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Billet de blog 14 sept. 2022

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Rosa Bonheur, l'affranchie

Le musée des Beaux-arts de Bordeaux, ville où elle est née il y a deux-cents ans, célèbre l’art de Rosa Bonheur dans une importante rétrospective organisée avec le musée d'Orsay où elle sera présentée cet automne. Peintre animalière à la renommée mondiale, admirée de Sadi Carnot et amie de Buffalo Bill, elle fut l’une des femmes les plus prospères de son temps.

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Anna Klumpke Portrait de Rosa Bonheur, 1898, huile sur toile, 117,2 × 98,1 cm, New York, The Metropolitan Museum of Art © Photo : The Metropolitan Museum of Art, Dist. RMN-Grand Palais / image of the MMA

Marie-Rosalie Bonheur est née le 16 mars 1822 à Bordeaux. En cette année de bicentenaire, le musée de Beaux-arts de sa ville natale s’associe au musée d’Orsay pour élaborer une grande exposition rétrospective de son œuvre, actuellement présentée par l’institution bordelaise pour quelques jours encore avant d’être montrée à Paris à partir de la mi-octobre. La dernière manifestation d’envergure dédiée à l’artiste en France s’est tenue il y a vingt-cinq ans. La rétrospective de 1997, qui avait débuté son itinérance à Bordeaux avant d’être présentée au musée de l’École de Barbizon puis au Dahesh museum de New York, permit la redécouverte de Rosa Bonheur, contemporaine de Gustave Courbet et Jean-François Millet, célèbre de son vivant, tombée dans l’oubli juste aprés sa mort. Peintre et dessinatrice hors norme, elle se fait rattraper par son destin de femme. L’exposition a la volonté de la sortir de cette image ringarde et caricaturale, profondément injuste, de peintre des vaches et des chiens. En portant une attention particulière au regard des animaux qu’elle représente, elle révèle l’altérité profonde et la singularité des autres vivants, anticipant de façon surprenante le débat actuel sur notre rapport à l’autre.

Rosa Bonheur (1822-1899), La Foulaison du blé en Camargue, 1864-1899, huile sur toile © Musée des Beaux-Arts de Bordeaux, photo F. Deval.

« Célébrer au moyen de mon pinceau l’art de tracer les sillons »

Rosa Bonheur déménage à Paris en 1829 pour suivre son père le peintre Raymond Bonheur, et ses sœurs. Elle grandit dans une famille d’artistes, se formant auprès de son père, saint-simonien progressiste. Sa mère, Sophie Marquis, enseigne la musique. Elle meurt alors que Rosa n’a que douze ans. La jeune fille passe ses étés dans le château de son grand-père à Quinsac, près de Bordeaux. Là, elle se familiarise avec la nature, commence à dessiner ses premiers animaux. À treize ans, elle quitte son travail de couturière pour se consacrer entièrement au dessin et à la peinture. Elle est à peine âgée de dix-huit ans lorsqu’elle présente son premier tableau au Salon de 1839 où elle décroche le troisième prix. Au Salon de 1848, elle reçoit un premier prix, la médaille d’or, pour « Bœufs et Taureaux, race du Cantal », tableau aujourd’hui disparu.

Rosa Bonheur (1822-1899), Labourage nivernais, dit aussi Le Sombrage, 1849, huile sur toile © Musée d'Orsay, Dist. RMN-Grand Palais /photo Patrice Schmidt.

Ce prix lui permet d’obtenir une commande d’État l’année suivante. « Le labourage nivernais » (1849) est aujourd’hui conservé au musée d’Orsay. « J’avais bien aussi l’arrière-pensée de célébrer au moyen de mon pinceau l’art de tracer les sillons d’où sort le pain qui nourrit l’humanité tout entière[1] » confiera-t-elle bien plus tard. L’animal occupe le centre de la composition. Les bœufs sont plus détaillés, plus finis que les hommes. Le choix de l’oblique exprime l’idée du mouvement. Rosa Bonheur va montrer la souffrance animale. Précision du moment, précision de l’anatomie : les peintures ont une valeur scientifique, d’autant plus qu’une partie des animaux représentés appartient à des races aujourd’hui disparues. L’artiste peint dans un style réaliste classique auquel elle sera toujours fidèle, en marge des nombreux mouvements picturaux qui vont se succéder dans cette deuxième moitié du XIXème siècle. Rosa Bonheur fut l’une des premières membres de la société protectrice des animaux (SPA).

Rosa Bonheur (1822-1899), Le Marché aux chevaux, 1855, huile sur toile © The National Gallery, Londres.

Si l’immense « marché aux chevaux » (1852-55), conservé au Metropolitan Museum de New York n’a pas fait le voyage comme en 1997, la version de la National Gallery de Londres (1855), copie réduite au quart de la taille de l’original, faite par Rosa Bonheur à la demande d’Ernest Gambart, son marchand londonien, pour faciliter le travail de gravure de Thomas Landseer qu’il finance, permet d’apprécier l’une des toiles les plus emblématique de l’artiste. Elle y représente une scène de vente aux chevaux de trait, principalement Percherons, se déroulant au marché aux chevaux de Paris, situé non loin de la Salpêtrière. Souhaitant être au plus près de la réalité, « elle alla deux fois par semaine, durant dix-huit mois, étudier son sujet au marché aux chevaux[2] » écrit en 1859 Émile Cantrel dans la revue L’artiste[3]. L’œuvre sera présentée une première fois inachevée au Salon de 1853 avant d’être exposée en 1855 lors de l’Exposition universelle. Les chevaux occupent le premier plan, groupés, au trot, au galop, certains sont montés à cru. « Elle retrouve dans son Marché aux chevaux, les qualités de ses premières œuvres, et elle y ajoute avec une rare vigueur, un accent général de vérité, et un mouvement dont on ne l’aurait pas crue capable[4] » écrit Alphonse de Calonne dans la Revue contemporaine de 1853, ne pouvant s'empêcher de rajouter : « Le plus grand mérite de ce tableau, on le reconnaîtra tout à l’heure avec nous, c’est de sortir de l’atelier d’une femme, et c’est à cette circonstance qu’il faut attribuer pour une bonne partie, le grand succès qu’il obtient ». Elle sera écartée de la cérémonie de récompense de la médaille artistique de première classe, les femmes étant interdites de concourir.

Rosa Bonheur (1822-1899), Chevaux en liberté, ca. 1898-1899, huile sur toile. © Château de Rosa Bonheur, By Thomery

Permis de travestissement

La peintre obtient de la préfecture de police un permis de travestissement lui permettant de porter le pantalon[5] pour travailler. Le tableau cherche à montrer le moment autour du carrousel. Si Rosa Bonheur n’a jamais fait d’autoportrait, elle s’est, en revanche, faite portraiturer à plusieurs reprises non sans intervenir elle-même parfois directement sur la toile comme c’est le cas dans son portrait peint par Édouard-Louis Dubufe en 1857 (Château de Versailles) dans lequel elle exécute la tête de bovin dont elle enserre l'encolure de son bras droit qui tient un stylet, le gauche une chemise en carton renfermant les dessins réalisés sur le vif. Le regard perdu dans ses pensées, l’artiste fixe dans le hors-champ devant elle la ligne d’horizon qu’elle semble avoir choisie. Le portrait renvoie une image d’indépendance, d’assurance et de pouvoir, rare pour ne pas dire unique, dans la représentation des femmes artistes en ce milieu du XIXème siècle.

Édouard-Louis Dubufe (1819-1883) et Rosa Bonheur (1822-1899), Portrait de Rosa Bonheur, 1857, Huile sur toile © RMN-Grand Palais (Château de Versailles) / photo Gérard Blot.

Avec l’argent de la vente du « marché aux chevaux », elle fait l’acquisition du château de By, près de Fontainebleau, et s’y installe dans les années 1850, avec Nathalie Micas (1824-1889), rencontrée pendant son enfance, et la mère de celle-ci. By prend alors des allures de matrimoine. La période est très productive pour Rosa Bonheur qui dispose désormais d’une ménagerie complète. Les deux femmes travaillent main dans la main. « Avant de réaliser un tableau, elle multiplie les dessins et, sans laisser de place au hasard, utilise les procédés de report précis que sont le calque et la mise au carreau. Ce travail préparatoire lui est souvent épargné par Nathalie Micas[6] »explique Leila Jarbouai, co-commissaire de l’exposition, dans le remarquable catalogue qui l’accompagne. Un portrait de 1893, réalisé par George Achille-Fould (1865-1951), représente l’artiste dans son atelier au crépuscule de sa vie. Assise devant son chevalet, vêtue d’une blouse bleue et d’un pantalon brun, elle prend la pose avec assurance alors qu’elle achève le portrait d’une famille de lions – aujourd’hui conservé au musée Pouchkine à Moscou. Sur sa gauche se distingue un détail de son dernier tableau resté inachevé : l’immense « foulaison du blé en Camargue » (1864-99), conservée au musée des Beaux-arts de Bordeaux.

George Achille-Fould (1865-1951), Rosa Bonheur dans son atelier, 1893, huile sur toile © Musée des Beaux-Arts de Bordeaux, photo L. Gauthier.

Portraitiste de l’âme animale

Elle accorde une expressivité parfois exacerbée aux animaux qui l’entourent, notamment à ses chiens, à l’image de « Barbaro après la chasse » (vers 1858) qu’elle représente fatigué, la crainte se lisant dans sa position et son regard, ou de l’étonnante série de pastels de cinq têtes de chien qu’elle envoie au Salon des Amis des Arts de Bordeaux en 1869 avec la volonté qu’ils demeurent dans sa ville natale : « Ces cinq études resteront comme souvenir de moi, soit au Musée de la Ville, soit à la Société des Amis des Arts. Je les offre avec plaisir ; c’est une satisfaction d’amour-propre d’artiste, et je désire que ces études ne soient pas séparées[7] » écrit-elle. Chacune des cinq études exprime un sentiment comme exemple le doute ou la fierté.

Rosa Bonheur (1822-1899), Barbaro après la chasse, ca. 1858, huile sur toile © Philadelphia Museum of Art, États-Unis.

Rosa Bonheur nourrit une passion pour les cerfs, qui lui inspirent bon nombre de tableaux parmi lesquels « le roi de la forêt » (1878, collection particulière), magnifique portrait de cerf dans lequel on ne compte pas moins de cinquante-deux couleurs différentes. Elle s’intéresse aussi beaucoup aux lions dont elle possède un couple dans sa ménagerie personnelle.  Le « portrait de lion » (1879) du musée du Prado, qui sert d’affiche à l’exposition bordelaise, est représenté fier et puissant. Quelques années auparavant, alors qu’elle a peint très peu d’oiseaux dans sa carrière, elle réalise « l’aigle blessé » (vers 1870, Los Angeles County Museum of Art) au moment même de la chute de Napoléon III, offrant possiblement une double lecture notamment politique du tableau, unique exemple dans son œuvre. Durant cette période, Rosa Bonheur utilise aussi du papier bleu dont la propriété colorée permet de baigner la scène représentée d’une atmosphère onirique, à l’image de l’étude de lion dit aussi « le lion contemplatif », dont on ne peut s’empêcher de penser en le voyant qu’il a été une source d’inspiration pour le film des studios Walt Disney, « Le Roi Lion », tant le parallèle est saisissant. 

Rosa Bonheur, Le Roi de la forêt,1878, 2,44 x 175 cm, Collection particulière © Photo Christie’s Images / Bridgeman Images

« En matière de mâles, je n’aime que les taureaux que je peins »

Lorsque Nathalie Micas décède en 1889, Rosa Bonheur commence une correspondance avec une jeune peintre américaine de trente-quatre ans sa cadette, Anna Klumpke (1856-1942). Le 14 septembre 1897, celle-ci écrit à Rosa Bonheur pour lui demander si elle accepterait de poser pour elle. « Je suis à votre disposition, chère mademoiselle, pour le portrait[8] » lui répond-elle dans sa lettre datée du 31 mars 1898. Elle va passer la dernière année de sa vie avec elle, en faisant sa légataire universelle. Klumpke réalise en 1898 le dernier portrait de Rosa Bonheur (Metropolitan museum, New York) et rédige une biographie plus ou moins dictée par l’artiste.

Auteur inconnu Rosa Bonheur et Nathalie Micas, n. d., cliché sur plaque de verre. © By-Thomery, château de Rosa Bonheur

À la lettre d’un monsieur un peu trop empressé, Rosa Bonheur répond par une fin de non-recevoir : « Cher Monsieur, si vous saviez comme je m’intéresse peu à votre sexe ! En matière de mâles, je n’aime que les taureaux que je peins[9] ». Malgré les évidences, les historiens, les témoignages d'époque de son entourage intime, les mots mêmes de Rosa Bonheur qui dans son testament prend soin de préciser : « ... et j'ai pensé que maintenant j'avais le droit de vivre pour moi et de disposer à mon gré de mon bien personnel, n'ayant eu ni enfants, ni tendresse pour le sexe fort, si ce n'est une franche et bonne amitié pour ceux qui avaient toute mon estime[10]», jusqu’au tombeau commun au cimetière du Père-Lachaise, certains continuent encore d’invisibiliser son homosexualité. Ainsi, dans l’ouvrage[11] paru en février dernier sur la couverture duquel elle prend soin d’apposer le mot « roman », Patricia Bouchenot-Déchin passe sous silence la rencontre en 1836 avec Nathalie Minas, qui est pourtant déterminante pour Rosa Bonheur, gomme leur relation qui durera cinquante-trois ans, jusqu’à la mort de Nathalie, pour prêter à la célèbre peintre une passion amoureuse avec l’artiste britannique Edwin Landser : « Elle connut une carrière fulgurante et vécut un amour fou avec Sir Edwin Landser, le plus grand peintre et sculpteur britannique de son temps, qui nous est pour la première fois révélé » peut-on lire sur le site des éditions Albin Michel. Dans le roman même : « Rosa s’empourpre, s’étrangle, voudrait le gifler. Landseer, passionné mais prudent, s’empare de ses mains et les porte contre son cœur ». Là, c’est carrément l’historien qui s’étrangle, d’autant que, dans son roman biographique, Bouchenot-Déchin coupe court à toute discussion possible en faisant disparaitre par le feu toute la correspondance amoureuse, Rosa Bonheur détruisant elle-même l’unique preuve sur laquelle reposait l’histoire. Sans l’indication « roman », l’ouvrage pourrait être qualifier de révisionniste. Surtout, on ne comprend pas bien l’enjeu qu’il y a encore aujourd’hui à « hétéroïser » Rosa Bonheur qui, si elle n’a jamais revendiqué son homosexualité, ne l’a jamais cachée non plus. C’est précisément ce qui fait d’elle l’une des rares femmes libres et respectées de son temps, à la faveur il est vrai de la fortune considérable que lui rapporte la vente de ses tableaux. La richesse met à l’abri Rosa Bonheur en faisant d’elle une femme de pouvoir. Heureusement, l’exposition bordelaise réaffirme, à travers deux alcôves abritant symboliquement l’espace intime, la place occupée par les femmes de sa vie, Nathalie puis Anna qui à sa mort rejoint le couple dans le tombeau familial.

Rosa Bonheur, Changement de pâturages (Rowing boat), huile sur toile, 1863, 64 x 100 cm, Kunsthalle de Hambourg © Photo: Bridgeman Art Library / Foto: Walford, Elke

De Napoléon à Buffalo Bill

Les espaces au sous-sol sont consacrés aux voyages de Rosa Bonheur en Auvergne, dans le nivernais et à Nice, ainsi qu’aux deux grands séjours qui l’ont profondément marquée : les Pyrénées et l’Écosse. Là, elle se nourrit de l’observation des moutons notamment, découvrant, dans ce pays de landes au nord de l'Angleterre, les barques qui assurent la traversée des lacs, moyen de locomotion conduisant les animaux d'un pâturage à l'autre. En se rendant en Écosse en 1856 pour suivre « le marché aux chevaux » dans sa tournée internationale, elle y découvre aussi une race inconnue de chevaux, les Shetlands, qui font partie des plus petits équidés du monde, et voit des taureaux traverser une rivière à la nage. En 1889, le plus populaire des « Wild West show[12] », celui de Buffalo Bill, fait escale à Neuilly à l’occasion de sa tournée européenne. Rosa Bonheur rencontre Buffalo Bill. Elle est l’autrice de l’un des très rares portraits le représentant. L’affiche promotionnelle des spectacles aux États-Unis en 1896 donne à voir Napoléon et Buffalo Bill, tous deux à cheval dans un paysage de plaine. Entre eux, Rosa Bonheur est assise, détournant la tête du chevalet sur lequel est disposé le portrait presque achevé de Buffalo Bill, pour venir fixer le regard du spectateur. La scène, relativement improbable, donne une idée de la notoriété de Rosa Bonheur aux États-Unis, entre Napoléon et Buffalo Bill.

Rosa Bonheur (1822-1899), Col. William F. Cody, 1889, huile sur toile © Buffalo Bill Center of the West, Cody, Wyoming, États-Unis

Figure indépendante sur la scène artistique de la seconde moitié du XIXème siècle, Rosa Bonheur est célébrée de son vivant comme la plus grande peintre animalière. Première femme artiste à bénéficier d’une renommée internationale en Europe, en Angleterre et aux États-Unis, elle inverse le rapport animal-humain en représentant des animaux en majesté dont le regard plonge régulièrement dans celui du visiteur. Ils occupent toujours la position centrale du tableau, qui devient un véritable portrait psychologique. Elle les considère ainsi comme des individus à part entière. C’est en cela que l’œuvre de Rosa Bonheur est révolutionnaire. En avance sur son temps, elle apparait étonnement contemporaine de nos préoccupations environnementales dans sa façon de considérer l’animal.

Rosa Bonheur (1822-1899), Mounted Indians Carry- ing Spears, Rocky Bear and Red Shirt, 1890, huile sur carton © Buffalo Bill Center of the West, Cody, Wyoming, États-Unis

Après le « marché aux chevaux », Rosa Bonheur ne participe plus aux Salons français, Gambart lui achetant toutes ses peintures importantes pour les revendre sur le marché anglo-américain. « Le fait qu’il soit propriétaire d’un grand nombre de ses plus importantes œuvres laissa à sa seule discrétion le moment et l’endroit où ces tableaux furent exposés[13] » explique Alexandra Morrison dans le catalogue. Il ira même jusqu’à refuser certains prêts de ses propres œuvres à Rosa Bonheur. Si bien qu’à sa mort en 1899, l’artiste adulée outre-manche et outre-Atlantique est presque totalement oubliée en France. Déjà en 1894, alors qu’elle devient la première femme à être promue au grade d’officier de la Légion d’honneur, après avoir été en 1865 la première femme artiste à être nommée chevalier de la Légion d’honneur, recevant sa décoration des mains de l’impératrice Eugénie, beaucoup découvrent qu’elle est encore en vie.

Rosa Bonheur (1822-1899), El Cid, tête de lion 1879, Huile sur toile © Photographic Archive, Museo Nacional del Prado, Madrid.

Tombée dans l’oubli après son décès, l’artiste doit son effacement moins à sa peinture qui, de façon caricaturale, va être taxée d’académisme, qu’au fait d’être une femme, catégorie que l’histoire de l’art, faite par des hommes, s’est appliquée à systématiquement rendre invisible. Il ne faut pas oublier que ce n’est qu’à partir de 1897 que les femmes sont autorisées à passer les examens d’entrée à l’École des Beaux-arts et peuvent assister aux cours théoriques. Dans le cas de Rosa Bonheur, le mépris pour son sexe se double de celui pour le genre animalier. Redécouverte à l’occasion de la rétrospective itinérante de 1997, son œuvre n’en finit pas de se révéler. On notera par ailleurs que sa réhabilitation est avant tout une affaire de femmes. Comme toute grande œuvre, elle nous aide à penser le présent. Féministe avant l’heure, Rosa Bonheur, parce qu’elle incarne la reconnaissance d’un rôle nouveau des femmes dans l’art, fait peur. « Quand Mme Sand sera, elle, à l’Académie française, Mme Stern aux Sciences morales et politiques et Mlle Rosa Bonheur aux Beaux-Arts, nous aurons complet le triumféminat qui se croit un triumvirat ! La France sera sauvée ! Nous aurons atteint notre destinée la plus haute, et c’est nous, les hommes, qui désormais ferons les confitures et les cornichons ![14] » prophétise Jules Barbey d’Aurevilly en 1878. Moins engagée que Flora Tristan, Rosa Bonheur poursuit en peintre solitaire et en dehors de tout engagement politique son combat pour l’indépendance et la liberté des femmes, qui passe par le faire plutôt que par une théorisation de l’humain et de la nature.

Rosa Bonheur (1822-1899), Tête de chien, 1869, fu- sain pastel et craie blanche sur papier bleu © Musée des Beaux-Arts de Bordeaux, photo L. Gauthier.

[1] Citée dans Anna Klumpke, Rosa Bonheur, sa vie, son œuvre, Paris, Flammarion, 1908.

[2] Émile Cantrel, « Galerie du XIXe siècle. XXVI. Mademoiselle Rosa Bonheur », L’Artiste, Partie 2 Au bureau de l’artiste, 1859, pp. 5-8.

[3]  L’Artiste, journal de la littérature et des beaux-arts, est une revue hebdomadaire illustrée française publiée entre 1831 et 1904, réputée pour ses estampes et ses auteurs.

[4] CALONNE, Adolphe de, « Salon de 1853 », Revue contemporaine, tome VIII, 1853, articles des 1er et 15 juin. Réimpression dans Le Magasin des feuilletons, 1853, p. I-XVI. Reproduit dans MASSONNAUD, Dominique (dir.). Le Nu moderne au salon (1799-1853) : Revue de presse. Nouvelle édition [en ligne]. Grenoble : UGA Éditions, 2005 (généré le 12 septembre 2022). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/ugaeditions/8555>. ISBN : 9782377471119.

[5] Rosa Bonheur, une vie pour l’art, Edition Les amis de Rosa Bonheur, 2016, p. 17

[6] Leila Jarbouai, « Rosa Bonheur, dessiner le vivant », in catalogue publié à l’occasion de l’exposition Rosa Bonheur (1822-1899), Bordeaux, musée des Beaux-Arts, 18 mai – 18 septembre 2022 Paris, musée d’Orsay,18 octobre 2022 – 15 janvier 2023, pp. 161-191.

[7] Citation reproduite dans « Rosa Bonheur, Série Têtes de chiens », sur le site du musée des Beaux-arts de Bordeaux, https://www.musba-bordeaux.fr/fr/article/rosa-bonheur-serie-tetes-de-chien Consulté le 2 septembre 2022.

[8] Cette correspondance est citée dans Anna Klumpke, op. cit.

[9] Theodore Stanton, Reminiscence of Rosa Bonheur, New York, and London, 1910, p. 366.

[10] Anna Klumpke, op.cit., p. 420, testament de Rosa Bonheur.

[11] Patricia Bouchenot-Déchin, J’ai l’énergie d’une lionne dans un corps d’oiseau, Albin Michel, 2022.

[12] Spectacles itinérants aux Etats-Unis et en Europe qui connaissent un immense succès entre les années 1870 et 1930. Ils font revivre le mythe de la conquête de l’ouest en mettant en scène des cowboys et des Indiens stéréotypés, et donneront naissance au genre ultra codifié du western au cinéma.

[13] Alexandra Morrison, « Le Roi de la forêt et la célébrité paradoxale de Rosa Bonheur », in catalogue publié à l’occasion de l’exposition Rosa Bonheur (1822-1899), Bordeaux, musée des Beaux-Arts, 18 mai – 18 septembre 2022 Paris, musée d’Orsay,18 octobre 2022 – 15 janvier 2023, pp. 215-219.

[14] Dernière phrase du chapitre VI, in Jules Barbey d’Aurevilly, Les Œuvres et les Hommes, tome V : Les Bas-bleus, Paris, V. Palmé, 1878, XXIII-343 p. Édition électronique, 2015 : Valentin Pacaud (Stylage sémantique), Éric Thiébaud (Stylage sémantique) et Stella Louis (Numérisation et encodage TEI). https://obvil.sorbonne-universite.fr/corpus/critique/barbey-aurevilly_bas-bleus#body-1 Consulté le 10 septembre 2022.

Rosa Bonheur L'art perpétue la renommée - Rosa Bonheur peignant Buffalo Bill 1889 © Buffalo Bill Center of the West, Cody

Rosa Bonheur (1822-1899) - Commissariat : Sophie Barthélémy, directrice, conservatrice en chef du musée des Beaux-Arts de Bordeaux, Sandra Buratti-Hasan, directrice-adjointe, conservatrice des collections XIX-XXe siècles, Leïla Jarbouai, conservatrice en chef arts graphiques et peintures au musée d’Orsay, avec la collaboration de Katherine Brault, présidente du Château de Rosa Bonheur, assistée de Michel Pons.

Jusqu'au 18 septembre 2022, tous les jours sauf le mardi et certains jours fériés, de 11h à 18h.

Musée des Beaux-arts de Bordeaux
20, cours d'Albret
33 000 Bordeaux

Du 18 octobre 2022 au 15 janvier 2023, tous les jours sauf le lundi, de 9h0 à 18h, le jeudi jusqu'à 21h45.

Musée d'Orsay
Esplanade Valéry Giscard D'estaing
75 007 Paris

Rosa Bonheur, «Toutou, le bien-aimé», 1885, 24 x 18,8 cm, Centraal museum, Utrecht © DR

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