portée dans un monde surmédiatisé où les identités se fragmentent en pixels. « Occupations »réaffirme que le théâtre peut reconfigurer le désir, le rendre poreux, insurrectionnel. Séverine Chavrier, accusée récemment de « comportement toxique » dans sa direction de la Comédie de Genève (une cabale, selon elle, née de tensions avec les équipes locales), infuse ici une énergie cathartique, comme si « Occupations » était son plaidoyer vivant. L’exigence n’est pas violence, mais vitalité. À Genève, cette création résonne comme un manifeste. Face aux inégalités, aux conflits intérieurs, au désastre environnemental qu’elle a explorés dans ses œuvres passées, Séverine Chavrier choisit l’intime comme champ de bataille. On pense à Pina Bausch pour la sauvagerie des corps, à Sarah Kane pour la crudité des désirs, mais avec une urgence française, helvétique, contemporaine, post-#MeToo. Ces occupations ne sont plus soumises, mais conquérantes. Et si l’amour, au fond, n’était qu’une occupation temporaire, joyeuse et rebelle, d’un corps enfin à soi ?

Illustration 7
Occupations, Séverine Chavrier © Zoé Aubry

Avec sa bande-son remarquable et son décor à couper le souffle, « Occupations » opère la société en montrant comment des dispositifs ordinaires fabriquent la docilité et l’exclusion. Le texte invite à repenser la responsabilité collective. Ce n’est pas seulement un individu qui opprime, c’est un système de micro-pratiques qui normalise l’occupation. La pièce ne rassure pas. Elle interroge et met en crise les conforts idéologiques du spectateur, aiguise le regard critique plutôt qu’elle n’apporte des réponses. Elle excelle à montrer le glissement, comment une parole anodine devient un instrument d’oppression. Juste, subtil et poétique, « Occupations » est un spectacle qui libère, perturbe, invite à danser sur les ruines des normes. Dans le chaos des passions, Séverine Chavrier nous rappelle que le théâtre est encore la meilleure occupation pour l’âme.

Illustration 8
Occupations, Séverine Chavrier © Zoé Aubry

« OCCUPATIONS » - Mise en scène et son Séverine Chavrier Vidéo Quentin Vigier Son Simon d’Anselme de Puisaye Lumière Jérémie Cusenier Scénographie Louise Sari Assistanat à la scénographie Maria-Clara Castioni, Margaux Moulin Assistanat à la mise en scène Eléonore Bonah, Adèle Joulin Et l’ensemble des équipes administratives et techniques de la Comédie de Genève Avec Hugo Cardinali, Jimy Lapert, Jasmin Sisti, Judit Waeterschoot Production Comédie de Genève Coproduction (en cours) T2G – Centre Dramatique National de Gennevilliers, Festival d’Automne à Paris Citations des œuvres d’Annie Ernaux (Passion simple, Les Années, Mémoires de fille, L’Occupation, Se perdre), Paul B. Preciado (Pornotopie, La Société contre sexuelle), Iris Brey (Le Regard féminin), Kim de l’Horizon (Hêtre pourpre), Catherine Clément (L’Opéra ou la défaite des femmes) et Judith Butler (Trouble dans le genre). Créé le 19 novembre 2025 à la Comédie de Genève, le 4 décembre 2025 au Théâtre de Gennevilliers CDN, lors de sa première française.

Du 4 au 15 décembre 2025, au Théâtre de Gennevilliers, dans le cadre du Festival d'automne à Paris,

Du 17 au 20 février 2026, aux Théâtre des 13 Vents Centre dramatique national de Montpellier

Illustration 9
Occupations, Séverine Chavrier © Zoé Aubry

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