De qui la "liberté d'importuner" est-elle le choix?

La tribune du Monde du 10 janvier signée par une centaine de femmes dénonce la dictature née du mouvement #BalanceTonPorc. Rejetant la délation et la "haine des hommes" à qui elles accordent la liberté de les importuner, la majorité des signataires vient du monde culturel. Et si la jouissance des libertés qu'elles défendent n'était qu'un privilège de classe ?

Tribune parue dans le Monde daté du 10 janvier 2018 © Culturebox Tribune parue dans le Monde daté du 10 janvier 2018 © Culturebox
Dans l'émission “All In With Chris Hayes” en date du 25 octobre dernier et diffusée sur la chaine MSNBC’s, l'actrice Jane Fonda déclarait à propos de l'affaire Weinstein : "On dirait que quelque chose a changé (...) Il est dommage que ce soit probablement parce que tant de femmes qui ont été agressées par Harvey Weinstein sont célèbres et blanches et que tout le monde les connaît. Cela fait longtemps que les femmes non blanches subissent la même chose sans que personne n'en parle. " Le propos, repris dans un article paru le  27 octobre 2017 sur le site web du Daily Beast, énonçait clairement l'un des problèmes qui menacent la victoire à venir, la différence de classes sociales et raciales. La fin éventuelle de la solidarité des femmes jusque là unanime, qui semble faire la force d'un mouvement salutaire de libération de la parole sans précédent pourrait-elle venir de France? Quand un autre discours se fait entendre, revendiquant comme socle une liberté individuelle inaliénable, cette liberté est-elle égale à toutes? S'exprime-t-elle de la même façon dans les différentes classes sociales et/ ou raciales? Ou, comme le déplore Jane Fonda, est-il plus facile de faire respecter sa liberté individuelle lorsqu'on est blanche et que l'on appartient au milieu privilégié de la culture?  

Libérer une autre parole

Le 8 janvier, les comédiennes participant à la cérémonie des Golden globes à Los Angeles, de Meryl Streep à Nicole Kidman, parlent d'une seule voix pour dénoncer le harcèlement sexuel notoire dans le milieu du cinéma et célébrer la libération de la parole qui n'en fini plus de déferler depuis la chute du faiseur de stars, Harvey Weinstein. Le lendemain, le journal Le Monde publie une tribune intitulée "Nous défendons une liberté d'importuner, indispensable à la liberté sexuelle" qui, portée par les écrivaines Catherine Millet et Catherine Robbe-Grillet et signée par une centaine de femmes dont Ingrid Caven, Catherine Deneuve, Sarah Chiche, Peggy Sastre ou encore Elisabeth Lévy, prend des accents de manifeste. Elle dénonce ce qu'elle juge être le climat délétère de la campagne #BalanceTonPorc, voyant dans les « délations et mises en accusation publiques d’individus » des méthodes dignes d'un puritanisme qui va à l'encontre de la cause des femmes. "Nous pensons que la liberté de dire non à une proposition sexuelle ne va pas sans la liberté d’importuner. Et nous considérons qu’il faut savoir répondre à cette liberté d'importuner autrement qu’en s’enfermant dans le rôle de la proie." En théorie, le discours est louable à condition qu'il s'applique dans une société égalitaire faute de quoi la reproduction d'une domination de classe identique à celle que nous connaissons parait inéluctable. Hélas nous sommes loin de vivre dans une égalité quelconque qu'elle soit genrée, sociale ou raciale. Ces femmes pétitionnaires, celles qui ont la liberté de dire non, qui revendiquent le droit à être importunées, sont dans une écrasante majorité des femmes blanches, intellectuelles, pour la plupart issues des milieux culturels, artistiques, plutôt favorisés. Nul doute que leur parole est sincère, cependant elles font preuve de naïveté en croyant que toutes les femmes - ou tous les hommes d'ailleurs - ont "la liberté de dire non à une proposition sexuelle qui ne va pas sans la liberté d'importuné" Beaucoup de personnes qui n'ont pas cette chance sont restées interdites ( y compris dans le milieu où évoluent les signataires, l'affaire Weinstein en est le meilleur exemple) jusqu'à la déferlante #BalanceTonPorc qui leur a été semble-t-il salutaire, en tout cas libératoire. Car ce qui provoque la gène à la lecture de cette tribune et que ces femmes ne réalisent sans doute pas, est que plusieurs de leurs revendications restent encore aujourd'hui l'apanage de la bourgeoisie. En d'autres termes, la lutte latente des classes qui se joue ici n'épargne en rien la solidarité des femmes mais au contraire, semble en les divisant, renforcer une domination masculine dont l'autorité commençait tout juste à vaciller lorsque des centaine de milliers de femmes ont eu le courage de ne plus se taire. 

Faire la part des choses

Le tribune dénonce la censure et la confusion entre une oeuvre et son auteur : « La vague purificatoire ne semble connaître aucune limite. Là, on censure un nu d’Egon Schiele sur une affiche ; ici, on appelle au retrait d’un tableau de Balthus d’un musée au motif qu’il serait une apologie de la pédophilie ; dans la confusion de l’homme et de l’œuvre, on demande l’interdiction de la rétrospective Roman Polanski à la Cinémathèque et on obtient le report de celle consacrée à Jean-Claude Brisseau.". Certes, on ne peut pas dire que l'on vit une époque marquée par le progrès. Le conservatisme ambiant vaut pour l'ensemble de la société. Il me semble néanmoins que l'on peut faire la part des choses, soutenir le mouvement #BalanceTonPorc ne veut pas dire que l'on est favorable l'effacement de Kevin Spacey dans le dernier film de Ridley Scott ou à l'interdiction de la rétrospective Roman Polanski à la Cinémathèque française (concernant l'oeuvre de Polanski, ces attaques ne sont pas nouvelles hélas, les appels au boycott et à l'interdiction de ses films se font entendre depuis son départ des Etats-Unis, il y a quarante ans). Affirmer que non revient à dire que toutes les femmes qui soutiennent le mouvement seraient des intégristes écervelées mélangeant absolument tout, en proie à une rage de destruction des hommes. Qu'on se rassure, la bêtise n'est pas propre aux féministes de #BalanceTon Porc mais se retrouve de façon égalitaire dans toutes les couches de la société, invariablement chez les femmes et les hommes et même parmi les signataires de la tribune du Monde si l'on en juge par certaines déclarations très médiatisées qui ont suivies. L'être humain est tout de même doté d'une intelligence qui lui permet, entre autres, de faire la différence entre une oeuvre et son auteur. A titre d'exemple "Voyage au bout de la nuit" le roman francophone sans nul doute le plus important du XXe siècle, reste l'un des ouvrages de référence dans l'enseignement secondaire et il ne viendrai à personne l'idée de l'interdire à cause de son auteur.

Le paragraphe se conclut en faisant passer le débat politique sur un registre moral : « ceux qui estiment, au nom d’une conception substantielle du bien et de la morale victorienne qui va avec, que les femmes sont des êtres "à part"» faisant part d'un mépris inouï pour toutes celles victimes de violences sexuelles et celles et ceux qui les soutiennent comme le fait remarquer Réjane Sénac "Dans cette tribune publiée par Le Monde, le maternalisme côtoie le paternalisme pour expliquer à celles et à ceux qui dénoncent les violences sexuelles qu’elles sont les alliées du puritanisme et les ennemis de la liberté. Avec l’assurance de celles et de ceux qui savent et peuvent, il s’agit d’utiliser la sacrosainte défense de la liberté pour anesthésier le débat en le situant sur le registre moral et non politique. Afin de discréditer celles et ceux qui déchiffrent ces violences comme l’expression et le moyen d’un système de domination, la feinte habile – quoique éculée – est d’en faire la garantie d’une société pluraliste et vi(v)able."

Plus loin, la tribune sur la liberté d'importuné dénonce la victimisation des femmes, "Les accidents qui peuvent toucher le corps d'une femme n’atteignent pas nécessairement sa dignité et ne doivent pas, si durs soient-ils parfois, nécessairement faire d’elle une victime perpétuelle." Marlène Schiappa, Secrétaire d'Etat à l'Egalité entre les hommes et les femmes qui a refusé de signer le texte rappelle justement que la question de savoir si on doit se sentir victime et être traumatisée après un viol" a été "réglée dans [le manifeste féministe] Baise moi de Virginie Despentes en 1993". Cette notion sera d'ailleurs au coeur de l'un des ouvrages de référence du féminisme contemporain King Kong Théorie de la même auteure treize ans plus tard. Cependant, lorsque Catherine Millet, invitée de l'émission de France Culture A voix nue le 5 décembre dernier, répond à la journaliste Raphaëlle Rérolle qui lui rappelle que tous ses rapports sexuels ont été consentis "C'est mon grand problème, je regrette beaucoup de ne pas avoir été violée. Parce que je pourrais témoigner que du viol on s'en sort". Dans un monde parfait, la désacralisation de la sexualité éviterait à coup sûr nombre de conflits et probablement quelques guerres. Force est de constater que nous ne vivons pas dans ce monde. La petite phrase de Catherine Millet (antérieure à la publication de la tribune) laisse la désagréable impression de recevoir une leçon de "celle qui sait et peut" pour reprendre les mots de Réjane Sénac. Formulée avec condescendance, elle s'entend précisément comme l'expression d'une domination sociale qui, si elle n'est pas masculine ici, en emprunte les mêmes codes.

Laurence Rossignol, ancienne ministre de l'enfance, des familles et des droits des femmes s'interrogeait sur France Inter au lendemain de la publication : "Mais qu'est ce que Catherine Deneuve est venue faire dans cette galère?" L'actrice s'est exprimée le 14 janvier en publiant dans Libération un texte en forme de mise au point. Elle assume sa position mais se désolidarise de certaines cosignataires dont les propos sont « pire qu’un crachat au visage de toutes celles qui ont subi ce crime (...) Il me paraît absolument nécessaire aujourd’hui de souligner mon désaccord avec la manière dont certaines pétitionnaires s’octroient individuellement le droit de se répandre dans les médias, dénaturant l’esprit même de ce texte ». Brigitte Lahaie avait affirmé sur l'antenne de BFM Tv quelques jours auparavant que l'on pouvait "jouir pendant un viol". Deneuve conclut son propos en s'excusant auprès des victimes de violences de harcèlement : « Je salue fraternellement toutes les victimes d’actes odieux qui ont pu se sentir agressées par cette tribune parue dans le Monde, c’est à elles et à elles seules que je présente mes excuses. » apportant un peu de dignité à un débat sidérant depuis les déclarations méprisantes tenues ces derniers jours par certaines.

Un privilège de classe

Parti du sentiment légitime de faire entendre une autre voix, la tribune du Monde a manifestement été trop vite rédigée et trop vite signée. Surtout, elle agglomère des femmes qui sont loin de former un collectif, allant des féministes indépendantes aux néo-conservatrices notoires. Cette réunion de pensées hétéroclites ne semble avoir comme dénominateur commun qu'une origine, celle d'où sont issues ces femmes, le monde culturel: comédiennes, chanteuses, écrivaines, philosophes, artistes plasticiennes, critiques d'art, galeristes... Elles évoluent dans un milieu privilégié où la liberté individuelle est une évidence, où elles ont pu affirmer leur personnalité, dire non aussi et prétendre à une certaine égalité avec les hommes. Elles sont donc soucieuses de se démarquer d'un mouvement qu'elles perçoivent comme violent et castrateur,  au discours victimaire, ce qui n'est pas tout à fait le cas. Enfin et c'est là le problème, elles prennent la parole depuis la position qu'elles occupent dans la société sans se soucier de celle qu'occupe les autres femmes, reflétant ainsi les dominations présentes dans la vie quotidienne. Bien évidemment, cette tribune est loin de refléter l'ensemble du monde culturel. Laure Adler a été l'une des premières à indiquer son refus de signer le texte, en désaccord avec plusieurs points qu'elle explique dans un entretien à Télérama: "Quand les rédactrices écrivent : « en tant que femmes, nous ne nous reconnaissons pas dans ce féminisme qui, au-delà de la dénonciation des abus de pouvoir, prend le visage d’une haine des hommes et de la sexualité »… Comment peut-on dire ça ? Je suis désolée, mais nous sommes très nombreuses, quelles que soient nos générations, à être féministes tout en considérant les hommes et en les aimant ! Le féminisme ne s’est pas construit dans la haine de l’homme, mais dans la défense de la femme. C’est être antiféministe que de dire de telles bêtises." La chorégraphe Mathilde Monnier répondait ainsi dans Libération à Catherine Millet: "Toutes les femmes n'attendent pas comme vous dans le métro la main d'un inconnu sur leur cuisses (...) toutes les femmes n'ont pas les moyens d'oublier en quelques secondes des gestes qui sont des intrusions qui les surprennent dans leur vie de tous les jours. (...) Non, toutes les femmes n'ont pas les moyens de cette résilience dont vous parlez après une agression sexuelle ou un viol.".

Alors que depuis quelques mois à peine, la parole de femmes courageuses se libère en témoignant de ce qu'elles ont subies, ce texte vient entraver un mouvement de libération encore fragile. Ce qu'il donne malheureusement à voir est la reproduction d'un système de domination à l'intérieur même du féminisme et semble ainsi répondre à la question posée par Ella Whelan dans un article paru le 8 novembre 2017 sur le site Sipked-online.com "Pourquoi ignore-t-on les victimes d'abus sexuels issues des classes populaires ?" Le 10 novembre dernier, le tribunal des prud'hommes de Paris a reconnu la société H. Rainier, filiale d'Onet coupable d'harcèlement sexuel et moral. Depuis près de cinq ans, cinq salariées effectuant le nettoyage des trains de la gare du Nord dénonçaient les pratiques dont elles étaient victimes. Elles étaient soutenues par une militante syndicale de la SNCF et par l’Association européenne contre les violences faites aux femmes au travail (AVFT). Leur combat n'a pas eu la visibilité médiatique qu'il aurait du,  elles n'ont pas bénéficié d'une tribune dans un grand quotidien national, l'issue du procès a à peine été mentionnée par un entrefilet dans quelques journaux. Ces femmes rappellent celles des propos de Jane Fonda, celles qui "subissent la même chose sans que personne n'en parle." Dans cette affaire,  il n'y a pas eu de rapport de séduction basé sur un respect mutuel. Alors comme l'historienne Michelle Perrot, spécialiste de l'histoire des femmes, on est en droit de penser que « L’absence de solidarité des femmes signataires de cette tribune (nous) sidère ».

 

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