Tout ce qui brille: Jeff Koons, destination finale

Inauguré le 4 octobre dernier dans le jardin des Champs-Elysées, le «Bouquet of Tulips» de Jeff Koons, offert par les États-Unis à la ville de Paris en hommage aux victimes des attentats de 2015, a suscité bien des polémiques. Des intérêts quelque peu divergents des décisionnaires à son opacité financière, le projet, signe des temps, multiplie les petits arrangements avec les morts.

Jeff Koons, "The bouquet of Tulips", sculpture monumentale, Jardin des Champs-Elysées, Paris © REUTERS/Phillippe Wojazer Jeff Koons, "The bouquet of Tulips", sculpture monumentale, Jardin des Champs-Elysées, Paris © REUTERS/Phillippe Wojazer
C’est devant un parterre de connaisseurs parmi lesquels le milliardaire Xavier Niel ou encore le présentateur de télévision Nikos Aliagas, que le sulfureux "bouquet de tulipes", de l’artiste américain Jeff Koons a été inauguré par Anne Hidalgo, maire de Paris, le 4 octobre dernier, après trois années de controverse. Treize mètres de hauteur, soixante tonnes, l’imposant groupe sculpté qui figure une main géante tenant les fleurs stylisées multicolores, est le cadeau des Etats-Unis à la ville de Paris en hommage aux victimes des attentats sanglants de 2015. Installée dans le jardin des Champs-Elysées qui entoure le Petit Palais, l’œuvre devait être à l’origine placée entre le musée d’Art moderne de la ville de Paris et le Palais de Tokyo. Au-delà des considérations esthétiques, éminemment subjectives, c’est plutôt le choix premier du lieu d’installation qui interpelle et laisse planer le doute quant à l’origine du projet et sa destination mémorielle. La genèse trouve son origine dans le souhait qu’aurait exprimé Jeff Koons d’offrir la sculpture aux parisiens. L’emplacement idéal, convenu entre les instances décisionnaires ayant pris soin de ne pas interroger la population,  se trouve pourtant bien loin des lieux des attentats de janvier et novembre 2015 qui frappèrent les 10ème et 11ème arrondissements de Paris ainsi que les abords du Stade de France à Saint-Denis. Il devait en effet trôner sur l’esplanade qui sépare les deux institutions du très chic 16ème arrondissement, face à la Seine. Une véritable aubaine pour ces dernières, qui voyaient dans la présence d’une œuvre de l’artiste le plus cher du monde une façon d’enrichir leurs collections face à l’impossibilité financière d’une acquisition, tout en érigeant un nouveau signal fort destiné à marquer de l’extérieur, l’identité de classe des lieux.

Des ouvriers installent l'oeuvre encore emballée bouquet de tulipes de Jeff Koons le 30 aout 2019 à paris © Ludovic Morin / AFP Des ouvriers installent l'oeuvre encore emballée bouquet de tulipes de Jeff Koons le 30 aout 2019 à paris © Ludovic Morin / AFP
L'histoire ressemble au début d'un roman de Michel Houellebecq dans lequel l’artiste businessman Jeff Koons, imagine un projet artistique rendant hommage aux victimes des attentats de Paris, qu'il envisage comme un "symbole discret de l'absence et du vide", onze tulipes révélant la douzième manquante qui incarne "l'idée de la perte (...), même si le bouquet veut dire mon soutien, mon réconfort aux Français", tout en servant sa renommée de superstar bling-bling d’un art contemporain globalisé, en plaçant une sculpture surdimensionnée, aux couleurs acidulées, au cœur de la première ville touristique du monde.

Les différents acteurs qui portent le projet le défendraient avec une fougue ardente et cependant légèrement différente en fonction de leurs intérêts propres. Ainsi, le monument aux morts d’un nouveau genre aurait également la qualité d’augmenter encore l’attractivité touristique du quartier huppé qui jouxte la Tour Eiffel et le Trocadéro. Christophe Girard, à nouveau adjoint au maire délégué à la culture et ancien directeur stratégie du groupe LVMH,
 tempère néanmoins les propos de Jeff Koons quant à la destination du bouquet : "L'œuvre n'est pas directement un hommage aux victimes des attentats du Bataclan, de Charlie Hebdo et de tous les autres lieux qui ont été la cible du terrorisme en 2015. C'est une œuvre contre la barbarie. Il y aura certainement une plaque. C'est encore en discussion. C'est aussi un geste de diplomatie culturelle, entre deux pays proches dans leur histoire, les Etats Unis – sous la présidence d'Obama – et la France[1]." Il confie humblement avoir relancé un dossier qui se trouvait au point mort - son prédécesseur, Bruno Juillard, avait freiné son installation - lorsqu'il a retrouvé son portefeuille à la mairie de Paris : "J'ai réglé ce dossier à la demande d'Anne Hidalgo, à qui j'avais fait des propositions en étroite collaboration avec le ministère de la Culture de l'époque et de l'Elysée. J'ai mené les négociations avec Jeff Koons et j'ai réglé ce dossier en deux mois." Précisant qu' "Avec l’œuvre de Jeff Koons, Paris redevient la capitale de l’audace."

"Le Bouquet de Tulipes", œuvre de Jeff Koons, inaugurée le 4 octobre 2019 près du Petit Palais de Paris. © Stéphane de Sakutin / AFP "Le Bouquet de Tulipes", œuvre de Jeff Koons, inaugurée le 4 octobre 2019 près du Petit Palais de Paris. © Stéphane de Sakutin / AFP

L’œuvre, offerte par les Etats-Unis à la capitale française, serait légitimée par le précédent de la Statue de la Liberté de Bartholdi, offerte par la France à la ville de New York, la main géante évoquant à la fois celle de la Statue brandissant la flamme, et celle qui tient un bouquet dans "La Paix (mains et bouquet de fleurs)", dessin exécuté par Pablo Picasso pour illustrer l’affiche du congrès de la Paix de Stockholm de 1958. Ainsi parée de ce symbole censé désamorcer toute future polémique, la sculpture élude l’ouverture d’une procédure officielle de commande publique, longue et incertaine. Dans un entretien accordé au Figaro, une "rencontre très civilisée à quelques jours de l’inauguration" précise le journal, Koons, l’artiste vivant le plus cher au monde, confiait non sans humour: "L’argent ne m’intéresse pas en soi, seule m’intéresse la possibilité de travailler.[2]" Il se dit "attristé" par les polémiques qui ont immédiatement suivi l'annonce de l'offrande,  précisant que la plupart se fondent sur "beaucoup de malentendus et de mauvaises informations", comme par exemple, l'emplacement premier de la pièce qu'il n'a pas choisi, validant seulement la décision de la mairie de Paris.

Sur son travail, il confie qu'il  "aime concevoir, puis tenir une certaine distance sur ce qui se crée pour garder intacte (sa) conception originelle". En 2018, Le Monde citait les propos du philosophe Yves Michaud, amusé par l'appétence de l'artiste : "Le destinataire d’un cadeau est censé pouvoir en faire ce qu’il veut. (…) Reconnaissons quand même l’élégance de Jeff Koons : il ne demande pas à entrer directement au Louvre, mais juste à se faire valoir devant deux sites muséaux majeurs[3]." Si l'ostentatoire artiste américain semble faire preuve d’un pragmatisme économique dont le cynisme reflète si parfaitement notre époque en marche, il n’est pas le seul dans cette affaire. Comme dans "Le crime de l'Orient Express" le plus célèbre roman d'Agatha Christie où tous les protagonistes sont l'assassin, le "Bouquet de Tulipes" de Jeff Koons a servi les intérêts de l'ensemble des parties décisionnaires.

Plus du tout amusé, Yves Michaud s'indigne de l'opacité de l'opération: "Tout est secret dans cette affaire. Qui a décidé quoi ? Qui finance l’opération ? Qui sont les commanditaires ? Pour quels montants ? Avec quelles contreparties ? Quels sont les termes du contrat entre Koons et la ville ? Ce qu’on nous laisse apprendre de l’abandon (pour quelle durée ?) des droits de Koons sur les images est inquiétant : cela signifie que l’œuvre est là pour des siècles sous la garde d’avocats pitbulls. Même l’installation de la prétendue œuvre a fait l’objet d’un embargo complet (pas de visites, chantier de nuit, pas de photos)[4]." 

En tous les cas, l'œuvre arrive à point nommé dans le paysage parisien, inaugurée la veille de la Nuit Blanche et à quelques jours de l'ouverture de la FIAC, l'une des plus importantes foires d'art contemporain au monde, qui transforme chaque automne le Grand Palais en immense galerie mondialisée qui ne connait pas la crise. Le Palais de Tokyo et le Musée d'art moderne de la ville de Paris, le deux personnages principaux du roman imaginaire de Houellebecq, devront quant à eux se contenter d’observer de loin ce joyaux dont la rutilance devait achever de séduire la mairie de Paris. Finalement, la sincérité des uns devient effective dans la crédulité des autres. En conclusion, Yves Michaud propose une intéressante lecture de l'oeuvre de Jeff Koons. le Philosophe y voit, en lieu et place des tulipes, "onze anus colorés montés sur tiges."

Inauguration au jardin des Champs-Élysées du Bouquet of Tulips » de l’artiste américain Jeff Koons, le 4 février 2019 © Jeff Koons Inauguration au jardin des Champs-Élysées du Bouquet of Tulips » de l’artiste américain Jeff Koons, le 4 février 2019 © Jeff Koons

[1] Eric Le Mittouard, « Avec l’œuvre de Jeff Koons, Paris redevient la capitale de l’audace », entretien avec Christophe Girard, Le Parisien, 22 août 2019.

[2] Valérie Duponchelle et Bertrand de Saint-Vincent, « Interview exclusive », Le Figaro, 29 septembre 2019.

[3] Pierre Bouvier, « La polémique du « Bouquet of Tulips » de Jeff Koons ne dégonfle pas »,  Le Monde, 31 janvier 2018.

[4] Yves Michaud, « Les tulipes de Koons ? « Onze anus colorés montés sur tiges ! », L’Obs, 5 octobre 2019.

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