Les métamorphoses de Jagna Ciuchta

Les expositions de Jagna Ciuchta sont à chaque fois uniques, s’articulant autour de l’identité du lieu qui les accueille et des invitations faites à d’autres artistes. Ciuchta intègre leur travail au sien pour créer in situ des œuvres inédites, composant un parcours souvent évolutif, une œuvre totale à l’image de "Darlingtonia, la plante cobra" qui vient de s’achever à Gennevilliers. Troublant.

Jagna Ciuchta, vue de l'exposition "Darlingtonia, la plante cobra", "Eight Eyes of Darkness", détail, avec "Bouche foncée" d'Arnaud Cousin, non daté, céramique et socle par Jagna Ciuchta © Jagna Ciuchta Jagna Ciuchta, vue de l'exposition "Darlingtonia, la plante cobra", "Eight Eyes of Darkness", détail, avec "Bouche foncée" d'Arnaud Cousin, non daté, céramique et socle par Jagna Ciuchta © Jagna Ciuchta
Artiste de l'appropriation, Jagna Ciuchta (née en 1977 à Nowy Dwor Mazowiecki en Pologne, vit et travaille à Paris) compose des œuvres en permanente évolution, destinées à des expositions personnelles et pourtant toujours collectives, elles-mêmes envisagées comme des œuvres à part entière, dans lesquelles la distinction entre la pièce, sa présentation et son environnement est abolie et où l'ensemble, recontextualisé, est pensé comme un tout. On l'aura compris, l'artiste polonaise se plait à brouiller les catégories, injectant du trouble dans l'art. Comme l'artiste autrichien Martin Beck, avec qui elle partage la passion du clubbing, elle articule chaque exposition autour de l’identité du lieu qui l'accueille et des invitations faites à d’autres artistes, généralement issus de sa génération mais pas exclusivement. Elle s’empare des pièces prêtées pour les intégrer à son propre travail en les mettant en scène et ainsi composer sur place des œuvres inédites qui, mises bout à bout, déterminent un parcours susceptible d'être modifié à tout moment pendant la durée de l'exposition, ici envisagée comme un atelier, un laboratoire. Chacun de ses nouveaux projets donne ainsi naissance à un écosystème. Répondant à l'invitation de Lionel Balouin à investir la galerie Edouard Manet de l'Ecole municipale des beaux-arts (EMBA) de Gennevilliers qu’il dirige, Jagna Ciuchta imagine "Darlingtonia, la plante cobra", une proposition en trois temps correspondant aux trois espaces de monstration, qui répond à la spécificité du lieu où pratiques amateurs et formation préparatoire à la création contemporaine sont proposées. L'ensemble forme une œuvre totale à l'intérieur de laquelle se répondent d'autres œuvres, elles-mêmes générées par les œuvres des artistes invités. Elle conte le récit d'une héroïne que l'on imagine issue d'un film de série Z, en constante métamorphose, de l'humain au végétal puis à l'animal. Carnivore, la plante cobra est la seule espèce du genre Darlingtonia. Elle prend la forme d'un serpent dressé faisant penser à un cobra en position d'attaque. Elle se joue de ses proies, des insectes, en les laissant s'épuiser entre ses feuilles refermées, guidés vers une hypothétique sortie en suivant la lumière trompeuse qui transparait à travers ses taches blanches, se révélant en fait un mirage. Le parallèle est manifeste avec les visiteurs pris dans le jeu de mise en abime constant proposé par Jagna Ciuchta. Le leurre trouve un écho dans le fait que l'artiste, en permanence dans le déplacement, ne se trouve jamais là où on l'attend, comme entre 2010 et 2015, où elle élabore une série d’expositions répondant au même titre: "When you see me again it won’t be me" qui avait pour point de départ trois socles noirs laqués. Chacune déconstruisait la précédente, transformait ses résidus et ses images.

Un art de l'appropriation

Jagna Ciuchta, vue de l'exposition "Darlingtonia, la plante cobra", "Eight Eyes of Darkness", détail, avec "Bouche foncée" d'Arnaud Cousin, non daté, céramique et socle par Jagna Ciuchta © Jagna Ciuchta, Arnaud Cousin Jagna Ciuchta, vue de l'exposition "Darlingtonia, la plante cobra", "Eight Eyes of Darkness", détail, avec "Bouche foncée" d'Arnaud Cousin, non daté, céramique et socle par Jagna Ciuchta © Jagna Ciuchta, Arnaud Cousin

Une scénographie spécifique est adoptée pour chaque salle de l'exposition. De fines chaines servent à suspendre les pièces, clin d'œil ironique aux suspensions pour cimaises utilisées dans les années 80, aujourd’hui désuètes. Dans la première salle, qui reprend le nom de l'exposition, certaines de ces chaines sont dépourvues d'œuvres, accentuant leur aspect froid et métallique. L'espace est occupé par deux sortes distinctes d'appropriations : les surfaces miroitantes qui réfléchissent grossièrement ce qui leur fait face, ne distinguant pas au-delà d’une masse, une forme. Elles renvoient aux œuvres des artistes prêteurs perçues comme des miroirs ; la série photographique "Carnivore", réalisée spécifiquement pour l'exposition, dont les tirages scotchées à même le mur forment la documentation d’œuvres en condition de monstration réelle ou mise en scène, à l'image des "sexes chaussés" de Benjamin Swaim. L'artiste fait de la photographie d'exposition un genre en soi, une méthode de travail. Au sol sont posées deux plaques émaillées, œuvres incomplètes de Céline Vaché-Oliveri. Elles portent les inscriptions énigmatiques: "Maybe the painting was made to disappear" et "But in fact". Il s'agit là de deux fragments de phrases tirées d'un dialogue précis du film "Profondo rosso" du réalisateur italien Dario Argento, où il est question d'un tableau disparu qui ne sera connu des spectateurs que par la description issue du dialogue, citation toute personnelle du  "Chef-d’œuvre inconnu" de Balzac transposé dans l'univers singulier du cinéaste que l'on imagine peuplé de plantes carnivores. Le deuxième espace, intitulé "Cabin Porn" convoque la montagne à travers l’idée du chalet. Deux sources de lumières aux couleurs très vives modifient l'ambiance et la perception des peintures de Cécile Bicler et de son fils, chacune fixée par Jagna Ciuchta à l'aide de deux fines chaines - une bûche servant de contrepoids - sur un grand verre dont l'assise est faite de plusieurs morceaux de troncs d'arbres ceinturés par une sangle. La scénographie est ici inspirée du "display" de l'architecte brésilienne Lina Bobardi pour le Musée de Sao Paulo, composé de châssis transparents plantés dans des blocs de béton. Ce qui est proposé ici en est un lointain écho, rustique et précaire. On retrouve dans cette scénographie faussement bricolée l'aspect fragile et instable, en tension, qui prévaut dans le travail de l'artiste et qui marque le côté éphémère de ses œuvres composites. Les deux sources lumineuses aux multiples teintes psychédéliques qui se succèdent aléatoirement évoquent pour Jagna Ciuchta le cycle du jour et de la nuit ou encore celui des saisons se relayant dans le désordre de manière infinie. Enfin la dernière salle, répondant au nom de "Eight Eyes of Darkness" est occupée par quatre œuvres : trois d'Arnaud Cousin, artiste singulier formé ici, à l'EMBA, où il suit les cours de pratique amateur depuis plusieurs années et une quatrième de l'artiste Carrie Yamaoka contenue dans une photographie de la série "Carnivore" de Jagna Ciuchta.

Brouiller les identités de l'art

Jagna Ciuchta, Vue de l'exposition "Darlingtonia, la plante cobra", "Cabin porn", peintures de Cécile Bicler et Ernest Bicler, Ecole municipale des beaux-arts / Galerie Edouard Manet, Gennevilliers, 2019. © Jagna Ciuchta, Cécile Bicler, Ernest Bicler Jagna Ciuchta, Vue de l'exposition "Darlingtonia, la plante cobra", "Cabin porn", peintures de Cécile Bicler et Ernest Bicler, Ecole municipale des beaux-arts / Galerie Edouard Manet, Gennevilliers, 2019. © Jagna Ciuchta, Cécile Bicler, Ernest Bicler
Le travail de Jagna Ciuchta interroge les conditions de monstration et de circulation des œuvres en changeant le statut des images. Brouiller les identités des pièces dans lesquelles les êtres représentés sont indéfinis, flottants, glissant de l’un à l’autre, de la plante à l’animal au personnage de science-fiction comme dans les antiques "Métamorphoses" d’Ovide. Mais aussi des pièces en tant qu'objet, sorties de leur contexte, réemployées, incluses dans un ensemble plus large où leur présentation, leur accrochage, la scénographie qui leur sert d’environnement tout en formant un décor, paraissent indissociables désormais, forment un tout, conséquences des déplacements effectués par l'artiste, conduisant à un trouble de catégorie ou d'identité. La pratique curatoriale apparait comme l'un des actes majeurs ici. Si ce travail autour de l'exposition s'entend bien sûr aussi en termes de recherche formelle, chez Jagna Ciuchta, le choix des œuvres se fait par désir. Ainsi, l'artiste incorpore à son propre travail des œuvres qui forment une collection à chaque fois renouvelée, une collection impossible (par manque de moyen) qui trouve dans l'appropriation une existence, même éphémère. Les pièces d'autres artistes, aimées, désirées, convoitées, sont un instant incorporées à défaut d'être achetées. Alors, si les images changent de statut comme les sculptures de Benjamin Swaim qui existent ici par glissement photographique, elles composent un ensemble, une œuvre-somme qui façonne un autoportrait, celui de l'artiste. Chaque exposition de Jagna Ciuchta peut ainsi se lire comme un autoportrait correspondant à un moment précis, dans un lieu précis, autant d’états qui parlent d’elle. C'est aussi à cet endroit que les images changent de statut : elles sont des éléments indispensables, autant de miroirs contenus dans les surfaces miroitantes de la salle principale qui réfléchissent une image de l'artiste à un instant précis de sa vie, exactement comme un collectionneur composerait sa collection idéale, à l’image de Marin Karmitz par exemple dont les œuvres rassemblées dans sa collection, constituée de manière quasi obsessionnelle autour de la figure de paria, du marginal – Marin Karmitz est un survivant de la Shoah – , existent individuellement tout en formant un ensemble qui lui ressemble, l'incarne, le constitue en tant que sujet. Les expositions de Jagna Ciuchta sont autant de reflets d’elle-même, jamais isolés cependant, toujours en interaction, en déplacement constant, au sein d’une organisation d’échanges et de dépendances, un écosystème.

Jagna Ciuchta, Vue de l'exposition "Darlingtonia, la plante cobra", Ecole municipale des beaux-arts / Galerie Edouard Manet, Gennevilliers, 2019. © Jagna Ciuchta Jagna Ciuchta, Vue de l'exposition "Darlingtonia, la plante cobra", Ecole municipale des beaux-arts / Galerie Edouard Manet, Gennevilliers, 2019. © Jagna Ciuchta

Jagna Ciuchta, "Darlingtonia, la plante cobra", Commissariat: Lionel Balouin, 

Jusqu’au 15 juin 2019 - Du lundi au samedi, de 14h à 18h30.

Ecole municipale des beaux-arts Galerie Edouard Manet
3 place Jean Grandel
92 230 GENNEVILLIERS

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