Le "marching band Paris project", hymne à la joie de Frédéric Nauczyciel

Le 8 novembre dernier, le "Marching band Paris project" de Frédéric Nauczyciel et Marquis Revlon faisait un retour improbable aux Galeries Lafayette. On n'attendait sans doute pas à cet endroit la réjouissante cohorte de musiciens et vogueurs marcheurs guidant pour l'occasion à la chanteuse Beth Ditto, éphémère meneuse de revue annonçant la fête à venir.

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Il y avait un air de fête le 8 novembre dernier aux Galeries Lafayette du boulevard Haussmann. Les sons lointains d'une fanfare retentissaient entre les rayons dont le réassort parfait annonçait déjà les achats de Noël. La musique de plus en plus prégnante faisait écho à une marée humaine grandissante qui se pressait dans les allées de ce temple de la consommation. L'apparition d'une joyeuse parade aux accents queer qu'ouvraient les corps en mouvement des pom-pom girls et boys de toutes ethnicités, se poursuivait avec les musiciens marcheurs entrainant dans leur sillage les danseurs issus du milieu du voguing annonçant l'arrivée triomphante d'une Beth Ditto en mère Noël pour un bouquet final électrique sous les regards transportés de la foule des clients à la fois ébahis et conquis par cet improbable défilé d'allégresse. 

Imaginé par le réalisateur et artiste visuel Frédéric Nauczyciel en juin 2016 lors d'une résidence à la MC93, scène nationale de Bobigny, pour être l'élément principal d'un film-performance, le Marching band Paris project (MBPP) associe la fanfare déambulatoire traditionnelle issue de l'armée américaine que s'est appropriée la communauté afro-américaine et qui peut comprendre jusqu'à deux cent membres, aux danseurs de voguing. Cette mouvance voit le jour dans les années 1970 aux Etats-Unis et se caratérise par la reprise des pauses des magazines de mode. Elle devient une valeur émancipatrice pour les jeunes homosexuels issus de la communauté afro-américaine qui investissent une danse féminisée en réaction aux genres stéréotypés de l'hyper-masculinité. En caricaturant à outrance les pauses issues des magazines de mode dans lesquels les minorités ne sont pas représentées, le voguing est aussi une critique du "bling bling" de la société américaine des années 80. Ce projet franco-américain est né d'une rencontre entre l'artiste et Marquis Revlon qui est membre depuis trente ans du Marching band de son quartier de Baltimore et figure incontournable de la scène du voguing américaine. Il incarne le lien entre ces deux pratiques. En acceptant d’être le chorégraphe de MBPP, il autorise la fondation imaginée par Frédéric Nauczyciel du premier orchestre de ce type en France, tout en contribuant à la reconnaissance de la scène française du voguing.

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Venu de la danse contemporaine, Frédéric Nauczyciel développe une œuvre centrée sur la multiplicité de la vie sociale. Pour cela, il mobilise ses médiums de prédilection : la photographie, la vidéo et la performance. Parti à Baltimore, dans l'Etat du Maryland sur les traces du personnage d'Omar dans la série TV The Wire, un homme qui ne répond à aucune assignation et par conséquent une figure politique de l’anti visibilité, il découvre la culture underground du voguing à travers les performances de Marquis Revlon.  Cette rencontre est le point de départ d'un travail composé d'allers retours entre Baltimore et l'Ile-de-France avec les communautés transgenre, queer et noire des deux côtés de l'Atlantique qui, en passant par le voguing, vont aboutir à l’occasion de la résidence en Seine-Saint-Denis au Marching band Paris project qui réunit des vogueurs, des adolescents, des enfants dysphasiques et l’orchestre amateur du Nouveau Théâtre de Montreuil

Nauczyciel donne à voir ces cultures minoritaires pour mieux les déplacer vers l'axe central de l'espace social et, le temps d’une marche, d’une fête, mettre entre parenthèses les différences entre noirs et blancs, majorité et minorité, centre et marges, dominants et dominés. Il propose ainsi une resocialisation de l'espace public et dénonce en même temps l’enfermement dans lequel sont tenues les subcultures alors que Marquis Revlon montre qu’elles sont en fait poreuses. Le Marching band Paris project réunit ces deux cultures et les déplace en France où il répond à un vide en inventant une trans communauté à la fois transculture et trangenre.

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Réduit à quinze membres au lieu des trente du projet original, le MBPP s’est donc reformé à l’occasion d’une commande de la direction des Galeries Lafayette, séduite par les extraits du tournage du film de Frédéric Nauczyciel à La Courneuve trouvés sur internet.

Cette proposition festive a surpris d’une heureuse manière les clients du grand magasin comme les employés. La force du MBPP tient dans sa nature démocratique. Frédéric Nauczyciel intervient peu sur la structure de la parade ou les chorégraphies. L’impact artistique n’est pas dans sa forme mais dans l’énergie créée par la réunion de personnalités si diverses. C’est ce qui explique cette adhésion du public. Qu’ils jouent sur un terrain de football, aux Galeries Lafayette ou dans un centre d’art, l’œuvre est le MBPP lui-même dans les diversités qui le composent.

La chanteuse américaine du groupe Gossip, Beth Ditto, dont le mini concert était le point d’orgue de cette journée, a souhaité intégrer les danseurs de voguing aux musiciens et aux personnages de la nouvelle publicité des Galeries Lafayette initialement prévus à son show. Sans doute était-elle rassurée par leur présence tant elle partage la même énergie. Elle semblait parfaitement à l'aise, totalement adoptée par la famille du MBPP. Le contexte festif de la parade qui emplifie au lieu de cacher les stéréotypes communautaires véhiculée par les médias, permet paradoxalement de changer notre regard sur l'autre en rappelant justement que « nous » est forcement l’autre. Avec la création du MBPP, Frédéric Nauczyciel invente une communauté plurielle éphémère parce que consciente des ses différences. « Cette idée qu’on n’est que des passants, qu’on peut faire unité avec nos différences en marchant ensemble, ça résonne très fortement en moi.» déclarait-il lors de la création de la fanfare. C’est en tout cas un sentiment de sororité qui s’est emparé de la foule présente ce 8 novembre aux Galeries Lafayette.

 

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