La mélancolie des dragons ou la beauté selon Philippe Quesne

A l'occasion des dix ans de sa création, Nanterre-Amandiers propose une reprise salutaire de « La mélancolie des dragons », pièce majeure de Philippe Quesne où l'on retrouve toutes les obsessions qui vont façonner une œuvre singulière dominée par une incommensurable poésie des petits riens, oscillant entre spleen sardonique et désir constant de création plastique.

Philippe Quesne, "La mélancolie des dragons", Nanterre-Amandiers © Philippe Quesne Philippe Quesne, "La mélancolie des dragons", Nanterre-Amandiers © Philippe Quesne
C’est au théâtre de Nanterre-Amandiers, que Philippe Quesne dirige depuis quatre ans, que deux de ses spectacles, « L'effet de Serge » et « La mélancolie des dragons » sont repris pour célébrer le dixième anniversaire de leur création. L'auteur commence l'écriture de chacun de ses projets en considérant le titre comme « un champ de recherches et d'expérimentations » permettant l'ouverture des possibles qu'ici l'association des mots « mélancolie » et « dragons », deux mots étroitement liés à la création littéraire, la musique et l'histoire de l'art, suggèrent à l'imaginaire. Sur la scène immaculée d'un manteau neigeux, une AX Citroën affublée d'une remorque semble échouée dans une clairière que ceinturent de grands arbres enneigés. Les quinze premières minutes de « La mélancolie des dragons » dépourvues du moindre dialogue, ont ce privilège rare de réveiller toute une époque, celle qui a conduit la génération de Philippe Quesne de l'enfance à l'adolescence puis à l'âge adulte, à la simple évocation des musiques pop-rock les plus diverses, les plus dissonantes parfois. Ainsi, on se découvre ému sur la mélodie de « Still loving you » du groupe allemand Scorpion dont on avait presque oublié l'existence  ou combattif sur l’air incontournable d’« Antisocial » manifeste musical du groupe Trust. Les mouvements de tête extrêmement chevelues des quatre occupants, buvant de la bière et s'empiffrant de chips, font figures de boite à rythme. Les quatre passagers s'apparentent par leur look à des métalleux adultes mais qui ne semblent pourtant pas encore véritablement sortis de l'adolescence.

Lorsque, tenant son vélo par le guidon, Isabelle arrive sur les lieux et leur porte secours, ce n'est plus quatre compères mais huit qu'elle accueille à la faveur des individus supplémentaires et d’un chien, voyageant dans la remorque dont on apprend rapidement que ce que l'on a pris pour une sorte de podium vitré "c'est pas vraiment une scène, c'est une installation". De ces adolescents attardés, véritables pieds nickelés du hard rock dont les échanges ténus baignent dans une délicieuse absurdité, entretenant l'illusion d'une possible carrière de rock-stars dont ils savent qu’elle ne viendra plus et reflétant pourtant une certaine idée du bonheur, Isabelle va être leur première spectatrice. Elle est le fil conducteur d’une narration qui se méfiant des mots, privilégie les mises en situation, elle est notre porte d’entrée dans ce monde à la fois familier et pourtant différent. De sa rencontre avec le groupe dont on ne sait pas très bien s’ils se connaissaient déjà, elle campe peu à peu une étonnante Blanche-Neige de l'ordinaire. Elle est invitée à passer tout d’abord en revue les outils dont ils disposent pour mener à bien leur tournée. Ainsi, de la machine à bulles où elle semble improviser d'instinct une chorégraphie au gré du mouvement des ronds de savon, au vidéoprojecteur ne servant qu'à dessiner un lettrage propulsé au loin pour être visible de tous, assurant la promotion de leur parc d'attractions ambulant, la petite poésie instillée par Philippe Quesne prend doucement sa place pour ne plus quitter le plateau. Issu des Arts décoratifs, l'auteur-metteur en scène accorde une place considérable à la création plastique dans ses œuvres théâtrales où ces objets performés atteignent une indiscutable beauté formelle comme en témoignent ces grandes bâches plastiques qui, placées devant un ventilateur, se gonflent d'air et se transforment en d'autres formes à la fois grandioses et oniriques. La subtile bande musicale – qui joue un rôle non moins central comme toujours dans les créations de Quesne, où la parole n'est pas forcément nécessaire – donne les principaux repères de la pièce et accompagne en les magnifiant ces formes plastiques. Elle se fait parfois étonnante, comme lorsque le joyeux groupe porte l'une des bâches dans sa position horizontale sur un air de musique médiévale en dansant d'un pas appuyé tels des ménestrels ou troubadours venus d'une époque lointaine. 

De ces outils, la bibliothèque que le groupe met à la disposition du public revêt une importance majeure puisque le spectacle semble être placé sous la bienveillance de chaque ouvrage qui la constitue. Philippe Quesne peut ainsi citer ses sources d'inspiration, en premier lieu Antonin Artaud dont le parc d’attraction mobile prendra bientôt le nom, mais aussi le catalogue de la magistrale exposition proposée par Jean Clair au Grand Palais en 2006 et justement intitulée "Mélancolie", ainsi que les monographies de Caspar David Friedrich et de Dürer dont le célèbre tableau "Melancholia" prend tout son sens ici, dans une pièce habitée par le spleen du créateur en panne d'inspiration comme le sont les protagonistes au début du récit, Elle interroge sur ce que signifie créer un spectacle aujourd'hui et sur la place du merveilleux que vient encore souligner la présence d’un ouvrage à destination des enfants qui se propose d'identifier les différentes espèces de dragons.

Après avoir enfilé le t-shirt très moulant remis à chaque visiteur, Isabelle a droit à la visite découverte exhaustive du bien nommé parc d'attractions, forcément éphémère, qui donne à voir un spectacle chaque jour installé dans de nouvelles contrées se composant de toutes petites choses, d'objets plus ou moins ordinaires, de petits effets spéciaux bricolés qui, mis bout à bout vont figurer l'eau, le feu, l'air et la terre, soit les quatre éléments qui, selon la philosophie grecque, composent tous les matériaux que l'on peut trouver sur Terre. Le final permet à Isabelle de dominer le parc d'attractions du haut d'une échelle afin d'en contempler tous les éléments performés simultanément dans un émerveillement en mode mineur, une invitation à regarder le monde par le détail. La scène annonce le départ prochain de ces saltimbanques d'un métal soft en même temps qu’une dernière aventure offerte à Isabelle qui va se révéler d'une éblouissante splendeur.

Philippe Quesne, "La mélancolie des dragons", Nanterre-Amandiers © Pierre Grosbois Philippe Quesne, "La mélancolie des dragons", Nanterre-Amandiers © Pierre Grosbois
Alors, dans le vrombissement des palmes des ventilateurs s'élancent à la mesure de leur bombage, aériennes, les cinq grandes bâches bientôt dressées à la verticale, perdues et bien visibles pourtant dans la lumière crépusculaire que vient sublimer une fumée devenue omniprésente à la faveur des machines d'où elle jaillit, participant un peu plus au mystère de la dernière scène. Car ces cinq grandes figures ne sont-elles pas les fameux dragons entraperçus dans ce livre pour enfants de la bibliothèque idéale ? Désormais les mots semblent inutiles ; c'est sans dialogue, comme à l'exact début de la pièce, que l'on reçoit pour mieux la partager cette expérience sensorielle unique d'une infinie beauté, tour à tour hypnotique et bouleversante, faisant de Philippe Quesne un incontestable poète de la scène théâtrale contemporaine. Et l'on voudrait que demain soit déjà dans dix ans afin de célébrer le vingtième anniversaire de cette œuvre immense et d'éprouver à nouveau cette mélancolie des dragons.

 

Philippe Quesne / Vivarium Studio - LA MELANCOLIE DES DRAGONS
Nanterre-Amandiers Centre dramatique national, du 6 au 11 février 2018
Théâtre du Point du jour, Lyon,  du 17 au 22 avril 2018 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.