Chicago, l'art à contre courant

Retour sur l’exposition « Chicago calling » présentée récemment à la Collection de l’Art Brut à Lausanne qui, autour des œuvres emblématiques d’Henry Darger et des pièces de cinq autres artistes, explore les thèmes communs de cet art d’outsider et interroge les libéralités d’une ville qui, très tôt, fit preuve d’indépendance artistique.

Joseph Yoakum, The Mounds of Pleasure/on JA Brimms  Farm Near Walnut Grove..., 1970  Encre et pastel sur papier, 39 x 30 cm, © Richard et Ellen Sandor Family Collection Joseph Yoakum, The Mounds of Pleasure/on JA Brimms Farm Near Walnut Grove..., 1970 Encre et pastel sur papier, 39 x 30 cm, © Richard et Ellen Sandor Family Collection
L’exposition « Chicago calling », présentée jusqu’au 1er novembre dernier à la Collection de l’Art Brut à Lausanne, quatrième et ultime étape d’une itinérance initiée en 2019 par lntuit, The Center for intuitive and Outsider Art de Chicago et montrée ensuite à la Halle Saint-Pierre à Paris et au Kunsthaus de Kaufbeuren, en Allemagne, a révélé, en convoquant les œuvres de six artistes « marginaux », la formidable ouverture d’esprit de Chicago en matière de création artistique, faisant de la ville un foyer propice à l’épanouissement de l’outsider art[1]. La troisième métropole des Etats-Unis, installée sur les bords du lac Michigan, est sans nul doute la ville américaine ayant le mieux accepté les artistes autodidactes qui se construisent en marge des circuits classiques de production et diffusion de l’art contemporain. Cette bienveillance n’est pas étrangère à son indépendance artistique, qui se manifeste dès l’immédiat après-guerre. Alors que l’expressionisme abstrait s’impose sur la scène artistique newyorkaise, devenant l’une des notions centrales de l’Ecole de New York qui rassemble alors les artistes américains d’avant garde, Chicago se tourne vers le surréalisme et l‘expressionnisme allemand mais également vers l’art primitif et l’Art Brut. L’accueil de ce dernier se nourrit de la lecture des écrits du psychiatre allemand Hans Prinzhorn (1886 – 1933), auteur de l’ouvrage « Expressions de la Folie[2] », dans lequel il explore pour la première fois la limite entre psychiatrie et expression artistique en prenant appui sur la collection d’œuvres réalisées par des patients qu’il a lui même réunie, et de l’artiste français Jean Dubuffet (1901 – 1985). Inventeur du concept d’Art Brut[3], Dubuffet prononce, à l’occasion de sa première exposition à Chicago en 1951, sa fameuse conférence « Anticultural position[4] » à l’Arts club de la ville, dans lequel il développe sa vision d’un art  autant savant que primitif : « Je porte quant à moi haute estime aux valeurs de la sauvagerie : instinct, passion, caprice, violence, délire. Je n’entends d’ailleurs pas que ces valeurs fassent aucunement défaut à notre Occident. Bien au contraire ! Mais les valeurs célébrées par notre culture me paraissent ne pas correspondre au vrai mouvement de notre pensée. Notre culture est un vêtement qui ne nous va pas – qui en tout cas ne nous va plus[5] ». Sarah Lombardi, directrice de la Collection de l’Art Brut précise la pensée de l’artiste : « Jean Dubuffet oppose l'art savant et culturel à l'art non-culturel, aux arts primitifs et donc, évidemment, à l'art brut. Et on sait que c'est une conférence qui a été beaucoup suivie et qui a eu un grand retentissement auprès des artistes et des collectionneurs ». Cette même année, il confie sa collection d’œuvres d’Art Brut à son ami le peintre Alfonso Ossorio (1916 – 1990) qui l’expose dans sa maison de East Hampton durant dix ans. Elle y sera vue par de nombreux peintres, parmi lesquels Willem De Kooning, Jackson Pollock ou encore Robert Motherwell.

Henry Darger, Young Fairy winged tusker horian whid-  lash-tail, entre 1930 et 1972  Aquarelle et mine de plomb, 35,5 x 43 cm © Kiyoko Lerner/ 2020, Prolitteris, Zurich Photo : AN – Collection de l’Art Brut, Lausanne Henry Darger, Young Fairy winged tusker horian whid- lash-tail, entre 1930 et 1972 Aquarelle et mine de plomb, 35,5 x 43 cm © Kiyoko Lerner/ 2020, Prolitteris, Zurich Photo : AN – Collection de l’Art Brut, Lausanne

Au cours des années soixante, les Chicago Imagists, groupe informel d’artistes associés à la School of the Art Institute of Chicago, réagissent à l’abstraction américaine par la culture populaire, collectionnant des œuvres situées hors du champ de l’art contemporain. Rapidement, l’Art Brut, ou plutôt l’Outsider Art est recherché par les collectionneurs, les marchands d’art et les conservateurs de musées. Dès lors, la ville devient réceptive et favorable à ces artistes qui produisent un travail en étant exempts de culture artistique, affranchis de toute école, de tout courant, souvent naïfs. « Chicago calling » propose une plongée dans cet art singulier, non conforme, à travers un ensemble de productions plastiques réalisées par six artistes à la marge. Aux œuvres sur papier d’Henry Darger, provenant pour la plupart de la Collection de l’Art Brut qui en possède un fond exceptionnel[6], s’ajoute celles de Lee Godie, Mr. Imagination, Pauline Simon, Wesley Willis et Joseph E. Yoakum, tous originaires de Chicago.

Henry Darger, Storm brewing. This is not strawberry the little girl is carrying   Entre 1930 et 1972, décalque, aquarelle et collage sur papier, 77 x 317 cm © Kiyoko Lerner/ 2020, Prolitteris, Zurich Photo : AN – Collection de l’Art Brut, Lausanne, Photo : AN – Collection de l’Art Brut, Lausanne Henry Darger, Storm brewing. This is not strawberry the little girl is carrying Entre 1930 et 1972, décalque, aquarelle et collage sur papier, 77 x 317 cm © Kiyoko Lerner/ 2020, Prolitteris, Zurich Photo : AN – Collection de l’Art Brut, Lausanne, Photo : AN – Collection de l’Art Brut, Lausanne

L’œuvre d’Henry Darger (1892 – 1973) est sans nul doute la plus célèbre et la plus spectaculaire. Elle prend la forme d’un long récit épique de 15 143 pages qui répond au titre gargantuesque de « The Story of the Vivian Girls, in What is known as the Realms of the Unreal, of the Glandeco-Angelinnian War Storm, Caused by the Child Slave Rebellion », mettant en scène des fillettes dont la nudité occasionnelle dévoile un pénis d’enfant. Elles luttent contre des personnages à queue de dragon, aux ailes de papillon. L’épopée conte la guerre virulente qui oppose les Angéliques aux Hormonaux. Il s’inspire des comics américains dont il copie les héroïnes de Miss Muffet à Copertone girl. Il les découpe, les agrandit, en faisant des sortes de patrons qu’il décalque. Ses peintures, aux images tirées de magazines et de livres à colorier, illustrent librement le texte tout en inventant un genre esthétique qui leur est propre. Interné dès l’âge de treize ans dans un institut psychiatrique duquel il s’enfuit quatre ans plus tard, Henry Darger trouve un emploi de portier dans un hôpital catholique de Chicago, poste qu’il gardera jusqu’à sa retraite en 1963. La vie de ce catholique fervent est réglée selon un emploi du temps strict le conduisant à assister à la messe cinq fois par jour. A partir de 1930, il s’installe dans une chambre meublée au 851 W Webster Avenue, tout près du Lincoln Center Park, dans le North Side de Chicago. C’est là qu’il vivra toute sa vie. C’est dans cette chambre exiguë qu’il composera une œuvre gigantesque, hors norme, unique. En 1908, lors d’une de ses fugues, il assiste pétrifié à une tornade qui dévaste le comté de Brown dans l’Illinois. Toute sa vie, il tiendra un journal dans lequel il consigne l’état du ciel et les erreurs de prévisions des météorologues. La tempête sera un motif récurent dans ses compositions. Prolifique, il rédige à partir de 1968 et jusqu’à sa mort son autobiographie, longue de plus de cinq mille pages. A sa mort en 1973, son propriétaire, le photographe Nathan Lerner[7], découvre la chambre remplie de l’abondante production de Darger, entre manuscrits et rouleaux d’aquarelles sur papier, l’œuvre d’une vie. Il prend tout de suite conscience de l’intérêt qu'elle représente et crée rapidement une fondation chargée de la protéger et de la valoriser. Jessica Yu, co-réalisatrice avec Larry Pine du documentaire « In the Realms of the Unreal - The Mystery of Henry Darger », auquel Nathan Lerner a collaboré, dit très justement de l’œuvre de Darger qu’elle est la « rencontre d’Alice au pays des merveilles avec l’Ancien Testament »

Henry Darger, 216 At Jennie Richee. Then are chased for long distance by Glandelinian soldiery with dogs. Entre 1930 et 1972, décalque, aquarelle et collage sur papier, 61 x 272 cm © Kiyoko Lerner/ 2020, Prolitteris, Zurich Photo : AN – Collection de l’Art Brut, Lausanne, Photo : AN – Collection de l’Art Brut, Lausanne Henry Darger, 216 At Jennie Richee. Then are chased for long distance by Glandelinian soldiery with dogs. Entre 1930 et 1972, décalque, aquarelle et collage sur papier, 61 x 272 cm © Kiyoko Lerner/ 2020, Prolitteris, Zurich Photo : AN – Collection de l’Art Brut, Lausanne, Photo : AN – Collection de l’Art Brut, Lausanne

Originaire du Missouri, Joseph Elmer Yoakum (1890 – 1972) est d’ascendance afro-américaine, Cherokee et française. Il n’a quasiment pas été scolarisé, quittant la maison familiale à neuf ans pour travailler, de 1900 à 1908, dans différents cirques avec lesquels il ira jusqu’en Europe. Il s’installe avec sa femme dans le Kansas où il travaille comme mineur de charbon. En 1918, il est enrôlé dans l’armée et envoyé en France. Il divorce à son retour et s’installe à Chicago où il se remarie. Il exerce divers métiers avant de prendre sa retraite dans les années 1950. Ce n’est qu’à partir de 1962 qu’il commence un travail à l’aquarelle, au pastel et avant tout aux crayons de couleurs, qui donne lieu à la création d’une œuvre mystique qu’il qualifie lui même de « déroulement spirituel ». Pour réaliser ses premiers dessins, il puise son inspiration dans le souvenir de ses voyages et les pages du National Geographic. Très vite, les paysages se font imaginaires, les montagnes s’élèvent et retombent comme des vagues, les rochers prennent des postures anthropomorphes. En signant et datant ses œuvres auxquelles il ajoute une description écrite, Yoakum se positionne en artiste, en revendique le titre. Il acquiert rapidement une certaine notoriété. Ses œuvres sont exposées au Whitney Museum of American Art à New York en 1972, l’année de sa mort. En 1995, l’Art Institute de Chicago lui consacre une rétrospective.

Joseph Yoakum, Mr. Seple on Walgreen on Marie Birdland, 3 octobre 1969,  Encre, crayon et pastel sur papier, 30 x 47,6 cm, © Collection Robert A Roth Joseph Yoakum, Mr. Seple on Walgreen on Marie Birdland, 3 octobre 1969, Encre, crayon et pastel sur papier, 30 x 47,6 cm, © Collection Robert A Roth
Pauline Simon, sans titre, Acrylique sur toile, 1965 80 x 59.5 cm.  Collection Karl Wirsum et Lorri Gunn © Photo : John Faier Pauline Simon, sans titre, Acrylique sur toile, 1965 80 x 59.5 cm. Collection Karl Wirsum et Lorri Gunn © Photo : John Faier
Comme partout ailleurs, l’Art Brut est marqué par un tropisme masculin. Pauline Simon (v. 1894 – 1976) et Lee Godie (1908 – 1993) en sont pourtant des contre-exemples. A leur manière, elles incarnent la contre-culture des années 1960, tout en exprimant un certain mépris pour les normes patriarcales. La première est née à Minsk, capitale de l’actuelle Biélorussie, alors située en Russie. Elle grandit dans une propriété princière où son père enseigne l’hébreu. Elle fait ensuite son lycée à Varsovie avant d’émigrer seule aux Etats-Unis vers 1911-12. A Chicago, elle tient le cabinet dentaire de son mari, s’occupe de ses deux filles. Veuve, elle s’inscrit à soixante-dix ans à un cours de peinture dispensé par Seymour Rosofsky (1924 – 1981). Au Hyde Park Art Center, elle poursuit sa pratique sous l’autorité de l’artiste et illustrateur Don Baum (1922 – 2008), qui va le plus influencer son art. Les étranges portraits de femmes qu’elle exécute réinterprètent avec une certaine naïveté les bourgeoises que peint John Singer Sergent (1856 – 1925) dont on retrouve des similitudes dans les textures des tissus et les dentelles représentées. Elle peint jusqu’à sa mort malgré une cécité grandissante. Aux couleurs chaudes et tachées des portraits de Pauline Simon, répondent ceux, de face ou de profil, sur un fond épuré, parfois ornés de feuillages ou d’oiseaux, de Lee Godie.

Lee Godie (American, 1908-1994). Untitled (Female portrait, curly red hair flanked by striped vases), n.d. Paint and shellac on canvas, 26 x 42 in. (66.04 x 106.68 cm). © Collection of Lolli Thurm Lee Godie (American, 1908-1994). Untitled (Female portrait, curly red hair flanked by striped vases), n.d. Paint and shellac on canvas, 26 x 42 in. (66.04 x 106.68 cm). © Collection of Lolli Thurm

Lee Godie, Smiles, c. 1970-1975 Mixed media et tirage argentique sur toile, 66 x 27.5 cm © Collection Eugenie et Lael Johnson Lee Godie, Smiles, c. 1970-1975 Mixed media et tirage argentique sur toile, 66 x 27.5 cm © Collection Eugenie et Lael Johnson
Née Jamot Emily Godie en 1908 à Chicago, la jeune femme souhaite devenir chanteuse. Mariée à deux reprises, mère de quatre enfants dont deux meurent en bas âge, elle disparaît pendant de nombreuses années avant de réapparaitre, au début des années soixante à Chicago. Devenue l’une des figures incontournables de la vie artistique locale, sans doute la plus fantasque et la plus attachante, Lee Godie vit dans la rue et vend ses œuvres sur les marches de l'Art Institute, arguant à qui veut l’entendre que ses peintures sont meilleures que les toiles des impressionnistes français présentées à l'intérieur du musée. Vingt ans durant, elle occupe les marches de l’institution sur lesquelles elle chante et danse parfois. Affirmant être « impressionniste française » et suivre les conseils de Renoir – pourtant décédé depuis 1919 –, elle vend jusqu’à trois dessins par jour, qu’elle dissimule, avec ses peintures, sous de longs et lourds manteaux. En 1993, quelques mois avant son décès, le Chicago Cultural Center organise une rétrospective de son œuvre à la production foisonnante. Godie multiplie les techniques : aquarelle, crayon, gouache ou stylo-bille, comme les supports : papier, toile de vieux stores, affiches. Parfois, elle coud plusieurs pièces entre elles à la manière d’un triptyque ou d’un polyptyque. En marge de cette production plastique, Lee Godie élabore une fascinante série d’autoportraits photomatons dont certains échappent à la monochromie à la faveur de quelques rehauts de couleurs. Ces photographies expriment une indéniable conscience de soi. Les figures féminines  de Pauline Simon comme celles de Lee Godie attestent de l’influence de l'impressionnisme mais aussi du pointillisme et de l'abstraction.

Mr. Imagination/Gregory Warmack, vue de l'exposition "Chicago calling" 2020 © ND Mr. Imagination/Gregory Warmack, vue de l'exposition "Chicago calling" 2020 © ND
Mr. Imagination/Gregory Warmack, 1991 © Photo : Ron Gordon Mr. Imagination/Gregory Warmack, 1991 © Photo : Ron Gordon
Gregory Warmack (1948 – 2012) aka Mr. Imagination est originaire d’un quartier pauvre de Chicago. Troisième enfant d’une fratrie de neuf transformée en chorale des Warmack Singers par la mère baptiste et chanteuse de Gospel qui encourage la créativité et la spiritualité. Gregory sculpte, peint, assemble depuis son plus jeune âge. Il accumule des tas d’objets et taille des petits masques en écorce, confectionne des bijoux. En 1978, il est agressé et reçoit une balle dans le ventre. Durant son séjour à l’hôpital, alors qu’il est dans le coma, il fait une expérience qu’il décrit comme « très paisible, comme voyager dans le temps et regarder les anciennes civilisations ». C’est après cet épisode qu’il prend le pseudonyme de Mr. Imagination. Le grès industriel et les capsules de bières deviennent ses éléments de prédilection, lui servant de base pour créer sceptres, trônes, totem mais aussi portraits sculptés d’inspiration égyptienne et d’étonnants personnages pinceaux. Il investit de grandes pièces monumentales : abribus, grottes qu’il orne de sculptures, de miroirs.

Wesley Willis The Chicago Skyline, Sears Tower, Chicago River..., 1986 Stylo à bille et feutre sur carton, 71 x 99 cm © Collection Rolf et Maral Achilles Wesley Willis The Chicago Skyline, Sears Tower, Chicago River..., 1986 Stylo à bille et feutre sur carton, 71 x 99 cm © Collection Rolf et Maral Achilles

Abandonnés par leur père et maltraités par leur mère alcoolique, Wesley Wills (1963 – 2003) et ses neuf frères et sœurs passent leur enfance de foyers en placements. Entre 1976 et 1978, Wesley et trois de ses frères sont adoptés par une même famille. Dans les années 1990 avec son physique imposant et sa forte personnalité, Wesley devient à la fois artiste de rue et star de la scène punk rock underground du Chicago de l’époque. Dans ses compositions graphiques, exécutées au feutre ou au stylo bille, il représente les gratte-ciels de la ville et la circulation permanente. L’absence de figure humaine n’a d’égal que celle de la nature, insufflant une inquiétante étrangeté dans ses paysages urbains. Il a dix-huit ans lorsqu’il fait la connaissance de Paul Young, architecte et collectionneur d’art, qui lui ouvre les portes du prestigieux Illinois Institute of Technology qu’il fréquentera durant cinq ans, marqué par le bâtiment joyaux de l’architecture moderne imaginé par Mies Van der Rohe. Dans les années 1980, Willis commence à entendre des voix. Il est diagnostiqué schizophrène à vingt-six ans. Il forme un groupe de musique, le Wesley Wills Fiasco qui très vite intéresse les labels discographiques. Parallèlement, il continue de produire des œuvres graphiques. Il décède en 2003 des suites d’une leucémie.

Henry Darger, fillette papillon, entre 1930 et 1972  Aquarelle et mine de plomb, © Kiyoko Lerner/ 2020, Prolitteris, Zurich Photo : AN – Collection de l’Art Brut, Lausanne Henry Darger, fillette papillon, entre 1930 et 1972 Aquarelle et mine de plomb, © Kiyoko Lerner/ 2020, Prolitteris, Zurich Photo : AN – Collection de l’Art Brut, Lausanne
Dubuffet consacre le sixième et dernier point de sa conférence de 1951 à la notion de la beauté telle qu’elle est entendue en Occident pour mieux la réfuter : « Cette idée que notre monde serait constitué pour la plus grande part d’objets laids et d’endroits laids, tandis que les objets et endroits doués de beauté seraient des plus rares et difficiles à rencontrer, je n’arrive pas à la trouver très excitante. Il me semble que l’Occident, à perdre cette idée, ne ferait pas une grande perte. S’il prenait conscience que n’importe quel objet du monde est apte à constituer pour quiconque une base de fascination et d’illumination, il ferait là une meilleure prise. Cette idée là, je pense, enrichirait plus la vie que l’idée grecque de la beauté. [...] ». Sans doute est-ce cette proposition d’abolition qui sous-tend le raisonnement du critique américain Peter Schjeldahl dans un article de 2002 pour le New Yorker rendant compte de l’inauguration de l’American Folk Art Museum (AFAM) à New York, qui présentait pour l’occasion une exposition consacrée à Darger. Schjeldahl écrit à juste titre : « Henry Darger pourrait raisonnablement être exposé au Museum of Modern Art, plutôt qu'à l’AFAM », comparant son importance à celle d’Henri Rousseau : « le premier et – il s'est avéré – le dernier génie non éduqué à obtenir une appartenance incontestée au canon de l'art du XXe siècle », avant de constater : « La présence de l’exposition Darger à l’AFAM sur le même bloc que le MOMA indique le schisme qui prévaut entre l’art ‘outsider’ et l’art d’initié qui, de plus en plus, n’a aucun sens[8] ». Chicago semble avoir compris et intégré depuis longtemps ce non-sens qu’il y a à disqualifier toute forme de création artistique qui serait non conforme à un art contemporain « officiel » qui ironiquement devient de fait un art « académique », normé, codifié, loin des avant-gardes qu’il prêtant incarner. Excepté Henry Darger qui était un solitaire, tous les artistes présentés dans l’exposition ont pris part, parfois activement, à la scène artistique de Chicago. Celle-ci embrasse sans distinction l’art et les artistes. A Chicago, les marges sont irrémédiablement ramenées vers le centre.

Mr. Imagination/Gregory Warmack « Chicago 1984 », 1984. Foundry sandstone and paint, 5¾ x 7½ in. (14.61 x 19.05 cm). Collection of Robert Alter and Sherry Siegel. © Photo : John Faier Mr. Imagination/Gregory Warmack « Chicago 1984 », 1984. Foundry sandstone and paint, 5¾ x 7½ in. (14.61 x 19.05 cm). Collection of Robert Alter and Sherry Siegel. © Photo : John Faier

[1] Terme traduit de l’anglais « Outsider art » qui désigne l’ensemble des artistes marginaux, autodidactes, dont les œuvres sont élaborées en dehors de toute influence de l’art contemporain officiel. A ce titre, il regroupe l’Art Brut mais aussi le Folk Art, issu des classes populaires, notamment de la communauté afro-américaine

[2] Hans Prinzhorn, Bildnerei der Geisteskranken, 1922, Expressions de la folie. Dessins, peintures, sculptures d’asile, Gallimard, Paris, 1984.

[3] Le terme d’Art Brut apparaît pour la première fois en 1945, à l’occasion des premiers voyages de prospection d’œuvres « marginales » de Jean Dubuffet en Suisse et en France. En 1949, le galeriste parisien René Drouin expose deux cents œuvres de soixante artistes différents. Le catalogue qui accompagne la manifestation à pour titre « L’Art Brut préféré aux arts culturels ». 

[4] Le texte de Jean Dubuffet est reproduit (en anglais) dans Logos, a journal of modern society and culture, vol. 5, n°2, printemps / été 2006, http://www.logosjournal.com/issue_5.2/dubuffet.htm Consulté le 12 octobre 2020.

[5] Extrait de « Positions Anticulturelles », conférence de Jean Dubuffet prononcée en anglais, à l’Arts Club de Chicago, le 20 décembre 1951, in « Prospectus et tous écrits suivants », T.1, Paris, Gallimard, 1967, pp.94-100.

[6] A la faveur de la remarquable donation en 1987 de la veuve de Nathan Lerner. Ce photographe était le logeur d’Henry Darger. Avec son épouse, il a permis la sauvegarde d’une œuvre inestimable.

[7] Sur Nathan Lerner voir Sophie Hedtmann, « Nathan Lerner, L’héritage du Bauhaus à Chicago (jusqu’au 11 janvier 2009) », Transatlantica [En ligne], 1 | 2009, mis en ligne le 30 juin 2009, consulté le 14 novembre 2020. URL : http://journals.openedition.org/transatlantica/4308

[8] Peter Schjeldahl, « Folks », The New Yorker, 14 janvier 2002, p. 88-89.

Lee Godie, sans titre, s.d. Tirage argentique, 12 x 9.5 cm Collection Christopher LaMorte et Robert Grosset © Photo : John Faier Lee Godie, sans titre, s.d. Tirage argentique, 12 x 9.5 cm Collection Christopher LaMorte et Robert Grosset © Photo : John Faier

Chicago calling. La présentation à la Collection de l’Art Brut regroupe des œuvres sélectionnées par Sarah Lombardi, directrice et co-commissaire, issues de l’exposition conçue par les commissaires Kenneth C. Burkhart et Lisa Stone, et organisée par Intuit, The Center for intuitive and Outsider Art à Chicago

Du mardi au dimanche, de 11h à 18h - Jusqu'au 1er novembre 2020.

Collection de l'Art Brut
Avenue des Bergères, 11
CH - 1004 LAUSANNE

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