Cristof Yvoré. Ce que peindre veut dire

Disparu en 2013 à l'âge de quarante-sept ans, Cristof Yvoré a construit une œuvre sensible et personnelle, affranchie des codes et tendances de la peinture, hors du temps. A Marseille et Clermont-Ferrand, un corpus d'une soixantaine de pièces permet d'en appréhender l'essence. Celle d'une traversée intérieure, à l'abri du monde, qui interroge ce que peindre veut dire aujourd’hui

Cristof Yvoré, Pots, lapin, fenêtres, fleurs. Vue de l’exposition au Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur. © Photo Laurent Lecat / Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur, Marseille. Courtesy Zeno X Gallery, Anvers. Cristof Yvoré, Pots, lapin, fenêtres, fleurs. Vue de l’exposition au Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur. © Photo Laurent Lecat / Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur, Marseille. Courtesy Zeno X Gallery, Anvers.
L'exposition qui aura animé l'été du FRAC Provence-Alpes-Côte d'Azur à Marseille, avant de s'installer cet automne dans les espaces du FRAC Auvergne à Clermont-Ferrand, et celle, monographique, d'un inconnu du grand public, le peintre Cristof Yvoré. Voilà six ans déjà qu'il s'est éteint, emporté par la maladie à l'âge de quarante-sept ans. Bien trop tôt. La découverte de son œuvre est une révélation. On comprend la nécessité qu'ont éprouvée les deux institutions de donner à voir sa peinture singulière, construite en dehors des règles et tendances, une peinture de l'intérieur, hors d'atteinte des bruits du monde, méthodiquement tenus à distance. Le Kunstforum de Darmstadt accueillera l'exposition en 2020, assurant au peintre une visibilité qui lui fait toujours cruellement défaut, du moins en France. Intitulée "Pots, lapin, fenêtres, fleurs. 1993 - 2013", l'exposition traverse vingt ans de création, prenant acte du nombre restreint des sujets, toujours anecdotiques, qu'il peint, les puisant dans la banalité du quotidien : natures mortes, essentiellement des bouquets de fleurs, parties d'espaces domestiques, tel des coins de murs, vaisselle, fragments de façade d'immeuble, ils ne sont que détails, insignifiants ordinaires, représentés sur des toiles de petit ou moyen format d’où la figure humaine est presque toujours absente. Ils n'en sont pas moins autant de thèmes récurrents, des clichés, dans l'histoire de la peinture. La palette de couleurs sourdes, presque monochrome, rappelle les tonalités usitées dans les écoles du nord, dans les peintures flamandes notamment, qu'il connait bien pour avoir vécu à Anvers, parfois contredite par de rares couleurs chaudes cependant jamais totalement vives, le orange des tulipes ou le rouge de fleurs se détachant sur le bleu du ciel. Chez le peintre, il ne s'agit jamais de représentations d'objets peints d'après modèles, mais de souvenirs anciens, plus ou moins vagues, d'objets vus, prétextes à la figuration des stéréotypes de la peinture. Celle de Cristof Yvoré est avant tout organique, amas de couches superposées jusqu'à la limite à l'aide d'outils de chantier, convoquant une matérialité parfois poisseuse, couches rajoutées jusqu'à la saturation, à la frontière du mauvais goût quelquefois. S'il respecte les conventions dans ses toiles, celles-ci sont introduites de façon anticonformiste : un désordre dans un certain ordre donné, celui de la peinture.

Cristof Yvoré, Pots, lapin, fenêtres, fleurs. Vue de l’exposition au Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur. © Photo Laurent Lecat / Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur, Marseille. Courtesy Zeno X Gallery, Anvers. Cristof Yvoré, Pots, lapin, fenêtres, fleurs. Vue de l’exposition au Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur. © Photo Laurent Lecat / Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur, Marseille. Courtesy Zeno X Gallery, Anvers.

 

Laisser les choses dans leur désordre

Cristof Yvoré, Sans titre, 2013, huile sur toile, 165;5 x 200 cm, collection FRAC Provence-Alpes-Côté d'azur, Marseille © Guillaume Lasserre Cristof Yvoré, Sans titre, 2013, huile sur toile, 165;5 x 200 cm, collection FRAC Provence-Alpes-Côté d'azur, Marseille © Guillaume Lasserre
Poser quelque chose sans savoir où il va, tel parait être le mot d'ordre qui prévaut à l'élaboration de l'œuvre de Cristof Yvoré. L'artiste prend un objet banal du quotidien pour en faire autre chose dans la peinture. Un objet qui trouve sa chair et son épaisseur dans l'acte de peindre. Pourtant, il ne transcende pas sur la toile ces fragments de vie quotidienne. Ils restent sans intérêt, ne quittent pas leur banalité pour devenir remarquables. La force de la peinture d'Yvoré est de ne pas être tout à fait dans l'incarnation du réel, ni tout à fait dans sa stylisation, entre le néant et l'incarnation, l'anecdotique et le menaçant. Si la référence à l'œuvre du peintre italien Giorgio Morandi (Bologne, 1890 - ibid., 1964) parait fondée, elle n'en est pas moins singulière. Comme lui, le maitre transalpin ne peut être affilié à un courant de peinture spécifique. Cristof Yvoré avait une curiosité immense pour tout. Chez les auteurs qu'il observe, il va chercher le goût d'une nourriture. Le peintre est un érudit. Ainsi, peut-on voir dans les branches d'amandiers le modèle de "L'amandier en fleurs" que Van Gogh peint en 1890 inspiré par l'art japonais (Musée Van Gogh, Amsterdam). Quintessence de la peinture de l'artiste hollandais, sans cesse reproduite, elle se confond désormais avec les images que l'on trouve sur les couvercles des boites de chocolats, devient ordinaire. Peut-on encore peindre des fleurs sans ironie ? sans provocation ? Cette possible dérision apparait chez Yvoré comme une façon de défier et de se méfier de la gravité. On remarque sa manière particulière de travailler la lumière, dans une sorte d'emphase, entre le clair et le sombre, le clair-obscur et l'obscurité. Le silence et le vide dominent ses toiles qui fonctionnent par choc émotionnel. Le peu d'intérêt que suscite les sujets, leur futilité, voire leur vacuité, invitent à l'introspection.

Cristof Yvoré, Pots, lapin, fenêtres, fleurs. Vue de l’exposition au Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur, 2019. © Photo Laurent Lecat / Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur, Marseille. Courtesy Zeno X Gallery, Anvers. Cristof Yvoré, Pots, lapin, fenêtres, fleurs. Vue de l’exposition au Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur, 2019. © Photo Laurent Lecat / Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur, Marseille. Courtesy Zeno X Gallery, Anvers.

A la surface

Cristof Yvoré, Sans titre, 2011, huile sur toile, 112 x 94,5 cm. © photo: Guillaume Lasserre, Courtesy Zeno X Gallery, Anvers Cristof Yvoré, Sans titre, 2011, huile sur toile, 112 x 94,5 cm. © photo: Guillaume Lasserre, Courtesy Zeno X Gallery, Anvers
Sait-on jamais ce qu'on regarde véritablement lorsqu'on est confronté aux toiles de Cristof Yvoré? Lorsque l'on passe d'une nature morte, un bouquet de fleurs, à un rideau, à l'angle d'une pièce? A la géométrie quasi abstraite des façades d'immeubles modernes. Celles-ci sont abordées toujours de la même façon, dans un cadrage resserré, quasi photographique. L'exercice permet d'interroger la grille qui se dessine dans les tons gris, en opposition aux grands carrés noirs qui figurent les ouvertures vitrées de la construction. Quel autre élément que la grille renvoie le mieux – en en incarnant le stéréotype – à la peinture abstraite moderniste ? Face à la dualité entre la légèreté et l'austérité qui caractérisent les peintures des façades de Cristof Yvorè, il revient en mémoire à Eric Suchère,  auteur du très beau texte du catalogue qui accompagne l'exposition, les dernières œuvres du peintre américain Mark Rothko[1]. Pourtant, comme il le souligne lui même, quelque chose, les ombres portées à peine perceptibles à gauche des montants verticaux, ramène inéluctablement les peintures d'Yvoré à la figuration, "la superposition de deux surfaces, une surface sur une autre où l'image est à la surface, où l'image est surface ou la surface est aussi sur l'image, où deux choses sont à la fois visibles, séparément et superposées – surface de la peinture et image – et ils nous revient de passer alternativement de l'une à l'autre." Autre ouverture vers l'abstraction, les rideaux. Ceux qu'il peint sont tout sauf naturels, lourds tissus pendant de façon grossière, suivant un angle de mur – tentative avortée de réintroduire de l'espace –, dans une absence totale de légèreté, celle-là même que l’on attend d’un voile. Restent les cylindres que forment les plis qui, dans leur répétition, tendent vers l'abstraction. Finalement, les sujets que traite Cristof Yvoré ne sont aucunement des représentations mais seulement les idées de ces représentations. Ses peintures sont muettes, ne disent rien, comme la plupart des peintures de la modernité dont l’un des enjeux a été l’expulsion de la narration. Pourtant, il se dégage de ses toiles une amorce de narration qui reste néanmoins en suspens, n’atteignant jamais le récit.

Cristof Yvoré, Pots, lapin, fenêtres, fleurs. Vue de l’exposition au Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur, 2019. © Photo Laurent Lecat / Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur, Marseille. Courtesy Zeno X Gallery, Anvers. Cristof Yvoré, Pots, lapin, fenêtres, fleurs. Vue de l’exposition au Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur, 2019. © Photo Laurent Lecat / Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur, Marseille. Courtesy Zeno X Gallery, Anvers.

C'est à Marseille que l'exposition, la première de cette envergure en France, a fait sa première escale. Comment pouvait-il en être autrement ? La citée phocéenne fut le lieu choisi, de vie et de travail de Cristof Yvoré, loin du tumulte parisien. Pourtant rien dans son œuvre n'évoque la lumière si particulière du sud. Aux couleurs chaudes du soleil méditerranéen se substitue la palette sourde de bruns et marrons qui rappelle les écoles du nord. Toute sa vie fut dédiée à la peinture, s'approchant toujours un peu plus de la limite, tentant de l'éprouver dans sa matérialité comme dans sa composition.  Un travail de solitaire sollicité dans le monde entier, sans doute car son œuvre n'a pas besoin de s'accompagner de littérature, elle dispose de son propre langage, simple, immédiat, universel. Plus que les sujets qu'il représente, son art interroge l'acte même de peindre. Au fond, à travers ses recherches obsessionnelles pour le théoriser, Cristof Yvoré apparait comme un artiste éminemment conceptuel. C'est le cadrage, la lumière, le rapport à l'histoire qui l'intéressent. Ils sont les véritables sujets de tableaux qui en représentant de manière littérale autant de clichés de l'histoire de la peinture – bouquets de fleurs, coins de table, vaisselle, draperies, façades d'immeuble – en questionnent sa contemporanéité. Finalement, Cristof Yvoré, à défaut d’y répondre, est certainement celui qui, en cherchant constamment à en repousser la limite, s’est approché au plus prêt de ce questionnement essentiel : où en est-on avec la peinture aujourd'hui ?

[1] Eric Suchère, Cristof Yvoré, catalogue de l'exposition éponyme, 2019, p. 116. 

Cristof Yvoré, Pots, lapin, fenêtres, fleurs. Vue de l’exposition au Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur, 2019. © Photo Laurent Lecat / Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur, Marseille. Courtesy Zeno X Gallery, Anvers. Cristof Yvoré, Pots, lapin, fenêtres, fleurs. Vue de l’exposition au Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur, 2019. © Photo Laurent Lecat / Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur, Marseille. Courtesy Zeno X Gallery, Anvers.

 Cristof Yvoré, exposition monographique - Commissariat: Pascal Neveux, Directeur du FRAC Provence-Alpes-Côte d'Azur, Jean-Charles Vergne, Directeur du FRAC Auvergne; Commissaire associée: Valérie Bourdel.

Jusqu'au 22 septembre - Du mardi au samedi, de 12h à 19h; Dimanche, entrée libre de 14h à 18h

FRAC Provence-Alpes-Côte d'Azur
20, boulevard de Dunkerque
13 002 MARSEILLE

Du 12 octobre 2019 au 19 janvier 2020,

FRAC Auvergne
6, rue du Terrail
63 000 CLERMONT-FERRAND

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