Louise Siffert, la communauté enchantée

À Toulouse, Louise Siffert transforme le BBB centre d’art en intérieur de corps humain et invite le public à partager la vie de bactéries dans une comédie musicale liée à la flore intestinale. Entre théâtre, cinéma et performance, « Gut feelings. Tellement vitales et si vivantes » interroge le corps, le féminisme et le collectif à partir de l’exemple d’une communauté autogérée bactérienne queer.

Vue de l’exposition « Gut Feelings. Tellement vitales et si vivantes », Louise Siffert, BBB centre d’art, 2020. Commissaire : Marie Bechetoille. © Photo : Fanny Trichet. Vue de l’exposition « Gut Feelings. Tellement vitales et si vivantes », Louise Siffert, BBB centre d’art, 2020. Commissaire : Marie Bechetoille. © Photo : Fanny Trichet.
Après des études de scénographie, Louise Siffert (née en 1988 à Strasbourg, vit et travaille à Paris) intègre les Beaux-Arts de Paris dont elle est diplômée en 2014. Son travail appartient au champ de la performance, abordant des problématiques contemporaines dans une mise en scène théâtrale et burlesque lui permettant de confronter l’art vivant aux contraintes propres à l’exposition. « L’une de mes premières envies quand j’ai commencé à faire de la performance était de faire du théâtre dans les musées. J’y crois toujours, car montrer du théâtre dans des espaces d’art, c’est le partager d’une autre manière et par une autre économie[1] » confie-t-elle.

À Toulouse, Louise Siffert occupe l’espace d’exposition du BBB centre d’art avec une scénographie spécifique, imaginée comme le décor absent de son film « Gut feelings », dans lequel elle s’empare du genre très codifié de la comédie musicale, mêlant communautés lesbiennes et fermentation bactérienne. En mettant en scène des bactéries non genrées qui vivent ensemble, l’artiste interroge la notion de communauté à l’heure où la chasse au soi-disant « séparatisme » cherche à la dissoudre par la loi. À l’origine du projet, il y a les recettes de fermentation et le féminisme radical des années soixante-dix.

Louise Siffert, Gut Feelings, 2020, film, 25’. © Courtesy de l’artiste et du BBB centre d’art. Louise Siffert, Gut Feelings, 2020, film, 25’. © Courtesy de l’artiste et du BBB centre d’art.

Le projet est lié à son précédent film, « Finding our new world – Another alternative to a sceptic system » (2019). Afin de le mener à bien, l’artiste fait des recherches sur les « Lesbian lands » ou « Women’s land », ces terres rurales, isolées de toute agglomération où, durant les années 1970, des communautés de femmes choisirent de s’installer, vivant uniquement de ce qu’elles produisent, rejetant le système capitaliste. Ces premières collectivités débutèrent aux Etats-Unis, particulièrement dans l’État d’Oregon[2] sur la côte pacifique.

Pour communiquer entre les différentes communautés, elles utilisaient les fanzines[3], format le plus simple pour échanger informations, textes théoriques, recettes de cuisine… « L’un d’eux, le fanzine Maize Lesbian Country Magazine, a été important pour moi, ainsi que l’ouvrage Lesbian Land de Joyce Cheney » indique Louise Siffert avant d’ajouter : « Ces communautés sont parfois qualifiées d’«utopies» alors même qu’elles ont été réalisées. (…) Ces récits partagent des moments de doute mais aussi d’espoir. On retrouve ces questionnements dans mon dernier film. Comment créer une communauté ? Comment construire collectivement un monde dans lequel se sentir bien alors que nous sommes rempli.es d’incertitudes ? »

En s’intéressant à la vie des bactéries, l’artiste se trouve confrontée aux mêmes interrogations. Dans son installation, les bactéries sont en effet non genrées, se reproduisent entre elles, s’auto alimentent, s’entraident, bref, inventent une communauté autogérée, pouvant vivre en autarcie, « en s’auto créant et se faisant du bien » précise Siffert. D’autant que les recettes échangées dans les fanzines étaient très souvent des recettes de fermentation. Le titre de l’exposition « Gut feelings » est un jeu de mot qui renvoie au sens propre aux sensations de l’estomac et donc aux bactéries et à la fermentation, mais signifie aussi en anglais courant « conviction intime ou viscérale ». La seconde partie « Tellement vitales et si vivantes », volontairement mise au féminin par l’artiste, est une référence à la fois au politique, à l’action et à la communauté.

Vue de l’exposition « Gut Feelings. Tellement vitales et si vivantes », Louise Siffert, BBB centre d’art, 2020. Commissaire : Marie Bechetoille. © Photo : Fanny Trichet. Vue de l’exposition « Gut Feelings. Tellement vitales et si vivantes », Louise Siffert, BBB centre d’art, 2020. Commissaire : Marie Bechetoille. © Photo : Fanny Trichet.

C’est par une immense bouche carmin que l’on pénètre dans l’exposition. Celle-ci fait office de porte – la notion de passage est récurrente chez Louise Siffert –, lui permettant de marquer de façon simple  la séparation entre monde réel et univers fictionnel dont elle est l’entrée. « J’aimerais que les spectateur.rices puissent être dans le ressenti, dans le vécu, avant même de découvrir la suite » indique-t-elle. Après avoir traversé les volutes de fumée de ce qui ressemble à un légitime sas de décompression du monde extérieur, teinté de violet, juste introduction à ce qui vient, on entre dans la salle de projection qui a pour seul mobilier une langue démesurée, rouge et luisante. Elle sert d’assise, fort confortable, à la vision de ce qui constitue la pièce principale du projet, le film « Gut feelings ».

Il apparaît ici indissociable de l’installation que Louise Siffert a pensé comme le décor absent du film : « une déambulation dans un univers métaphorique autour de la biologie intestinale », et doit être appréhendé en relation avec elle. À la référence au « Rocky horror picture show », film culte américain tourné en 1975 par Jim Sharman, évidente dès la bouche d’entrée, Louise Siffert en ajoute d’autres, notamment les films de John Waters, cinéaste culte de Baltimore où il tourne tous ses films, l’un des meilleurs représentants du cinéma underground américain des années quatre-vingt, quatre-vingt dix.

Vue de l’exposition « Gut Feelings. Tellement vitales et si vivantes », Louise Siffert, BBB centre d’art, 2020. Commissaire : Marie Bechetoille. © Photo : Fanny Trichet. Vue de l’exposition « Gut Feelings. Tellement vitales et si vivantes », Louise Siffert, BBB centre d’art, 2020. Commissaire : Marie Bechetoille. © Photo : Fanny Trichet.

Pour Louise Siffert, l’aspect chromatique est primordial: « J’utilise beaucoup la couleur violette. Elle a une histoire très politique et elle a plusieurs significations » souligne-t-elle. Le côté non binaire du violet, couleur neutre composée du rose et du bleu, est partout présent dans le film comme dans l’installation. Elle est souvent utilisée comme drapeau par les mouvements queer, depuis la Lavender Menace, organisation radicale lesbienne fondée à New York en 1969[4]. C’est aussi la couleur du drapeau genderfluid.

L’artiste utilise d’autre part la lumière rose, rappel du film et des costumes mais aussi de la dimension organique du corps. Le rouge de la bouche et la langue est, de l’aveu de l’artiste, exagéré. Il fait référence aux gialli, films italiens entre horreur et érotisme soft, aux couleurs très vives, dont Dario Argento est sans doute le meilleur représentant à l’international. Ceci dit, si ces choix renvoient à des éléments d’une histoire politique, ils sont avant tout esthétiques, insiste l’artiste. D’un point de vue formel, l’installation évoque l’art de James Turrell et l’abstraction conceptuelle dans sa manière de donner une présence physique à la lumière par la couleur. Elle renvoie également au Pop art.

Vue de l’exposition « Gut Feelings. Tellement vitales et si vivantes », Louise Siffert, BBB centre d’art, 2020. Commissaire : Marie Bechetoille. © Photo : Fanny Trichet. Vue de l’exposition « Gut Feelings. Tellement vitales et si vivantes », Louise Siffert, BBB centre d’art, 2020. Commissaire : Marie Bechetoille. © Photo : Fanny Trichet.

Le film lui-même, dans lequel les performeuses incarnent des bactéries, chantant seules ou à plusieurs sur un plateau nu, est un moyen pour Louise Siffert de faire référence plus directement au théâtre et au music-hall. Même si elle précise : « Ce lien à la comédie musicale et à son esthétique est un peu involontaire, mais finalement on y revient avec la performance filmée au plateau ».

Elle évoque comme sources d’inspiration la série télévisée Fraggle Rock ou encore le Muppet Show, mais aussi le film « La petite boutiques des horreurs », non pas la version de Roger Corman de 1960 mais celle réalisée en 1986 par Frank Oz, inspirée de la comédie musicale qu’avait suscité le premier film. L’artiste s’est aussi souvenue des spectacles de fin d’année toujours un peu ratés, la forme musicale comblant idéalement sa difficulté à écrire des dialogues, en plus d’inventer des chansons dont le refrain devient immédiatement une antienne. Marie Bechetoille, commissaire de l’exposition, évoque très justement la notion de Camp[5] qui émane du film à travers son humour, sa culture grotesque et kitch, ce que revendique Louise Siffert, estimant le terme idéal pour parler de sa pratique.

Louise Siffert, Gut Feelings, 2020, film, 25’. © Courtesy de l’artiste et du BBB centre d’art. Louise Siffert, Gut Feelings, 2020, film, 25’. © Courtesy de l’artiste et du BBB centre d’art.

Situé en retrait du centre-ville toulousain, à la marge, le BBB centre d’art n’en finit pas d’incarner une réjouissante résistance artistique à la pensée commune d’un art contemporain parfois trop formaté. Si l’exposition n’échappe pas au confinement, une douzaine d’ateliers ont été menés directement dans les écoles de la ville. Les différents niveaux de lecture de l’œuvre permettent ici de découvrir la vie méconnue des bactéries qui sont, somme toute, nos hôtes, ou plutôt des colocataires se révélant vitales. Un partenariat avec la petite mais vigoureuse Bibliothèque féministe anarchiste toute proche permet de prolonger la discussion à travers notamment le prêt de facsimilés de fanzines.

Rendez-vous est pris à la mi-mars, en ligne pour le finissage de l’exposition qui prendra la forme d’une conférence de Claire Finch sur le vomi féministe, envisagé en tant que forme de dissidence. Louise Siffert, elle, poursuit sa route artistique. Invitée à inaugurer la première résidence du CAPC musée d’art contemporain de Bordeaux en octobre prochain, elle a déjà prévu de graver un disque vinyle avec les chansons du film agrémentées de quelques nouvelles. Les spectateurs eux ne semblent avoir qu’une espérance, être avalé encore bien souvent par d’énormes bouches carmin.

« J’ai une histoire à vous raconter. Asseyez-vous pour l’écouter ».

« Autrefois quand il n’y avait encore rien dans ce monde (…) tout était vide et triste mais nous on était là, tellement vitales et si vivantes ».

Vue de l’exposition « Gut Feelings. Tellement vitales et si vivantes », Louise Siffert, BBB centre d’art, 2020. Commissaire : Marie Bechetoille. © Photo : Fanny Trichet. Vue de l’exposition « Gut Feelings. Tellement vitales et si vivantes », Louise Siffert, BBB centre d’art, 2020. Commissaire : Marie Bechetoille. © Photo : Fanny Trichet.

[1] Sauf mention contraire, les citations proviennent de « Heart to heart », conversation entre Louise Siffert et Marie Bechetoille » publiée dans le livret qui accompagne l’exposition Gut feelings. Tellement vitales et si vivantes au BBB centre d’art, Toulouse, du 26 septembre 2020 au 13 mars 2021.

[2] Voir à ce propos Françoise Flamant, Women's Lands. Construction d'une utopie. Oregon, USA, 1970-2010, Donnemarie-Dontilly, IXe Editions, coll. « Fonctions dérivées », 2015, 256 p.

[3] Contraction de l’expression anglaise Fanatic Magazine, les fanzines « sont des publications amateurs, créées, réalisées et diffusées par des passionnés de musique, de BD, de cinéma, de cultures en marge. Le photocopieur, qui a provoqué l’explosion des fanzines dans les années 80, en reste le principal allié. », Site de la Fanzinothèque de Poitiers, https://www.fanzino.org/presentation/presentation/#enpratique consulté le 18 février 2021.

[4] Voir à ce propos  Karla Jay, Tales of the Lavender Menace : a memoir of liberation, 1999, 288 p. (non traduit).

[5] Le terme anglais Camp décrit à la fois un style, une forme d’expression et un regard propres à la sous-culture LGBT+. En 1964, dans ses « Notes on Camp », Susan Sontag tente d’en fixer le concept : « L’essentiel du camp réside dans son gout pour le non naturel : l’artifice et l’exagération. Le camp met tout entre guillemets ». Elle précise : « Les expériences du camp se fondent sur cette découverte importante que la sensibilité de la grande culture ne détient pas le monopole du raffinement. Le camp affirme que le bon goût n’est pas seulement le bon goût; qu’il existe, en fait, un bon goût du mauvais goût. (...) Il donne de l’appétit et facilite la digestion.»

Vue de l’exposition « Gut Feelings. Tellement vitales et si vivantes », Louise Siffert, BBB centre d’art, 2020. Commissaire : Marie Bechetoille. © Photo : Fanny Trichet. Vue de l’exposition « Gut Feelings. Tellement vitales et si vivantes », Louise Siffert, BBB centre d’art, 2020. Commissaire : Marie Bechetoille. © Photo : Fanny Trichet.

« Gut feelings. Tellement vitales et si vivantes », exposition monographique de Louise Siffert, sous le commissariat de Marie Bechetoille, directrice du BBB centre d’art par intérim.

Jusqu’au 13 mars 2021 - ATTENTION, le centre d'art est fermé jusqu'à nouvel ordre. Pour tout renseignement, visitez le site en cliquant sur le lien ci-dessous.

Le BBB centre d'art
96, rue Michel-Ange
31 200 TOULOUSE

 

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