Le plaisir de danser de Salva Sanchis

Au Théâtre de la Bastille, le danseur et chorégraphe espagnol Salva Sanchis tire sa révérence en rendant au corps son aptitude à l'intuition grâce aux pulsations d'une hypnotique musique techno. Création ultime, "Radical light" réussit la fusion des mouvements extatiques de la danse spontanée avec ceux, ultra-codifiés, de la danse formelle, exprimant ainsi le plaisir physique de danser.

Salva Sanchis, "Radical light", création chorégraphique, Kunst/ Werk © Bart Grietens Salva Sanchis, "Radical light", création chorégraphique, Kunst/ Werk © Bart Grietens
Lorsque le public pénètre dans la grande salle du Théâtre de la Bastille à Paris, ils sont déjà là. Sur le plateau dont le centre est occupé par un grand tapis de couleur orange qui lui donne des allures de ring ouvert, ils s'échauffent, esquissent quelques pas, s'observent. Vêtus de noir, ils sont cinq, quatre danseurs et une danseuse qui vont évoluer au rythme de la musique imaginée spécialement par Senjan Jansen et Joris Vermeiren, plus connus sous le nom de Discodesafinado. Encore faible, le son va s'amplifier, le rythme s'accélérer, fusionnant techno minimale et électro expérimentale afin que les mouvements des corps ne répondent plus qu'aux battements de la musique. Ainsi appliqué aux danseurs, le concept musical de la pulsation permet d'installer une transe répondant à la cadence effrénée de cent-vingt pulsations par minute. Elle favorise l'apparition de mouvements instinctifs propres à la danse populaire telle qu'on la rencontre dans les clubs. Pour sa dernière création chorégraphique, Salva Sanchis se détache des trop nombreux codes qui régissent la danse contemporaine en imaginant une pièce qui propose de la danse, rien que de la danse. Cette radicalité rendue possible par l'annonce de sa retraite, libère le corps du danseur en abolissant la frontière entre la danse contemporaine et le clubbing. Sur scène, chacun propose son propre phrasé : gestes amples des bras, sauts... dans le rectangle orange baigné de lumière ou légèrement à l'extérieur, dans l'ombre du plateau. Les mouvements sont précis, fluides. Des duos se forment, parfois des trios, ils sont furtifs, telles d'éphémères trêves attendant le retour des solos conquérants. A l'accélération du rythme musical répond l'amplification des mouvements des danseurs. Ces derniers se figent quelquefois pour permettre au corps de récupérer. Le tempo va crescendo, précipitant l'allure d'une mélopée lancinante, renvoyant le public vers une série de battles qui, au-delà du mouvement hip-hop, rappellent celles que se livrent les danseurs de Krump qui, apparue au début des années 2000 dans les quartiers défavorisés de Los Angeles, succède au clowning, forme d'expression artistique militante et solidaire qui s'invente en réaction à l'extrême violence sociale des années 1990. Mais l'agressivité souvent perceptible, liée aux mouvements corporels à l'exécution rapide qui donnent aux visages des performeurs cette expression de rage et de colère, est trompeuse, l'un des principes fondateurs du Krump étant la non-violence. 

Auteur d'une vingtaine de pièces, Salva Sanchis est diplômé en 1998 de la première promotion de P.AR.T.S., (Performing Arts Research and Training Studios), la très réputée école de danse internationale située en Belgique. Il travaille à partir de 2002 avec la compagnie Rosas fondée par Anne-Teresa de Keersmaeker, en tant que danseur tout d'abord, puis comme chorégraphe. Il co-signe avec l'artiste flamande "A Love Supreme" composé sur l'album éponyme et chef-d'œuvre absolu de John Coltrane auquel la danse parait s'abandonner. En 2010, il rejoint la compagnie flamande Kunst / Werk dont il assurait jusqu'à maintenant la co-direction. C'est avec elle qu'il produit ses dernières pièces, depuis Nowhere en 2011 jusqu'à Radical light.  En 2017, il fait le choix de se consacrer entièrement à ses études de psychologie, mettant un terme à sa carrière de chorégraphe, prenant soin toutefois d'honorer sa promesse de performer les tournées de "A Love Supreme" et "Radical light"

Si le spectacle parachève une carrière, il vient également clôturer d'une belle manière un nouveau rendez-vous parisien consacré à la danse contemporaine, rendu possible grâce au partenariat liant désormais le Théâtre de la Bastille à l'Atelier de Paris / Centre de création chorégraphique national. Né du désir commun de soutenir plus fortement la promotion et la diffusion de la création chorégraphique française et internationale, les deux institutions mettent en commun tout au long de l'année leurs moyens respectifs qui s'agissent d'outils de répétition, de représentation et/ ou de production et annoncent d'ores et déjà la reconduction du partenariat et du temps fort qui en résulte chaque mois d'avril, dans les années à venir.

Le dialogue entre l'improvisation -  la danse populaire de "Radical light" - et un vocabulaire gestuel défini - la danse contemporaine - occupe une place centrale dans l'œuvre de Salva Sanchis. Nombre de ses chorégraphies tentent la fusion du spontané avec le codifié. Sur le grand plateau du Théâtre de la Bastille, les cinq danseurs performent chacun des combinaisons composées de différents mouvements, autorisant ainsi une alternance entre synchronie et asynchronie de l’ensemble, pour souligner que l'équilibre de l'œuvre se trouve dans la singularité de l’art proposé par es protagonistes. Les changements de lumières rythment les accélérations musicales. Comme les Krumpers épicuriens dansant la vie dans toute sa jouissance, le plaisir que Salva Sanchis et ses danseurs prennent sur scène ce soir-là irradie d'une beauté radicale et lumineuse la grande salle du Théâtre de la Bastille.

 Salva Sanchis - RADICAL LIGHT

Théâtre de la Bastille, du 9 au 15 avril 2018
76, rue de la Roquette 75 011 Paris  

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