Les âmes mortes d'Olessia Venediktova et Larisa Pelle

Né de la collaboration entre Olessia Venediktova et Larisa Pelle, le projet "New Soviet Picture" réunit textes et photographies pour rendre compte des réalités d'une autre Russie, celle des provinces et des campagnes dans lesquelles survivent, loin de l'opulence et la vitalité de Moscou, les oubliés du système capitaliste, fantômes silencieux, nostalgiques d'une nation à jamais disparue.

Olessia Venediktova, Brunette woman with pots in the background, Tbilisi, Georgia, 2015, from the series Forget Them © Olessia Venediktova Olessia Venediktova, Brunette woman with pots in the background, Tbilisi, Georgia, 2015, from the series Forget Them © Olessia Venediktova
A Saint-Pétersbourg et surtout à Moscou, la Russie post-soviétique, convertie à un capitalisme fulgurant au lendemain de l'effondrement du bloc de l'Est, affiche son insolente opulence par la perpétuelle mutation de ses paysages urbains, où chaque marque internationale de luxe est présente, où de nouveaux immeubles abritant des habitations somptueuses sortent régulièrement de terre. Pourtant, en s'éloignant des mégalopoles et de l’image qu’elles proposent d'une conversion réussie à une économie de marché globalisée, apparait un autre monde, celui que l'on prend soin de cacher car il abrite la face sombre et inévitable du capitalisme, son revers, l'immense fabrique de la pauvreté qui autorise la richesse ostentatoire d'une minorité. Le projet « New Soviet Picture » juxtapose images et textes pour rendre compte de cette autre réalité, celle des oubliés du système capitaliste, millions d’invisibles provinciaux, souvent ruraux qui, depuis une dizaine d'années, ont abdiqué, se réfugiant dans une nostalgie soviétique d'autant plus fantasmée que son époque, ils le savent bien, est révolue. Fruit d'une collaboration entre la photographe Olessia Venediktova (vit et travaille à Paris) et la documentariste et plasticienne Larisa Pelle (vit et travaille à Helsinki), le projet "New Soviet Picture" réunie un corpus de trente photographies et dix textes. Il comprend une exposition, une œuvre multimédia et l'édition future d'un ouvrage pensé à la manière de l'encyclopédie, l'archive. Les deux femmes sont nées à l'époque soviétique, elles ont toutes deux étudié le journalisme à l'Université d'Etat de Saint-Pétersbourg.

Olessia Venediktova, Relaxation place, Stalin’s baths, Tskaltubo, Georgia, 2015 © Olessia Venediktova Olessia Venediktova, Relaxation place, Stalin’s baths, Tskaltubo, Georgia, 2015 © Olessia Venediktova

Au départ, il y a les images. Celles qu'entreprend Olessia Venediktova, entre 2013 et 2015, et qui composent aujourd'hui ses deux séries majeures "Forget them" et "Gasoline Stations" La photographe s'inspire fortement des archives familiales, influencée par les nombreux clichés amateurs exécutés par son père,  dont elle souhaite retrouver le côté minimal, épuré, caractéristique des images vernaculaires de l'URSS, en s'appuyant sur les couleurs et le cadrage, composants fondamentaux de son travail. Elle travaille à la manière d'une photojournaliste, à l'argentique, munie de son Leica, documentant, à travers les paysages ou les intérieurs qu'elle photographie, cette nostalgie soviétique qui ne cesse de grandir depuis dix ans, touchant désormais les jeunes nés après la dissolution de l'Union Soviétique. Comme dans les clichés du photographe belge Harry Gruyaert, les rares personnages présents sont traités de la même façon que n'importe quel élément qui compose l'image. Lorsqu'elle sort son appareil photo, Venediktova change la position des corps éventuellement présents. Les personnes appartenant à l'ancien monde prennent devant la caméra une position particulière, réflexe automatique qui trahit le corps soviétique.

Olessia Venediktova, Refugees from early 90’s Abkhazia war, old Soviet sanatorium, Tskaltubo, Georgia, 2014, from the series Forget Them © Olessia Venediktova Olessia Venediktova, Refugees from early 90’s Abkhazia war, old Soviet sanatorium, Tskaltubo, Georgia, 2014, from the series Forget Them © Olessia Venediktova

Larisa Pelle construit dix récits à partir de ce corpus photographique qu'elle donne à voir aux personnes qu'elle interroge. Très souvent, un détail, un objet familier, le sigle d'une marque disparue, un élément mobilier sur l'un des clichés, les emmènent à dérouler le fil d’une histoire personnelle, intime qui, agglomérée à d'autres, dresse un panorama inversé, un portrait en creux de l'Union soviétique, loin des fantasmes d'un idéal communiste qui n'a jamais réellement été appliqué. Cependant, si les textes témoignent, à travers les souvenirs convoqués, de la dure réalité d'alors, les images, exécutées plus de vingt ans après la chute de l'URSS, renvoient à la réalité, toute aussi dure, de la Russie d’aujourd’hui, responsable de cette résurrection socialiste, en abandonnant des populations depuis longtemps livrées à elles-mêmes. De ce paysage désolé, figé hors du temps, comme arrêté en décembre 1991 où tout a commencé, où tout s'est arrêté avec l'engloutissement d'un monde, s’échappe une immense nostalgie. Celle-ci traverse l'ensemble des textes et des photographies, condamnant les rares personnes qui y figurent à la perpétuité, prisonniers du temps, comme ce vieil homme, réfugié abkhaze dans les années 1990, alangui sur un canapé sans âge, dont le corps las, s'il est encore vivant, a déjà abdiqué, renoncé à la vie. A ses cotés, un enfant, peut-être son petit-fils, se repose. La position du corps, étrangement similaire à celle du vieillard, exprime déjà, alors que sa vie ne fait que commencer, une lassitude qui paraît désormais transmise avec l’héritage familial. Ils sont les fantômes silencieux d’une nation défunte, dépecée de ses derniers oripeaux par les charognards qui ferment le cortège de cette nouvelle économie triomphante. Oubliant les exactions d'un ancien régime dont ils ne veulent conserver que le souvenir d'un Etat protecteur, nourricier, dans lequel le peuple l'emportait sur l'individu alors qu'ils sont abandonnés de tous, les invisibles du nouveau monde regardent défiler leur vie, nostalgiques d'un passé réécrit en prenant la mesure de la violence économique que sous-tend le modèle capitaliste. La promesse de la "liberté" qu'elle véhicule se révèle chimère, la démocratie dont elle se réclame masque une dictature insidieuse, tout aussi totalitaire.  

Olessia Venediktova, Galina with her dog, Tbilisi, Georgia, 2015, from the series Forget Them © Olessia Venediktova Olessia Venediktova, Galina with her dog, Tbilisi, Georgia, 2015, from the series Forget Them © Olessia Venediktova

Olessia Venediktova, Untitled [Tableware against pink wall], 2015 © Olessia Venediktova Olessia Venediktova, Untitled [Tableware against pink wall], 2015 © Olessia Venediktova
L'empreinte du passé soviétique est partout manifeste en dehors des grandes villes. A travers leur projet, Olessia Venediktova et Larisa Pelle explorent la mémoire collective soviétique pour mieux rendre compte de la manière dont ce passé a façonné un pays et comprendre sa prégnance aujourd'hui encore dans la paysage russe, rappelant aux nostalgiques du monde soviétique sa terrible réalité. Il faut néanmoins s'interroger sur ce renouveau frappé d'amnésie, en chercher les causes, examiner l'abandon par l'Etat de populations, indéniablement sacrifiées sur autel du capitalisme. L'accrochage linéaire permet d'établir une ligne narrative dans laquelle les récits et les images forment un tout, témoignant de la difficulté et des errances de populations extrêmement démunies, délaissées par les instances politiques, perdues dans les limbes soviétiques, purgatoire des laissés-pour-compte de la nouvelle économie. S'ils sont maintenus dans une certaine invisibilité, les spectres soviétiques continueront longtemps de hanter un pays désormais dépourvu d'un idéal humain autrefois plébiscité, célébré puis hélas, très vite dénaturé, tronqué par le pouvoir en place qui en fit un leurre, celui-là même qui précipita sa chute en 1991. Les aspirations de 1917, qui avaient permis l‘avènement du nouveau monde d’alors, avaient depuis longtemps basculé du côté de l’utopie. Les figures qui hantent les photographies, sont représentées chez elles. Leur intérieur parait ne pas avoir changé depuis plus de vingt-cinq ans, coincé dans une dimension parallèle, un monde où l'effondrement soviétique n'a pas eu lieu et où elles continuent à se plier à une réalité qui pourtant n'existe plus, réfugiées dans le miroir aux alouettes du passé lorsqu'ils furent écartés de la promesse chimérique du présent. L’homme rouge qui a connu le régime soviétique en a fini avec les illusions, pas avec les rêves.

Olessia Venediktova 27.5378, Gio 2000, 58 km, 2014, from the series Gasoline stations © Olessia Venediktova Olessia Venediktova 27.5378, Gio 2000, 58 km, 2014, from the series Gasoline stations © Olessia Venediktova

Olessia Venediktova et Larisa Pelle, “New Soviet Picture”.

Tous les jours, de 11h à 19h, jusqu’au 16 septembre 2019.

Cloître des Bllettes 
24, rue des Archives
75 004 Paris

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.