À l'ouest du nouveau

À la MECA, l'exposition inaugurale du FRAC Nouvelle-Aquitaine a fait la part belle aux acteurs d'une région désormais immense à l’occasion d’une carte blanche. Retour sur «Il est une fois dans l'ouest», voyage plastique à la découverte d'une géographie nouvelle, qui a dévoilé le portrait en creux d’une institution dont la vocation première reste la collaboration avec le territoire.

Vue de la Maison de l'économie créative et de la culture de Nouvelle-Aquitaine, MECA, Bordeaux, Bjarke Ingles architecte, 2019. © Laurian Ghnitoiu Vue de la Maison de l'économie créative et de la culture de Nouvelle-Aquitaine, MECA, Bordeaux, Bjarke Ingles architecte, 2019. © Laurian Ghnitoiu
A Bordeaux, faisant face à la Garonne, dans le nouveau quartier Euratlantique, à deux pas de la gare Saint-Jean, elle-même désormais à deux heures de Paris, se dresse un nouveau bâtiment remarquable, sans nul doute l'un des plus intéressants de ces cinquante dernières années dans une ville dont le classicisme omniprésent a trop souvent condamné l'audace architecturale. Installé sur une friche industrielle qui avait abrité auparavant les abattoirs de la ville, l'édifice, dont la forme d’arche asymétrique donne l’illusion d’être en mouvement, est conçu par l'architecte danois Bjarke Ingles, l'un des plus talentueux de sa génération – son épique BIG (Copenhague) est associée à Freaks (Paris) – pour abriter la Maison de l'économie créative et de la culture de Nouvelle-Aquitaine, la MECA, véritable laboratoire artistique qui réunit les agences culturelles régionales dédiées au spectacle vivant (OARA), aux filières du Livre, du Cinéma et de l’Audiovisuel (ALCA) et le Fonds régional d'art contemporain (FRAC) Nouvelle-Aquitaine. Occupant deux étages et demi, avec des réserves entièrement sur place, des ateliers techniques et un espace de conditionnement, deux ateliers d'artiste, un auditorium, l'institution a changé de dimension. A l'étroit dans le Hangar G2 du Bassin à flot n°1 qu'elle occupait depuis 2005, elle possède désormais les espaces suffisants lui permettant d'exploiter au mieux ses collections tant d'un point de vue technique que curatorial, les nouveaux espaces de monstration étant incomparables pour qui a connu les précédents. Claire Jacquet, à la tête de l'établissement depuis 2007, a réintroduit une dynamique de travail collectif sur le territoire, répondant à la vocation première d'un FRAC, c'est à dire sillonner la région, se rendre dans les endroits les plus dépourvus d'accès à la culture, dans les écoles, les prisons, les hôpitaux, dans une démarche de service public. "La dimension humaine des projets est essentielle à mes yeux et c’est sans doute la grande richesse d’une telle structure de ne rien pouvoir faire seule, comme un musée ou une fondation privée, qui ont aussi tout leur sens[1]."  Confiait-elle. Sur les gradins extérieurs qui forment le socle de la MECA, face au fleuve, se dresse une demi-tête monumentale d’Hermès en bronze. La sculpture de trois mètres de haut – 1% artistique du bâtiment –  est l’œuvre de Benoit Maire : « Telle qu’elle est placée, la demi-tête semble être coupée par le bâtiment lui-même. La moitié absente de la sculpture est à compléter par le spectateur dans l’intérieur vide de la chambre urbaine. Ce travail de l’imagination est renforcé par le fini poli-miroir de la tranche coupée qui permet de faire l’expérience de la réflexion dans son sens littéral. Ce miroir en bronze permet aussi de refléter l’extérieur et augmente les points de vue photogéniques de l’ensemble du site », explique-t-il. Le FRAC Nouvelle-Aquitaine devient le sixième FRAC dit de deuxième génération, c’est à dire doté d’un lieu d’exposition propre dont il était initialement dépourvu.   

 Le territoire était précisément à l'honneur de l’exposition inaugurale des nouveaux espaces du FRAC Nouvelle-Aquitaine, dénominateur commun reliant la quinzaine de capsules qui construisent la manifestation comme autant de projets révélant la dynamique d'un espace géographique. Achevée le 9 novembre dernier, "Il est une fois dans l'ouest" s'organisait à partir d'invitations faites à des structures, collectifs d'artistes, fondations présentes sur le nouveau territoire, immense, de la Nouvelle-Aquitaine. Le nouveau découpage des régions, entré en vigueur en janvier 2016, a quasiment triplé la surface de l'aire régionale, faisant de la Nouvelle-Aquitaine la région la plus vaste de France. Ces invitations permettent à la fois de découvrir la richesse de la création plastique au sein du nouvel espace géographique – chaque lieu assure le commissariat de sa capsule – et de révéler les projets du FRAC dont l'activité s'articule, depuis trente-cinq ans, autour de la notion de "concevoir à plusieurs". Irriguer artistiquement le territoire repose essentiellement sur un travail collectif avec les structures de terrain. En ce sens, l'exposition compose un portrait chinois du FRAC dévoilant, à partir de ses partenaires, les grands traits qui façonnent une collection. Chaque espace est donc au service d'un territoire. Il permet de mettre en avant une collection.

Vue de l’exposition « Il est une fois dans l’Ouest » au Frac Nouvelle-Aquitaine MÉCA. De gauche à droite, Charles Fréger,  Ainarak, 2015 - 2016, et Gernika, © Adagp, et photo Jean-Christophe Garcia Vue de l’exposition « Il est une fois dans l’Ouest » au Frac Nouvelle-Aquitaine MÉCA. De gauche à droite, Charles Fréger, Ainarak, 2015 - 2016, et Gernika, © Adagp, et photo Jean-Christophe Garcia

Ce voyage en Nouvelle-Aquitaine débute avec la très grande toile de Martial Raysse, "le carnaval à Périgueux" (1992, Fondation Pinault), allégorie de l'humanité qui reflète la récurrence des figures de carnaval dans l'œuvre du peintre installé en Dordogne. Derrière sont évoquées deux résidences distinctes organisées par la COOP, association pour la promotion de l’art contemporain au Pays basque. De la première, celle que Charles Fréger effectue en 2015-16, sont réunis quelques tirages photographiques extraits de la "suite basque", constituée de six séries qui sont, à travers leurs images composées à partir de la forme en contre-jour, une seule et même variation photographique sur la silhouette. Issues de la série "Exilados" qui s'intéresse aux réfugiés de la Guerre d'Espagne (1936-39), les images exposées ont trait à Ainarak et Guernika où chaque année, les habitants rejouent le massacre du 26 avril 1937. A côté, l'installation de Rachel Labastie résulte d'une résidence dans le village abandonné d'Egulbati en Navarre en 2017. Les bâtons, cuits dans un foyer, se composent de tessons amalgamés à de la terre. Ces pièces jouent sur la notion de transe cérémonielle. Le travail de l'artiste se situe dans un entre deux, entre art et design. Charles Fréger et Rachel Labastie interrogent l’âme du Pays basque et son patrimoine immatériel.

Thomas Ruff, Haus N°7 I, 1988, collection Frac Nouvelle-Aquitaine MÉCA, © Adagp, photo Frédéric Delpech Thomas Ruff, Haus N°7 I, 1988, collection Frac Nouvelle-Aquitaine MÉCA, © Adagp, photo Frédéric Delpech

Sur le mur dédié au Centre international d'art et de paysage de l'Ile de Vassivière, les traces d'œuvres ou d'artistes en résidence traduisent les choix opérés par la direction du lieu pour répondre à la carte blanche qui lui a été attribuée. Sur le mur perpendiculaire, le Musée d'art et d'histoire de Libourne expose les deux obsessions d'Alexandre Delay, les nus et les polars. "J’ai découvert et appris à regarder les femmes nues en même temps que la peinture. Et je suis devenu peintre." raconte-t-il, indiquant la place centrale qu'occupe le nu dans son œuvre. Signe des temps, le nouveau pôle innovation et création, inédit jusque là dans les FRAC, accompagne la collaboration entre artistes et entreprises. Il est illustré par les pièces réalisées par Anne-Charlotte Finel en partenariat avec l'université de Bordeaux. Le travail en cours sur le mascaret fera l'objet d'une exposition personnelle en avril 2020. L'exposition a permis également de découvrir, à travers une sélection de ses œuvres, la Fondation AFSACSA, installée à Saint-Emilion depuis 2016, qui a pour but de promouvoir la création plastique du sud de l'Afrique. Un peu plus loin, la scène émergeante en Nouvelle-Aquitaine est représentée par les œuvres de trois collectifs : Deborah Bowmann, Club Superette et Caylus Culture Club. Elles ont en commun de revisiter des formes de relations anciennes comme la célébration, le rituel et la pensée magique, en les réinventant à une époque où triomphe un hyper individualisme hyper connecté. Les artistes Aurélien Mole et Eric Tabuchi revisitent l'histoire de la photographie, en composant, à partir d'un choix d'images effectué dans les trois FRAC de la région, le deuxième chapitre après celui organisé au FRAC Poitou-Charantes, tandis qu'une sélection d'œuvres offertes par les Amis du FRAC Nouvelle-Aquitaine est disséminée dans l'exposition.

Vue de l’exposition « Il est une fois dans l’Ouest » au Frac Nouvelle-Aquitaine MÉCA. De gauche à droite, Charles Fréger,  Ainarak, 2015 - 2016, et Gernika, © photo Jean-Christophe Garcia Vue de l’exposition « Il est une fois dans l’Ouest » au Frac Nouvelle-Aquitaine MÉCA. De gauche à droite, Charles Fréger, Ainarak, 2015 - 2016, et Gernika, © photo Jean-Christophe Garcia

Avec des œuvres exécutées par une centaine d'artistes, de Martial Raysse à Brice Dellsperger, dont certaines produites à l'occasion de résidences ou pour un centre d'art, conservées dans une artothèque ou une fondation privée, un musée des beaux-arts ou d'art contemporain, ou encore reflétant les choix de commissaires, "Il est une fois dans l'ouest" décrit une scène artistique foisonnante et connectée au monde, qui pose un regard au-delà des Pyrénées, vers le Pays Basque, l'Espagne, l'Afrique, où la notion de "trans" (disciplinaire, genre, médium...) est mise en avant. Plutôt que d'épuiser un sujet de façon exhaustive, l'exposition fait le choix du fragmentaire, privilégie les singularités de chacun pour rendre compte d'une histoire protéiforme en train de se faire dans le partage et l'échange, deux principes ouvert sur les autres, réinventant le collectif. A travers son exposition inaugurale, le FRAC Nouvelle-Aquitaine signe une sorte de manifeste ancré dans le présent, qui affirme l'aménagement culturel d'un territoire dont elle se révèle la pierre angulaire. A l'instar du "Mécano de la générale", nouveau dispositif nomade de muséographie modulable destiné aux lieux partenaires, c'est ensemble que l'institution et les structures néo-aquitaines construisent une histoire contemporaine de l'art. 

[1] Marie-Elisabeth de la Fresnaye, "Other side: Claire Jacquet, Directrice du FRAC Aquitaine", 9 lives magazine, octobre 2017.

Vue de la Maison de l'économie créative et de la culture de Nouvelle-Aquitaine, MECA, Bordeaux, Bjarke Ingles architecte, 2019. © Laurian Ghnitoiu Vue de la Maison de l'économie créative et de la culture de Nouvelle-Aquitaine, MECA, Bordeaux, Bjarke Ingles architecte, 2019. © Laurian Ghnitoiu

"Il est une fois dans l'ouest" - Jusqu'au 9 novembre 2019 - Du mardi au samedi de 13h à 18h30.

FRAC Nouvelle-Aquitaine
MECA - 5, Parvis Corto Maltese
33 800 BORDEAUX

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