L'art dans les vitrines

À Bordeaux, le temps d’un été, une déambulation artistique conduit le promeneur à la rencontre d’œuvres d’art disséminées d’une rive à l’autre de la Garonne. Invitées à investir l’espace de la vitrine, les artistes Rebecca Brueder, Brigitte Zieger et Jeanne Susplugas détournent sa vocation commerciale pour en faire un lieu de rencontres poétiques dans lequel se reflètent nos imaginaires.

Jeanne Susplugas, Disco ball (Ether), 2019, Polystyrène, miroirs, Production : ZAT 2019-100 artistes dans la Ville, Dimensions de la caisse 2870 x 1270 x H1420 mm, "Météoroïdes", Bordeaux, 2020, commissariat : Elise Girardot © Jeanne Susplugas; Crédit photo : Emma Blanchard Jeanne Susplugas, Disco ball (Ether), 2019, Polystyrène, miroirs, Production : ZAT 2019-100 artistes dans la Ville, Dimensions de la caisse 2870 x 1270 x H1420 mm, "Météoroïdes", Bordeaux, 2020, commissariat : Elise Girardot © Jeanne Susplugas; Crédit photo : Emma Blanchard
Lieu de monstration par excellence, devant susciter un désir de consommation sans cesse renouvelé, inépuisable, la vitrine s’envisage aussi comme l’espace, ou plutôt le non-espace, qui sépare l’extérieur de l’intérieur, le dehors du dedans, le public du privé, un seuil entre deux mondes, entre l’intime et le social. A Bordeaux, l’art ne se déploie pas dans les chapelles mais dans les vitrines. « Météoroïdes » est une exposition à parcourir comme le dit justement Elise Girardot, qui en assure le commissariat artistique, un commissariat du déplacement pour un projet qui en a remplacé un autre, à échelle réduite. Le temps du coronavirus contraint à limiter les ambitions. L’espace de la vitrine comme lieu de mise à distance prend un tout autre sens. Inaccessible, aseptisé, il devient aussi protecteur. Trois vitrines, trois œuvres, trois artistes, reliées entre elles par le mouvement des corps. La mise en marche comme activation de l’exposition : traverser le fleuve, franchir les rues, arpenter les quartiers. La ville en filigrane s’offre à la méditation comme un voyage qui débute de l’autre côté du pont de pierre, sur la rive droite de la Garonne.

Rebecca Brueder, Briquomérats, Brique mortier, nylon, plastique, eau, 2018 © Rebecca Brueder // Credit photo Yohann Gozard. Rebecca Brueder, Briquomérats, Brique mortier, nylon, plastique, eau, 2018 © Rebecca Brueder // Credit photo Yohann Gozard.

 « Briquomérat », l’œuvre-installation de Rebecca Brueder (née en 1993, vit et travaille à Marseille) s’offre à la contemplation derrière la vitrine d’un opticien. Une accumulation de sacs plastiques, remplis d’eau et pour certains d’une fausse pierre, suspendus par des fils de pêche, forme l’étrange spectacle d’une œuvre en équilibre précaire. La mise en tension du fil de pêche, seul soutien de cette pièce de 250 kg, réunit les contraires en révélant une force fragile qui menace de céder à chaque instant. De cette incertitude nait l’angoisse de sa disparition. Les pierres à l’intérieur des sacs plastiques s’inspirent du plastiglomérat, un amas rocheux récemment identifié, composé d’un mélange de matériaux naturels (roches, minéraux, coquillages, sable,…) et manufacturés (plastique et détritus à la dérive dans les océans), une pierre mi-volcanique mi-plastique. « À la croisée des mondes industriels et naturels, elle examine et ré-interprète les agglomérats de matières plastiques qui engorgent nos océans et forment de nouveaux collages hybrides[1] ». L’artiste utilise des chutes de briques et du mortier pour construire ses pierres dont le cœur de plastique est un réemploi des déchets générés à chaque monstration de la pièce. Ainsi, tel l’Hydre de Lerne qui voit sa tête repousser à chaque fois qu’on la lui coupe, la pièce à chaque fois détruite se régénère de ses restes pour l’exposition suivante, apparaissant toujours plus grande, plus imposante. Le « Briquomérat » croît à la même vitesse que le plastiglomérat. La « poésie des pierres[2] » évoquée par Elise Grardot à propos du travail de Rebecca Brueder se fait ici tragique.

Brigitte Zieger, The Eight Most Wanted Women, 2012, 9 dessins encadrés sous verre, techniques mixtes, ombre à paupières et paillettes sur papier, 108 cm x 80 cm, Vue de la vitrine des Essais, Lycée Montaigne, dans le cadre de  "Météoroïdes", Bordeaux, 2020, commissariat : Elise Girardot © Brigitte Zieger. Brigitte Zieger, The Eight Most Wanted Women, 2012, 9 dessins encadrés sous verre, techniques mixtes, ombre à paupières et paillettes sur papier, 108 cm x 80 cm, Vue de la vitrine des Essais, Lycée Montaigne, dans le cadre de "Météoroïdes", Bordeaux, 2020, commissariat : Elise Girardot © Brigitte Zieger.

Le temps de la déambulation est aussi celui de la réflexion. Entre deux contemplations, on s’élance dans une promenade méditative en direction de la vitrine des Essais du lycée Montaigne dans laquelle les « Eight most wanted women » (2012) de Brigitte Zieger (née en 1959 à Neuhofen, en Allemagne, vit et travaille à Paris) apparaissent flottantes ce qui leur donne d’inhabituelles mais très justes allures de fantômes. Aux Etats-Unis, la fameuse liste des dix personnes les plus recherchées du pays fut établie pour la première fois par le FBI le 14 mars 1953 à l’initiative de J. Edgar Hoover, son directeur, et de William Kinsey.  Des 494 personnes ayant figuré sur cette liste censée contenir les individus les plus dangereux, seulement huit sont des femmes. Cinq d’entre elles sont recherchées pour activisme. « Ces femmes n’ont fait leur apparition qu’en 1968 avec Ruth Eisemann (premier portrait de la série), recherchée pour kidnapping. Elles ont été inscrites à ce registre en raison de leur engagement politique comme celui d’Angela Davis au sein des Black Panthers. Katherine Power et Susan Saxe militaient ensemble contre la guerre du Vietnam en faisant de petits braquages de protestation, Donna Willmott participa à l’évasion d’un leader nationaliste portoricain d’une prison américaine. Ces « femmes dangereuses » forment un panthéon trouble conduisant le spectateur sur le banc du jury populaire, l’assignant à étudier ces visages comme on se livre à une étude physiognomonique, à la recherche d’un indice de culpabilité. Mais ces portraits ne « disent » rien (…). L’image n’incrimine pas, c’est bien le regard qui est ici mis sur la sellette[3] ». L’artiste franco-allemande s’empare des portraits photographiques pris par les policiers, ceux là même qui ont été publiés sur la liste des « most wanted », pour en réaliser une version monumentale dessinée à l’ombre à paupière et rehaussée de paillettes, redorant une image qui par définition est peu avantageuse. En décalant ainsi notre regard, elle en libère les fausses attentes, nous permet de voir. Elle aussi manie les oppositions : la délicatesse des produits maquillant, la légèreté des paillettes renvoient plutôt à l’insouciance de la fête, à la séduction, aux plaisirs. Les deux matériaux, féminins dans l’imaginaire collectif, sont en contradiction avec les sujets qu’ils représentent : menace, danger, criminalité, violence. Sans doute parce que les faits reprochés à la plupart de ces femmes sont eux mêmes en contradiction avec leur présence sur la liste des criminels les plus dangereux du pays. Femmes fantômes, elles apparaissent plus que jamais en « stand by », en attente de vivre. La pandémie mondiale de coronavirus, le souvenir très récent de deux mois de confinement anxiogène, un temps suspendu, des vies entre parenthèses, modifient notre rapport au monde, nous font appréhender différemment notre environnement immédiat. En direction de la dernière vitrine dans le quartier des Chartrons, on longe les quais de la Garonne. On suit le fleuve, on se perd dans les dédales de la pensée.

 

Brigitte Zieger, The Eight Most Wanted Women, 2012, 9 dessins encadrés sous verre, techniques mixtes, ombre à paupières et paillettes sur papier, 108 cm x 80 cm, Vue de la vitrine des Essais, Lycée Montaigne, dans le cadre de  "Météoroïdes", Bordeaux, 2020, commissariat : Elise Girardot © Brigitte Zieger. Brigitte Zieger, The Eight Most Wanted Women, 2012, 9 dessins encadrés sous verre, techniques mixtes, ombre à paupières et paillettes sur papier, 108 cm x 80 cm, Vue de la vitrine des Essais, Lycée Montaigne, dans le cadre de "Météoroïdes", Bordeaux, 2020, commissariat : Elise Girardot © Brigitte Zieger.

Dans la vitrine de la galerie Eponyme, les apparences sont trompeuses. Une étrange sculpture suspendue renvoie la lumière de façon fragmentée au fur et à mesure qu’elle se réfléchit sur ses multiples surfaces miroitantes. Cette curieuse boule à facettes nous attire, suscite plus que jamais le désir de la fête, l’envie de lâcher prise, mais sa forme singulière crée des sentiments contraires, entre attraction et répulsion, inquiétude et exaltation. « Ces boules à facettes, mêlées à d’autres de mes travaux, apparaissent alors comme témoins du début d’une fête qui grince, d’une société au bord du burn out[4] » confie Jeanne Susplugas (née en 1974 à Montpellier, vit et travaille à Paris). « Disco ball (Ether) » reprend en volume la forme moléculaire de l’éthanol. Dans la série « Disco ball », à laquelle la pièce appartient, des boules à facettes prennent l’aspect des différentes molécules qui agissent sur le comportement humain. L’artiste interroge dans son travail l’addiction et la dépendance, s’intéresse à l’aliénation. Nous traversons nos vies accompagnées de petites béquilles, dont le nombre varie en fonction du taux d’anxiété auquel nous sommes exposés. A l’incertitude d’une époque en mutation s’ajoute désormais le spectre des épidémies à venir. Alors que le coronavirus rode et menace toujours, l’expérience traumatisante du confinement, ritualisé par sa météo des morts et ses applaudissements, nous rappelle violemment notre précarité d’humain.es. Au moment où nous nous levions pour espérer sauver le monde que nous avons grandement contribué à mettre en péril, où nous pensions en maitriser chaque recoin, un simple virus nous renvoie à notre inéluctable condition de mortel·les. Les œuvres de Rebecca Brueder, Brigitte Zieger et Jeanne Susplugas peuvent elles aussi s’interpréter comme des vanités. Les pierres hybrides, les visages fantômes, les boules à facettes illicites ont remplacé la crâne d’Adam sur lequel été invités à méditer les chrétiens, un peu trop attachés aux plaisirs terrestres.

Jeanne Susplugas, Disco ball (Ether), 2019, Polystyrène, miroirs, Production : ZAT 2019-100 artistes dans la Ville, Dimensions de la caisse 2870 x 1270 x H1420 mm, "Météoroïdes", Bordeaux, 2020, commissariat : Elise Girardot © Jeanne Susplugas; Crédit photo : Emma Blanchard Jeanne Susplugas, Disco ball (Ether), 2019, Polystyrène, miroirs, Production : ZAT 2019-100 artistes dans la Ville, Dimensions de la caisse 2870 x 1270 x H1420 mm, "Météoroïdes", Bordeaux, 2020, commissariat : Elise Girardot © Jeanne Susplugas; Crédit photo : Emma Blanchard

Lorsqu’une astroïde se désagrège, elle propulse des milliers de petits fragments dans l’espace interplanétaire. Les météoroïdes sont des pierres spatiales dont la taille varie d’un atome à un mètre.  Si l’un d’entre eux vient à pénétrer l’atmosphère, il s’embrase, produisant un phénomène lumineux qui, selon l’intensité, le fait météore ou étoile filante. Sans doute sommes nous aujourd’hui encore hébétés par les récents évènements, réfugiés quelque part dans un entre-deux, entre rêve et réalité, au seuil de deux interstices. Le temps suspendu ne reprend pas son cours avec la fulgurance d’un météore. Quelque chose nous échappe. « Pour Jeanne, Brigitte et moi il y a la volonté de confronter le public à une réalité dissimulée derrière des airs scintillants. C'est un bilan assez triste d'un monde où l'on considère les femmes qui se battent pour leurs droits comme des criminelles, où l'on noie son chagrin dans des analgésiques où pour ma part l'on nie l'étendu de l'impact de nos déchets[5] » confie Rebecca Brueder. A la mélancolie d’un monde qui disparaît irrémédiablement un peu plus chaque jour et dont il semble falloir se résoudre à faire le deuil, le déni servant l’inertie, les œuvres de Rebecca Brueder, Brigitte Zieger et Jeanne Susplugas, dessinent des résistances. Les artistes, vigies sensibles et poétiques, nous alertent sans cesse sur l’état du monde. Tant qu’il y des vitrines pour les montrer, des curieux pour les contempler, les comprendre, les admirer, nous serons vivants. Car survivre ne suffit pas.

Rebecca Brueder, Briquomérats, Brique mortier, nylon, plastique, eau, 2018, "Météoroïdes", Bordeaux, 2020, commissariat : Elise Girardot © Rebecca Brueder; Crédit photo : Emma Blanchard Rebecca Brueder, Briquomérats, Brique mortier, nylon, plastique, eau, 2018, "Météoroïdes", Bordeaux, 2020, commissariat : Elise Girardot © Rebecca Brueder; Crédit photo : Emma Blanchard

[1] Elise Girardot,  Rebecca Brueder. Ruées, avril 2020, https://www.elisegirardot.com/rebecca-brueder Consulté le 13 août 2020.

[2] Ibid.

[3] Bénédicte Ramade, « Brigitte Zieger, Dangerous Woman », in Metamatic Reloaded, catalogue d’exposition, Musée Jean Tinguely, Bâle, Berlin, Kehrer Heidelberg, p.142-149, 232-237.

[4] Elise Girardot, « Entretien avec Jeanne Susplugas », Bordeaux Art Contemporain, 25 juin 2020, https://bordeauxartcontemporain.com/2020/06/25/entretien-avec-jeanne-susplugas-artiste/ Consulté le 13 août 2020.

[5] Entretien de Rébecca Brueder à paraître.

Brigitte Zieger, The Eight Most Wanted Women, Angela Davis, 2012, 9 dessins encadrés sous verre, techniques mixtes, ombre à paupières et paillettes sur papier, 108 cm x 80 cm, Vue de la vitrine des Essais, Lycée Montaigne, dans le cadre de  "Météoroïdes", Bordeaux, 2020, commissariat : Elise Girardot © Brigitte Zieger. Brigitte Zieger, The Eight Most Wanted Women, Angela Davis, 2012, 9 dessins encadrés sous verre, techniques mixtes, ombre à paupières et paillettes sur papier, 108 cm x 80 cm, Vue de la vitrine des Essais, Lycée Montaigne, dans le cadre de "Météoroïdes", Bordeaux, 2020, commissariat : Elise Girardot © Brigitte Zieger.

« METEOROIDES » - Du 2 juillet au 12 septembre 2020. Commissariat artistique d'Elise Girardot.

Exposition à parcourir à Bordeaux :

XHC Minor Street 2, quai des Queyries (Stalingrad)
Vitrine des Essais 336, rue Sainte-Catherine
Eponyme Galerie 3, rue Cornac

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.