« Le visible étant en lui-même suffisamment riche pour constituer un langage poétique évocateur de mystère […] Il faut que la peinture serve à autre chose qu’à la peinture[1] ».
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L’exposition « Magritte. La ligne de vie », qui se tient actuellement au Koninklijk Museum voor Schone Kunsten d’Anvers (KMSKA), se construit autour de la célèbre conférence[2] de René Magritte (1898-1967) au KMSKA en 1938, et invite le visiteur à « cheminer » dans cette leçon, en exposant les tableaux évoqués et en plaçant l’artiste dans le rôle de guide et en même temps de commissaire. La proposition curatoriale frappe d’emblée par son audace. Plutôt que de classer Magritte par périodes ou motifs, le musée fait parler l’artiste, littéralement, et transforme l’espace en une scène où la parole éclaire l’image. Ce dispositif relève d’une intuition dramaturgique qui aurait sans nul doute plu au Magritte orateur. On entend la pensée comme une mise en acte, et la peinture comme une ponctuation visuelle de cette parole. Le procédé est aussi stimulant qu’ambigu. Il humanise Magritte en le rendant proche, mais il pose la question, déjà moderniste, du récit autorisé. Qui parle pour l’artiste et que faisons-nous des blancs et des silences de l’archive ?
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Rassembler les tableaux évoqués dans la conférence de 1938 est un geste historiographique délicat. On suit la généalogie d’une pensée qui, dès l’entre-deux guerres, s’affirme contre l’abstraction et cherche à « peindre des idées ». Imaginé comme une « lecture » et non un simple accrochage, le parcours rend intelligible la continuité des motifs (fenêtres, chapeaux, pipes, nuages, pommes, …) et révèle combien Magritte organise un vocabulaire récurrent pour philosopher visuellement. Il répète souvent ces motifs pour mieux questionner la réalité, la représentation et la solitude. Si l’exposition est relativement compacte, elle se révèle très dense en idées et en œuvres emblématiques. Le cheminement se fait de manière chronologique et thématique, en suivant l’évolution expliquée dans la conférence, des débuts bruxellois de l’artiste à son ancrage dans le surréalisme belge, distinct de son pendant français plus onirique et lyrique. Le côté vertueux de la sélection est d’offrir un Magritte à la fois savant et concret, moins le peintre mystique que le théoricien de la représentation. L’ensemble est à la fois sensible et pédagogique. Toutefois, la scénographie court le risque de subordonner la vision picturale à la performance documentaire. Là où la voix restitue une intention, elle peut aussi étouffer l’écart productif, celui qui fait surgir l’énigme magrittienne, entre l’œuvre et le regardeur.
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Une poésie du visible
Au cœur de la pensée magrittienne, telle qu’exposée dans sa conférence, réside l’idée que le mystère n’est pas un produit de rêves fiévreux, mais une qualité inhérente au monde visible, masquée par la rationalité bourgeoise. Magritte y affirme : « La nature, que la société bourgeoise n’a pas complètement réussi à éteindre, nous offre l’état de rêve, qui donne à notre corps et à notre esprit la liberté dont ils ont un impératif besoin[3] ». Cette liberté onirique, étendue à l’éveil, permet de briser les inhibitions et de redécouvrir les désirs profonds, opposant le surréalisme à un monde incohérent dans lequel l’intelligence côtoie la bassesse et la science sert la destruction. Ce thème implique une critique acerbe de la civilisation : mariages d’argent, palais en ruine, culte de l’or et des nations. Magritte appelle à une révolution prolétarienne, voyant dans le surréalisme un outil d’émancipation spirituelle. L’artiste anticipe la critique de la société de consommation qui fleurira dans les années soixante, et préfigure des questionnements contemporains sur l’image numérique qui nous submerge, là où le visible devient un piège plutôt qu’une révélation.
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Le parcours, qui rassemble une centaine d’œuvres, débute avec les premières pièces et les expérimentations, de l’influence futuriste à l’abstraction, vite abandonnée. Magritte raconte le passage de l’abstrait au figuratif énigmatique. L’autoportrait de 1923, œuvre fascinante de sa période de jeunesse, sert de parfaite introduction. Il illustre le point de départ cubo-futuriste que Magritte évoque au début de sa « ligne de vie », avant d’abandonner l’abstraction pure pour inventer son langage surréaliste d’images à la fois claires et énigmatiques. C’est une belle entrée en matière pour comprendre le rejet de l’abstraction au profit des idées, les énigmes visuelles et les jeux de mots. Ici apparaissent les premiers grands classiques, à l’image de « La clé des champs » (1936), œuvre emblématique de la maturité surréaliste de Magritte, dans laquelle une vitre brisée révèle que le paysage « extérieur » n’était qu’une image peinte sur le verre, les éclats au sol reproduisant fidèlement des fragments du même ciel et des mêmes arbres. « La saveur des larmes » déploie son arbre-feuille anthropomorphe dans lequel la végétation pleure des perles salées, interrogeant la frontière entre l’organique et l’inanimé. Le « seize septembre » (1956, collection du KMSKA) superpose un arbre sur un croissant de lune, un motif récurrent qui symbolise pour Magritte la poésie cachée dans le visible.
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« Ceci n’est pas une pipe (La Trahison des images) », avec ses jeux de mots et d’images, incarne la quête inlassable et parfois conflictuelle de Magritte, l’essence même de son art : une trahison des apparences, un refus de la représentation littérale. Si le célèbre tableau est absent de l’exposition anversoise, il est évoqué à travers la présence de « La trahison des images » (1952), sous-titré « Ceci continue de ne pas être une pipe », reprise tardive et humoristique du motif iconique de 1929. Magritte dessine une pipe accompagnée de l’inscription « Ceci continue de ne pas être une pipe », insistant avec ironie sur le fait que l’image n’est toujours pas l’objet réel. Cette œuvre souligne le paradoxe persistant entre représentation et réalité, jouant sur la continuité de l’énigme visuelle. « L’Avenir » (1936) est l’un des tableaux les plus énigmatiques et les plus poétiques de la période dite « pré-guerre » de Magritte, une œuvre qui, comme souvent chez lui, joue sur l’euphémisme pour faire surgir le vertige. Elle appartient à une série de compositions minimalistes dans laquelle l’artiste semble tester les limites du mystère avec le moins d’éléments possible. Le titre est chargé d’ironie subtile. L’avenir serait-il cette baguette immobile face à l’éternité nocturne ? Ou bien le pain, humble et terrestre, est-il la seule chose tangible qui nous reste quand nous regardons vers demain ?
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Autre œuvre phare, « De wraak (La Vengeance) » (1936) est un tableau dans le tableau poussé à son paroxysme, où l’extérieur (le ciel infini) s’immisce dans l’intérieur clos, brouillant les frontières entre représentation et réalité, entre fiction picturale et monde tangible. Daté de la même année, « Le vrai visage de Rex » est l’œuvre la plus explicitement politique de toute la carrière de René Magritte. Contrairement à ses célèbres énigmes surréalistes, cette lithographie[4] en rouge et noir n’est pas un tableau de chevalet, mais une affiche antifasciste créée sur commande du Comité de Vigilance des Intellectuels Antifascistes belge, en réaction au succès électoral du parti rexiste[5] de Léon Degrelle en mai 1936. Dans « Le présent » (1939), Magritte transforme un aigle fier en une figure hybride. Son corps est dissimulé sous un manteau boutonné, tandis que des feuilles au sol font émerger des sphères blanches énigmatiques (bilboquets). Le surréalisme révèle les paradoxes du visible en juxtaposant l’ordinaire et l’extraordinaire, comme ici l’oiseau noble « habillé » d’humain. Le « Retour de flamme » (1943), peint en pleine Seconde Guerre mondiale, pendant l’occupation allemande de la Belgique, alors qu’il est de retour à Bruxelles après un bref exil à Carcassonne, donne à voir le personnage de Fantômas, célèbre criminel masqué des romans populaires et des films de Louis Feuillade (1913-1914), que Magritte adorait depuis l’adolescence. Fantômas est représenté ici sous une forme « désarmée », non plus assassin froid, mais rêveur mélancolique, comme s’il contemplait le chaos qu’il a (peut-être) provoqué, ou qu’il observe simplement le monde en feu sans y participer. Le tableau appartient à sa brève période dite « Renoir » ou « surréalisme ensoleillé » (1943-1944), dans laquelle l’artiste, lassé du noir et blanc austère de ses énigmes habituelles, adopte temporairement une palette plus chaude, des touches impressionnistes et une lumière vibrante. Rarement exposée, « Confiture de cheval » (1945) est l’une des œuvres graphiques les plus savoureuses, au sens propre comme au figuré, de cette période Renoir.
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Les œuvres les plus iconiques tardives, celles des années cinquante et soixante, sont souvent évoquées comme un aboutissement, à l’instar de « La Chambre d’écoute » (1952), huile sur toile qui figure une pomme géante à l’étroit dans une chambre rose. Accompagnées d’explications tirées de la conférence, ces pièces révèlent comment Magritte, figure de liaison entre les surréalismes anversois et bruxellois, influença des artistes comme Marcel Mariën (1920-1993) ou Léo Dohmen (1929-1999), préfigurant le surréalisme d’après-guerre en Flandre. L’exposition tient aussi son intérêt quand elle élargit la focale aux surréalistes anversois. Ce dialogue local rappelle que Magritte ne se situe pas en dehors des réseaux. Il circule, influence, se dispute, instruit. La mise en regard des œuvres, des collages aux photographies et à la poésie, permet de mesurer l’écho anversois, une variante moins flamboyante, souvent plus sèche, d’un surréalisme qui se veut une arme contre le sens commun. Ce parti pris historique est l’un des acquis de l’exposition. Il replace Magritte dans un tissu social et artistique concret et offre une belle conclusion montrant l’impact durable de la conférence de 1938 sur la scène locale.
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« Nous sommes sujets d’un monde incohérent et absurde »
Le recours à l’intelligence artificielle pour « restituer » la voix de Magritte est le point le plus discuté de l’exposition. Poétiquement, l’idée est troublante. Entendre la conférence, la sentir vibrer, redonne chair à une parole jamais enregistrée. Politiquement et éthiquement, elle soulève des questions sur l’autorité des archives, la postérité vocale et la mise en scène d’un disparu. Le musée transforme la restitution en dispositif critique. On n’entend pas simplement Magritte comme une relique, mais comme un objet historique remanié. Reste à savoir si l’effet spectaculaire ne déplace l’attention du secret des images vers la prouesse technique.
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Sur le plan plastique, la sélection rappelle combien Magritte travaille la surface en maître de l’aporie. Les plans sont plats mais ourlés d’ironie, la lumière est neutre et révélatrice, l’objet banal devient épreuve de langage. L’exposition met en évidence la manière dont Magritte interroge la légende et l’étiquette, l’image comme signe doublé d’une parole en creux. L’artiste aimait juxtaposer mots et images pour créer une discordance significative. « Le Reflets du temps » (vers 1928) montre comment la langue et l’image se répondent ou se trahissent, thème central de la conférence « La ligne de vie » et du parcours muséal. Plusieurs œuvres font le même constat, à l’instar de « La Clef des songes », série picturale dans laquelle Magritte multiplie les décalages entre titres et images, montrant comment le langage (titre) peut détourner ou transformer la lecture de l’image.
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Les cartels et extraits donnent de précieux jalons, mais la profusion d’explications empêche quelquefois l’œil de s’égarer. Offrir un Magritte explicatif plutôt qu’un Magritte qui questionne sans réponse, est un choix. On sort parfois plus instruit que troublé, et c’est précisément le trouble qu’il faudrait susciter. À la fois pédagogique et intelligente, l’exposition replace la pensée de l’artiste au centre, réinscrit l’œuvre dans sa circulation belge et en éclaire les motifs récurrents. Mais la démarche est aussi par moments conservatrice. En voulant verrouiller l’interprétation par la parole reconstituée et des panneaux d’explication abondants, la mission muséale prend parfois le dessus sur l’énigme. On souhaiterait davantage de zones d’ombre, de dispositifs qui forcent la déstabilisation plutôt que l’illumination.
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« Magritte. La ligne de vie » traverse non seulement l’évolution de l’œuvre de Magritte, mais aussi l’histoire d’un mouvement qui, en Belgique, a su ancrer le rêve dans le réel. Elle réussit le pari d’articuler parole et peinture, histoire et poétique, en restituant un Magritte pédagogique et parcimonieux, maître d’atelier de l’idée. Si l’on concède aux commissaires le droit à une scénographie lisible et généreuse, on regrettera parfois l’excès d’explication qui corrode la part d’énigme. L’exposition se conjugue idéalement avec celle, parallèle, sur Marthe Donas[6], offrant un contrepoint moderniste entre figuration surréaliste et abstraction. Elle est une invitation à démasquer le mystère sous le voile du quotidien. Dans une ère où les images nous submergent, l’insistance de Magritte sur le visible comme énigme résonne comme un appel à la vigilance poétique. Le peintre fait de l’art un appel à résoudre les incertitudes humaines, loin des idoles bourgeoises. Une démarche qui, au-delà de l’exposition, grave dans l’esprit une vigilance poétique persistante.
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[1] René Magritte, La ligne de vie, conférence prononcée au musée royal des Beaux-Arts d’Anvers, 1938, Xavier Canonne, Julie Waseige, Guido Comis (ed.), Skira, 2018.
[2] La conférence « La ligne de vie » que René Magritte prononça le 20 novembre 1938 au Musée royal des Beaux-Arts d’Anvers (aujourd’hui KMSKA) reste l’un des rares moments au cours duquel l’artiste, habituellement si discret et réticent à commenter ses œuvres, s’est livré publiquement sur sa démarche, son parcours et sa vision du surréalisme. Ce texte est un véritable manifeste philosophique et poétique, teinté d’une critique sociale acerbe, dans lequel Magritte expose sa méthode, rejette certaines influences et définit ce que doit être pour lui la peinture. Il est l’un des documents les plus complets sur la pensée de Magritte à mi-parcours de sa carrière : un refus de l’explication anecdotique, une revendication d’une peinture pensante, poétique et critique. La « La ligne de vie » est l’un des rares moments où Magritte a accepté de découvrir sa méthode sans la trahir, en la présentant comme une quête lucide et révolutionnaire du mystère tapi dans le banal.
[3] René Magritte, « Les mots et les images », La Révolution surréaliste, n°12, 15 décembre 1929.
[4] Avec l’arrivée des nazis en 1940, la quasi-totalité du stock est détruite par peur de représailles. Aujourd’hui, il n’en reste que deux exemplaires connus. Un aux Archives de la Ville de Bruxelles, l’autre, acquis en octobre 2025 par Charly Herscovici (héritier des droits Magritte et créateur de la Fondation) pour 38 400 € (15 fois l’estimation !) lors d’une vente chez Arenberg Auctions à Bruxelles, puis déposé au Musée Magritte (Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique), où il enrichit désormais le parcours permanent.
[5] Initialement nationaliste-catholique, puis rapidement fascisant. En 1935-1936, la Belgique est secouée par la montée des extrêmes droites en Europe. Degrelle, jeune leader charismatique, remporte un succès électoral retentissant avec Rex, flirtant ouvertement avec les modèles mussoliniens et hitlériens. Les intellectuels belges (dont Magritte, proche du PC belge à l’époque) s’organisent en comité de vigilance. Magritte, qui n’a presque jamais touché à la politique dans son art, accepte de dessiner cette affiche comme un geste exceptionnel de résistance. Imprimée à plusieurs milliers d’exemplaires, elle est diffusée en octobre 1936 (et non 1937 comme on l’a longtemps cru).
[6] Donas, Archipenko & La Section d’Or. Modernisme envoûtant, KMSKA Anvers, du 4 octobre 2025 au 11 janvier 2026, https://kmska.be/fr/donas-archipenko-la-section-dor-modernisme-envoutant
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« MAGRITTE. LA LIGNE DE VIE » Commissariat : Xavier Canonne, directeur du musée de la photographie de Charleroi, et Lisa Van Gerven, curatrice, KMSKA, Anvers. Catalogue de l'exposition, Magritte. La ligne de vie, éd. Ludion/KMSKA, environ 224 pages
Jusqu'au 22 février 2026.
Tous les jours, de 10h à 17h, nocturne le jeudi jusqu'à 22h, samedi, dimanche et jours fériés, de 10h à 18h.
KMSKA, Musée royal des Beaux-Arts
Leopold de Warelplaats, 1
B - 2000 Anvers
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