Koropa, nocturnes Comores

Premier film de la photographe Laura Henno, «Koropa» suit l'apprentissage d'un enfant passeur dans l'archipel des Comores et rend compte des aberrations de la République qui, en appliquant aveuglément les lois de la métropole à Mayotte, précipite des milliers de personnes dans l'illégalité. Sublime et terrifiant voyage initiatique, «Koropa» interroge les limites de l'humanité.

Koropa, film HD, 19 min, 2016. Laura Henno, Produit pas Spectre Productions. © Laura Henno Koropa, film HD, 19 min, 2016. Laura Henno, Produit pas Spectre Productions. © Laura Henno
C’est d’abord le bruit assourdissant d’un moteur qui se fait entendre[1]. Avant même la première image, c’est par le son que le spectateur est immergé dans l’atmosphère inquiétante de « Koropa », le premier film de la photographe Laura Henno, réalisé en 2016.  Ce n’est qu’ensuite que l’ambiance se fait visuelle, lorsqu’apparaît dans le clair-obscur de la nuit, Patron, enfant de douze ans dont l’intranquillité qui marque son visage témoigne d’un passage bien trop précoce à l’âge adulte. Dans ce long plan séquence qui ouvre l’œuvre filmique, la caméra descend lentement, cadre le torse, laissant deviner la main gauche enfouie dans la poche d’un jean, puis se désaxe légèrement pour chercher la main droite que l’on découvre agrippée à la barre de direction du bateau à moteur qu’il semble apprendre à piloter. Le court-métrage dépeint une nuit dans la formation d’un futur passeur d’insulaires au cœur de l’archipel des Comores, où Mayotte, territoire français depuis 1841[2] est devenu en 2011 le dernier département d’Outre-mer en date. Ce changement d’état acte sa rupture définitive avec la culture archipélagique de libre circulation des comoriens, interdite depuis l’instauration du « visa Balladur » en 1995. Parée de son statut officiel de bout de pays riche dans une région extrêmement pauvre, l’île transforme des déplacements séculaires en migration clandestine, faisant basculer quarante-cinq pour cent de sa population dans l’illégalité. Les trajets, autrefois assurés par de simples pécheurs, sont désormais l’apanage des filières qui en font commerce. L’application des lois de la République a entrainé l’invention de l’enfant passeur. Face aux risques nouveaux que constituent les contrôles de la Police aux frontières, les enfants pilotes permettent aux adultes de continuer leurs « affaires » en toute quiétude. En France, un mineur arrêté ne peut être emprisonné.

Koropa, film HD, 19 min, 2016. Laura Henno, Produit pas Spectre Productions. © Laura Henno © Laura Henno

La grande beauté de la scène et du film n’en est que plus troublante encore. Laura Henno reprend à son compte le clair-obscur caravagesque, plaçant l’unique source de lumière artificielle hors-champ, face au garçon afin d’en révéler le visage, le faisant émerger de la nuit. Si le sulfureux peintre italien fut célébré de son vivant, c’est parce qu’il fut le premier à oser utiliser la couleur noire dans la création artistique, à peindre la nuit. Laura Henno, dont la filiation picturale transparait dans l’ensemble de son œuvre  compose ici une subtile palette de lumières, se servant de l’intensité instable de la lueur d’une lampe de poche, dérisoire rempart face à la nuit noire et aux mouvements du bateau. L’effet vient renforcer l’étrangeté de la scène. L’artiste se met au diapason de cette traversée incertaine, exploitant cette volubilité lumineuse pour renforcer la dramaturgie du film, rejetant soudain le corps de l’enfant dans l’opacité nocturne, ou au contraire, l’éclairant violemment.

Koropa, film HD, 19 min, 2016. Laura Henno, Produit pas Spectre Productions. © Laura Henno Koropa, film HD, 19 min, 2016. Laura Henno, Produit pas Spectre Productions. © Laura Henno

 « Koropa » appartient au royaume de la nuit. A ce territoire sombre dans lequel les candidats à l‘exil se confondent avec des ombres invisibles pour espérer se faufiler vers un avenir possible, répond le monde chtonien des passeurs. Ici, les ténèbres forment le passage obligé vers l’autre monde. L’océan indien, au sud du Canal du Mozambique, semble se confondre avec le Styx, mythique fleuve des Enfers grecs, qu’il faudra traverser dans l’obscurité avant d’atteindre le purgatoire.  Au large d’Anjouan, Patron fait l’apprentissage de la conduite en mer, indispensable pour devenir « Commandant », c’est à dire passeur. Lorsque la caméra se désaxe à nouveau, elle quitte l’enfant pour révéler la présence de l’adulte, d’abord par le cadrage resserré au niveau de son torse revêtu d’un t-shirt jaune où est reproduit maladroitement le fameux logo d’une marque de luxe. La caméra remonte pour découvrir son visage dont l’image, un bref instant floue, accentue le caractère d’urgence qui traverse le film . Le tournage rudimentaire reflète la fragilité ambiante : celle de l’embarcation, des vies bientôt transportées, des risques encourus par le garçon. « Koropa » est un film mis en situation et non en scène. Contrairement à ses photographies, qui passent par l’oralité du récit intime des protagonistes pour distordre le réel et ainsi en imaginer les reconstitutions possibles, le premier film de Laura Henno est documentaire. Il évoque le phénomène des passeurs mineurs dans une zone régionale très éloignée de la France métropolitaine, conséquence du contrôle des migrations mis en place avec le processus de départementalisation de Mayotte. Les images tremblantes s’attardent un instant sur cet homme dont on apprendra quelques instants plus tard qu’il se prénomme Ben, avant de lentement revenir vers l’enfant. L’instabilité de la caméra la rend clandestine, troublant le spectateur en le faisant voyeur, complice imperceptible installé confortablement, loin du drame qui se joue et se rejoue ici.

Koropa, film HD, 19 min, 2016. Laura Henno. Produit pas Spectre Productions. © Laura Henno Koropa, film HD, 19 min, 2016. Laura Henno. Produit pas Spectre Productions. © Laura Henno

Lorsque le bateau s’immobilise, la conversation, la seule du film, se met en place. Curieuse leçon d’un maitre à son élève, la litanie des recommandations et instructions délivrée par Commandant Ben passe par la fable lorsqu’il évoque le souvenir de l’indéfectible loyauté du jeune copilote précédent qui, malgré l’arrestation, les coups, la garde à vue, ne l’a jamais dénoncé. « J’étais assis loin de lui peinard.  Il tenait la barre et il s’est fait arrêté. Tu serais prêt à faire face à cette situation ? »demande-t-il à Patron qui, les yeux baissés, esquisse un léger hochement de tête, visiblement peu convaincu de lui-même. Sa réponse timide correspond à l’attitude de soumission d’un enfant face à l‘autorité d’un adulte. Les seules préoccupations de Ben visent à s’assurer que l’enfant ne le dénoncera pas en cas d’arrestation. Il faut tenir bon. Les lois françaises qui régissent la marchandisation clandestine des corps condamnent les adultes, pas les mineurs. Patron, bientôt passeur pilote, conduira ses premiers passagers. A douze ans, on le somme de quitter brutalement le monde de l’enfance en accomplissant une tâche illégale, dangereuse. Ce sentiment de malaise est accentué lorsque l’on apprend que Ben est le père adoptif de Patron, jetant le trouble sur les motivations de cette filiation. Etrange compagnonnage corporatiste que cette transmission du métier de passeur.

Koropa, film HD, 19 min, 2016. Laura Henno, Produit pas Spectre Productions. © Laura Henno

Cette lecture de « Koropa » en appelle d’autres, périphériques et pourtant liées. Le film est composé de strates multiples qui reflètent les contradictions de notre époque. La métaphore du fleuve qui ne peut être fleuve que par ses affluents. Ainsi, le t-shirt à la couleur jaune – prémonitoire – que porte Ben induit une triple lecture politique, contenue dans la marque qu’il arbore : Louis Vuitton. Tout d’abord, elle évoque la commercialisation de produits contrefaits qui a explosé ces dernières années dans le monde, jouant le rôle paradoxal de baromètre de popularité, révélateur de tendances. Les articles de luxe du groupe LVMH sont parmi les plus copiés, même si Ben ignore sans nul doute qui est ce Monsieur Vuitton. Ensuite, l’image renvoie à la commercialisation des corps devenus supports publicitaires vivants pour des marques de vêtements prestigieuses – que la contrefaçon contribue à populariser –, hommes et femmes sandwichs achetant à prix d’or les tenues recouvertes des logos de plus en plus ostentatoires des anciennes maisons de haute couture, gloires passées appartenant désormais à des multinationales qui s’assurent une campagne de publicité perpétuelle et omniprésente dans les rues de chaque ville de la planète, devenues leurs boutiques mondialisées. Enfin, l’image évoque les interrogations d’une partie du monde de l’art contemporain face à l’arrivée massive des fondations d’entreprise qui remplacent, petit à petit et en toute discrétion un service public de la culture à l’agonie. La fondation Louis Vuitton constitue le parangon de cette tendance. Ici, le rôle de la collection d’art est inversé. Elle sert avant tout à la valorisation de la société qui les possède, renouvelant  auprès d’un public client, une image quelque peu ternie par les révélations successives des pratiques d’optimisation fiscale ou encore par l’emploi d’une main-d’œuvre à très bas coût, incluant souvent des mineurs, dans des pays pauvres dépourvus de toute législation du travail. En tant qu’artiste, Laura Henno s’inscrit dans l’économie de l'art contemporain. Le t-shirt de Ben devient, dans l’œil de la caméra, l’un des stigmates de notre société contemporaine.

Koropa, film HD, 19 min, 2016. Laura Henno. Produit pas Spectre Productions. © Laura Henno Koropa, film HD, 19 min, 2016. Laura Henno. Produit pas Spectre Productions. © Laura Henno

« Koropa » projette le spectateur dans un monde à la fois sublime et effrayant où les protagonistes ne sont pas de dangereux criminels mais de simples humains écrasés par la pauvreté, survivants au bout de la chaine d’un système d’exploitation de l’homme par l’homme. Dans ce curieux voyage initiatique, acte ultime de l’indignité humaine, des voix lointaines surgissent parfois à l’oreille du spectateur attentif. Inaudibles, elles se perdent aussitôt dans l’immensité de l’océan Indien dont l’opacité nocturne en accentue le mystère.  Il s’agit en fait de brefs échanges entre les deux protagonistes du film couverts par le bruit du moteur. Conservés au montage et donc inscrits dans l’ADN du film, ces « accidents » sonores se meuvent alors en traces, témoignages fantômes attestant du passage de corps rendus clandestins, d’existences effacées brusquement . Ils en deviennent le souvenir, la preuve, les sortent de l’oubli. Depuis 1995, aucun chiffre officiel n’est venu recenser ceux qui sont tombés en mer dans cette clandestinité imposée lorsqu’on les a déclaré indésirables. Les diverses estimations évoquent entre 10 000 et 30 000 disparus. Sur cette même période, plus de 15 000 personnes ont été expulsées de Mayotte. Dans ce monde souterrain où la nuit est une nécessité à la survie, où la vitesse est proportionnelle à l‘urgence, le hurlement d’un moteur de bateau incarne l’inquiétant grondement du monde. Si l’Occident s’affole de sa chute prochaine, répétant celle de Rome par abus d’orgueil et d’égoïsme, la fin du monde semble déjà avoir commencé ailleurs. L’an passé, plus de trente-sept mille africains ont trouvé la mort, leurs corps avalés par le bleu azur de la mer Méditerranée devenue le miroir aux alouettes d’une Europe qui leur tourne le dos. Mayotte, premier département de France en termes de violence, poussière insulaire de l’océan Indien héritée de l’ancien monde, suscite l’espoir d’une vie meilleure pour ses voisins immédiats de l’archipel des Comores auquel elle a été amputée. Laura Henno, qui travaille sur la migration clandestine depuis 2009, s’intéresse à la figure du passeur lorsqu’elle apprend l’utilisation de plus en plus fréquente d’enfants co-pilotes dans cette zone. C’est la raison de son premier séjour en 2013 où, trois semaines après son arrivée, elle rencontre Ben et Patron sur l’île d’Anjouan. Leur relation complexe la trouble et le duo s’impose comme une évidence. La plupart des scènes du film sont tournées à ce moment là. Elle les retrouve deux ans plus tard, lorsqu’elle revient terminer « Koropa ». Dix-neuf minutes et neuf secondes d’une intensité rare qui viennent révéler la problématique migratoire en jeu dans cette région ultrapériphérique de l’Europe qui, malgré la présence d’une frontière française, reste peu connue en métropole.  Pourtant, la condition tragique des enfants passeurs interroge l’humanité même. Laura Henno invite à la réflexion en documentant une nuit ordinaire dans la vie de ce duo déroutant. Les longs plans séquences du film, composés à la manière d’un tableau du Caravage, tiennent à distance une réalité ineffable. Dans l’imaginaire occidental, le passeur est dénoncé, notamment par les médias, comme un dangereux criminel, parfois un assassin. On a du mal à y croire en observant Patron, enfant de douze ans au regard inquiet, ange déchu perdu dans les abysses de la nuit noire qui recouvre l’humanité. L’inquiétude qui saisit le spectateur ne se trouve pas dans la frêle embarcation mais autour, dans ce hors-champ vertigineux qui contient l’océan, invisible et terrifiant, infini, donnant à « Koropa », premier film de Laura Henno, une puissance indicible.

[1] Cet essai est la réunion de trois articles publiés originellement sur le site du magazine The Steidz entre le 8 et le 22 juin 2019. Le troisième article a été censuré par la direction du magazine qui a supprimé certains passages sans en informer l'auteur au préalable. La présente parution permet d'accéder à la version intégrale d'origine, non censurée.

[2] La totalité de l’archipel des Comores est placée sous protectorat français en 1887. Lors du referendum du 22 décembre 1974, la population se prononce massivement en faveur de l’indépendance à l’exception de Mayotte (63% contre). Le parlement français, en dépit du droit international, exige alors que la future constitution soit approuvée île par île. Mayotte la rejette et reste dans le giron de la France. Les Nations Unies dénoncent cette violation territoriale. La résolution 3395 du 12 novembre 1975 rappelle« la nécessité de respecter l’unité et l’intégrité territoriale de l’archipel des Comores, composées des îles d’Anjouan, de la Grande-Comore, de Mayotte et de Mohéli ».

Koropa, film HD, 19 min, 2016. Laura Henno, Produit pas Spectre Productions. © Laura Henno

Koropa, Film HD, 2016, 22'

Réalisation: Laura Henno; Montage: Qutaiba Barhamji; Mixage et montage sonore: Tristan Pointecaille; Etalonnage: Yannig Willmann; Producteurs: Cédric Walter, Olivier Marboeuf; Produit par Spectre productions; Avec l'aide du Département de Seine-Saint-Denis, du BBB Centre d'art, de Courant d'art; En partenariat avec Les films façon façon, Qubo Gas.

 "Koropa" est actuellement visible dans le cadre des expositions:

-  "Persona grata?", nouvel accrochage des collections permanentes du MAC VAL Musée d'art contemporain du Val-de-Marne à Vitry-sur-Seine, jusqu'au 15 décembre 2019

- "Diaspora at home" exposition collective sous le commissariat de Iheanyi Onwuegbucha (CCA, Lagos) et Sophie Potelon (KADIST, Paris) au Centre for Contemporary Art, Lagos, Nigeria jusqu'au 20 janvier 2020.

 

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