Ceija Stojka. Représenter l'indicible

La Maison Rouge rend un vibrant hommage à l'artiste rom Ceija Stojka (1933 - 2013), rescapée des camps de la mort qui, à cinquante-cinq ans, s’est inventée une pratique artistique pour témoigner de l'ineffable : la mort programmée d'un peuple par le régime nazi. Son œuvre graphique riche d'un millier de pièces s’impose comme le gardien contre l'oubli du sort réservé alors à la communauté tsigane.

Ceija Stojka, "Les femmes de Ravensbruck",  Acrylique sur toile, 2008, Collection privée, Paris © Ceija Stojka Ceija Stojka, "Les femmes de Ravensbruck", Acrylique sur toile, 2008, Collection privée, Paris © Ceija Stojka

En pénétrant dans la première salle de l'exposition consacrée au travail de l'artiste rom Ceija Stojka (1933 - 2013), on est troublé par la simplicité des images qui permet l’insouciance des quelques scènes d’un bonheur familial nomade dont la disparition impensable est pourtant déjà en marche. On est saisi par les couleurs chatoyantes des dessins et peintures figuratives à l’exécution naïve, presque enfantine, qui dévoile un apprentissage autodidacte. Leur taille relativement modeste induit une proximité qui en facilite l’accès. Petit à petit, le visiteur prend la mesure de l'ensemble colossal et terrifiant que Ceija Stojka a laissé en héritage. Il constitue l'unique récit plastique à faire foi de la destruction du peuple rom décidée par le régime nazi durant la Seconde guerre mondiale. L’artiste aimait scinder son travail en deux, distinguant les "œuvres sombres" qui évoquent la guerre et les camps, des "œuvres claires" qui illustrent le temps chimérique d'une vie de famille nomade à jamais disparu et le temps des convalescences où les champs de tournesols et les madones étincelantes atténuent des blessures qui ne sauraient tout à fait se refermer. Cette césure est plus nuancée qu’on pourrait le croire au premier abord, les deux ensembles allant même jusqu'à se confondre parfois. Sous-titrée "Une artiste rom dans le siècle", la rétrospective proposée par la Maison rouge – Fondation Antoine de Galbert réunit cent-trente oeuvres d'une artiste découverte en France il y a à peine un an à la faveur de l'exposition personnelle que lui a consacré la Friche la Belle de Mai à Marseille. Elle est aussi l'occasion du rendre hommage au peuple rom qui a survécu à l'une des plus grandes tragédies du XXe siècle trop souvent oubliée: la tentative de négation d'une communauté par son extermination. A lui seul, le nombre éloquent de cinq cent mille personnes rom exécutées devrait pourtant en garantir une mémoire perpétuelle. 

Une oeuvre pour mémoire 

Portrait de Ceija Stojka, photographie © Christa Schnepf Portrait de Ceija Stojka, photographie © Christa Schnepf

Née en Autriche en 1933, Ceija Stojka, cinquième et avant-dernier enfant d'une famille de marchands de chevaux Rom originaire d'Europe centrale, n'est pas destinée à devenir artiste. Elle ne présente pas de don particulier pour le dessin. Sa condition sociale ne l'autorise de toute façon pas à penser un tel statut. Son histoire, qui l'a conduite à faire face à l'une des plus grandes catastrophes du XXé siècle perpétrée de la main de l'homme, va pourtant l'amener, près de quarante ans après les faits, à exécuter plus d'un millier d'œuvres qui sont autant de précieux témoignages des évènements innommables qu'elle a vécus lorsqu'elle était petite fille.  En 1988, alors âgée de cinquante-cinq ans, elle réalise à la demande d’étudiants japonais un grand dessin figurant un champ de tournesols, fleurs mythiques du peuple tsigane. Cette première œuvre va déclencher une production plastique qui prend rapidement la forme d’une logorrhée picturale encore active quelques mois avant sa mort. Ce prodigieux ensemble plastique s'entend aujourd'hui comme l’un des témoins indiscutables du XXé siècle. Elle a à peine dix ans lorsqu'elle est déportée en compagnie de sa mère Sidonie et d'autres membres de sa famille successivement à Auschwitz-Birkenau, Ravensbrück et Bergen-Belsen, trois camps nazis d'extermination desquels sa mère et elle seront de rares survivantes. Au corpus graphique élaboré en à peine vingt ans dans son appartement viennois s'ajoute un ensemble littéraire composé de plusieurs récits bouleversants rédigés dans un style très personnel (alors qu'on la disait illettrée), le tout faisant de Ceija Stojka l’incontournable témoin Rom de l'expérience concentrationnaire. Elle lègue au monde une œuvre incommensurable en lutte permanente contre l'oubli, à une époque où les non-dits de l'Histoire nationale autrichienne conduisent l'extrême droite nationaliste aux portes du pouvoir.

L'exposition s'ouvre avec des peintures issues du groupe des "œuvres claires" qui donnent à voir une vie douce et idyllique s'articulant autour d'éléments récurrents constitutifs de la vie quotidienne. Répondant à la maison sédentaire, la roulotte familiale incarnant le nomadisme traditionnel du peuple Rom figure en bonne place. Les indissociables chevaux sont représentés de dos, parfois de profil, toujours au repos. Le cadre où se loge cette vie est toujours rural, qu'il s’agisse de champs de tournesols, de bords de lac ou d’une clairière où l'on devine une bourgade au loin, il semble tenir la ville à distance. Les personnages qui y figurent composent essentiellement la famille de l'artiste. Cependant leur nombre diffèrent d'un tableau à l'autre semble attester d’'un nomadisme communautaire, Les femmes se tiennent près de la roulotte tandis que les hommes s'occupent de rafraichir et nourrir les chevaux. Les enfants forment un pont entre les deux groupes. Les quelques tableaux montrent la vie insouciante, celle d'avant, celle qui ne sera plus, sans doute idéalisée par la souvenir de cet Eden perdu, vague évocation de petite fille qu'une femme déjà âgée s'efforce en vain de reproduire. Ce qui frappe ici, c'est l'absence totale d'interaction avec une population non rom. Le campement est isolé de toute construction induisant une proximité humaine, installé au loin, à l'abri des regards, caché.  D'un point de vue formel, l'intensité de la couleur, une certaine précision dans le dessin et la maîtrise aléatoire de la perspective donnent parfois l'impression d'un trait enfantin, celui qui caractérise la pratique des artistes autodidactes et dont l'aspect hâbleur et la stylisation semblent traduire ici une volonté de sublimation. Ces traits rattachent le travail de Ceija Stojka à l'art naïf auquel, on préfèrera le terme québécois d'"art indiscipliné" qui définit parfaitement la grande liberté qui se dégage de ses œuvres.

 

"Quand les corbeaux ont faim..."

Ceija Stojka, "Sans titre",  Acrylique sur toile, © Ceija Stojka Ceija Stojka, "Sans titre", Acrylique sur toile, © Ceija Stojka

Le parti pris d'un accrochage à la fois chronologique et thématique (qui ne correspond pas toujours à l’ordre de leur exécution) souligne une étonnante absence de rupture stylistique des peintures se rattachant aux "oeuvres sombres". On retrouve les mêmes couleurs vives dans les tableaux figurant les premières rafles nazies dans lesquelles un camion dont la charge à moitié pleine de futurs déportés attend d'autres victimes que les soldats sont allés débusquer armes au poing, baignés par les teintes mauves du crépuscule dans une nature luxuriante figurée par un vert éclatant. Le véhicule est surmonté d'un drapeau rouge vif dont le cercle blanc reçoit la croix gammée, triste détournement de l'antique svastika qui, attestée depuis l'époque néolithique simultanément sur tous les continents, loin des tumultes et des traumas d'une Europe exsangue, reste encore aujourd'hui le symbole premier du jaïnisme, l'une des religions de l'Inde. Cette approche stylistique reste invariable quelle que soit la progression du récit historique. Ainsi les scènes, qui petit à petit deviennent insoutenables, gardent la même intensité de coloris.

Ceija Stojka, "Déportation dans un camp d'extermination",  Huile sur carton, 1994 © Ceija Stojka Ceija Stojka, "Déportation dans un camp d'extermination", Huile sur carton, 1994 © Ceija Stojka

Ici, à peine le convoi arrivé, l'un de ses wagons semble vomir les déportés restés trop longtemps reclus dans cet espace putride. Tenus en joug par les soldats SS, les êtres encore humains qui s'en extraient ne forment  plus désormais qu'un amas multicolore dépourvu de visage. Là, derrière des barbelés, des corps nus simplifiés à l'extrême, troupeaux de bâtonnets longilignes de couleur chair dont l'affolement n'est palpable que par les bras levés, attendent leur tour à l'entrée d'un bâtiment rougeoyant dont les portes et les fenêtres laissent apparaitre les flammes jaunes orangées des fours crématoires.

 Désormais ces êtres indésirables ne sont plus que des ombres massées les unes contre les autres, pales fantômes ici moqués par des Kapo, là, se débarrassant de leurs derniers oripeaux, tenus en joug par des soldats qui ont cessé depuis longtemps d'y voir des hommes (comment pourraient-ils ne pas devenir fous s'ils les considéraient comme tels?), poussés inexorablement vers l'entrée de la chambre à gaz dont la cheminée du crématorium voisin fume encore et toujours. Représenter l'ineffable avec le réalisme cru d'un Courbet reste interdit. Figurer la trivialité humaine de ces moments condamnerait l'humanité toute entière à une folie irréversible actant de sa disparition. C'est probablement cela qu'a voulu préserver Ceija Stojka en appliquant de façon délibérée le même traitement stylistique aux couleurs vives du monde protégé de l'enfance, qu'elle quitte prématurément à l'âge de dix ans en même temps que disparait l'insouciance d'un monde ancien dépassé par l’Histoire.

Ceija Stojka, "SS", Acrylique sur papier cartonné, 1995, Collection Hojda et Nuna stojka, Vienne © Ceija Stojka Ceija Stojka, "SS", Acrylique sur papier cartonné, 1995, Collection Hojda et Nuna stojka, Vienne © Ceija Stojka
C'est le sens du tableau terrifiant répondant au titre sec et limpide de "SS" qui donne à voir des êtres encore vivants, parmi lesquels figurent des enfants, précipités dans des flammes jaillissant de ce qui semble être un gouffre. Cette œuvre ultime, apogée d'une ascension de l'horreur dont témoigne le douloureux et nécessaire ensemble peint légué par Ceija Stojka, transcende la simple image terrestre du crématorium, pour donner corps à l'image céleste des flammes de l'enfer biblique qui accueillent les damnés après la pesée des âmes lors du Jugement dernier et dont on retrouve la représentation codifiée dans de nombreuses œuvres d'art. A titre d'exemple, le volet de droite du triptyque du Jugement dernier d'Hans Memling conservé au Musée National de Gdsank en Pologne, illustre les damnés précipités dans la bouche de l'enfer qui prend la forme d'une grande fosse d'où jaillissent les flammes, exactement comme dans la peinture maladroite d'une artiste autodidacte rom six siècles plus tard.
Ceija Stojka, "Femmes mises à nu à Auschwitz", encre sur papier, 2003, Galerie Kai Dikhas, Berlin © Ceija Stojka Ceija Stojka, "Femmes mises à nu à Auschwitz", encre sur papier, 2003, Galerie Kai Dikhas, Berlin © Ceija Stojka
Parmi les œuvres sombres, les dessins au pinceau noir semblent plus terribles encore. Dépourvus des couleurs vives et de la grande stylisation des êtres qui autorisent la narration universelle des terribles scènes figurées dans les peintures, ils montrent des corps, plus rarement des visages, dans un environnement réduit au minimum, à peine esquissé, parfois même absent. Une phrase inscrite directement au bas du recto de chacun d'entre eux se faufile entre les figures représentées et en donne le titre. Présentés à la manière d'un triptyque, trois dessins de forme verticale figurent des femmes mises à nu à Auschwitz. Dans chacun d'entre eux, les corps serrés les uns contre les autres emplissent la totalité de la feuille. Ils sont vus d'en bas, à hauteur de regard d'une petite fille. Sur le premier dessin sont inscrits trois mots : "Nous avions honte".

Ceija Stojka, "Auschwitz wir schemte n uns", encre sur papier. © Ceija Stojka Ceija Stojka, "Auschwitz wir schemte n uns", encre sur papier. © Ceija Stojka

Un peu plus loin, un quatrième dessin horizontal montre la même scène mais l'utilisation d'un plan resserré en exclut les têtes, préservant les visages et l'intimité de ces femmes. Le geste répété des mains posées sur le sexe par chacune d'entre elles en occupe la partie centrale, composant presque une frise où la pudeur répond à l'humiliation subie. Ces dessins sont la matérialisation des cauchemars qui assaillaient chaque nuit Ceija Stojka. Dans son sommeil, elle redevenait la petite fille de dix ans qui de 1943 à 1945 a survécu à trois camps d'extermination. Condamnée parce Rom, elle raconte avec l'innocence de l’enfance les parties de cache-cache auxquelles elle s'adonnait avec un camarade dans les monticules de corps qui leur semblaient être des montagnes où les morts, loin d'être effrayants, offraient le réconfort paradoxal d'une certaine chaleur à la faveur des quelques lambeaux de tissus ayant jadis composés leurs vêtements. Protégée à l’intérieur de cette caverne organique, elle goutait à la quiétude d'un silence imperturbable.

Ceija Stocka,"Voyage d'été dans un champ de tournesols", Acrylique sur toile © Ceija Stojka Ceija Stocka,"Voyage d'été dans un champ de tournesols", Acrylique sur toile © Ceija Stojka
L’exposition s’ouvre et se ferme sur un champ de tournesols, composant ainsi une boucle où le paradis tsigane semble préservé de la destruction ou du moins promis à la renaissance après le cataclysme. Dans la première œuvre au format vertical, le grand champ de tournesols dont les fleurs jaunes étincelantes répondent à l'intensité du vert des feuilles, acceuille deux roulottes dont les propriétaires sont esquissés de part et d’autres. Le champ occupe la quasi totalité de l’œuvre, ne laissant qu’un modeste espace au ciel et à l’horizon afin de leur permettre d’exister. On retrouve le champ de tournesols, dans l’un des derniers tableaux de l’exposition, sur un mur jaune où est inscrit en toutes lettres « Retour à la vie ». La roulotte se situe cette fois au premier plan, bien visible. Une femme vêtue d’une longue robe rouge se tient à l’orée du champ où elle cueille les fleurs jaunes. A l’opposé de la roulotte, sur le même plan, Ceija Stojka a peint une petite chapelle qu’elle dédie à la vierge Marie. La boucle des tournesols laisse la figure religieuse de Marie poursuivre la visite.

Vue de l'exposition "Ceija Stojka. Une artiste rom dans le siècle", Maison Rouge - Fondation Antoine de Galbert, Paris, 2018 © Guy Royer Vue de l'exposition "Ceija Stojka. Une artiste rom dans le siècle", Maison Rouge - Fondation Antoine de Galbert, Paris, 2018 © Guy Royer
Une vierge sculptée ayant appartenu à Ceija Stojka est posée sur un autel jaune où des tournesols sont disposés de part et d’autre. Elle forme une chapelle votive qui se découvre immédiatement à la suite de l’ensemble graphique figurant la libération des camps. C’est la foi chrétienne qui a permis à Ceija Stojka de survivre : « Qui a survécu à Bergen-Belsen n’a réussi que parce Dieu lui a donné la force de tenir. Parce que Marie lui a donné de la chaleur et ôté la faim. C’est comme ça qu’on pouvait supporter, sans se plaindre. Et où est-ce qu’on aurait pu se plaindre ? » Le plus hâté des hommes comprend le réconfort d’une telle transcendance dans un monde où l’apocalypse semble recommencer chaque jour.

Alors, confrontée à l’indicible, la petite fille n’a plus peur : "Auschwitz est mon manteau  / tu as peur de l'obscurité ? / je te dis que là où le chemin est désert, tu n’as pas besoin de t'effrayer  / je n’ai pas peur. / ma peur s'est arrêtée à Auschwitz et dans les camps.  / Auschwitz est mon manteau, Bergen-Belsen ma robe et Ravensbrück mon tricot de corps. de quoi faut-il que j'aie peur ?"

 

"Ceija Stojka. Une artiste rom dans le siècle" - Jusqu’au au 20 mai 2018
Du mercredi au dimanche, de 11h à 19h, nocturne le jeudi jusqu'à 21h.

La Maison rouge - Fondation Antoine de Galbert
10, boulevard de la Bastille
75 012 Paris

 

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