guillaume lasserre
Travailleur du texte
Abonné·e de Mediapart

325 Billets

0 Édition

Billet de blog 13 janv. 2022

guillaume lasserre
Travailleur du texte
Abonné·e de Mediapart

La révolution Rébecca Chaillon

Rébecca Chaillon s'entoure de sept performeuses pour interroger la construction du désir des femmes afro-descendantes dans un pays majoritairement blanc. « Carte noire nommée désir » détourne le slogan d'une publicité pour une marque de café pour s'intéresser à la fétichisation des corps noirs. Réjouissant, poétiquement enragé, le spectacle à la prose époustouflante fera assurément date.

guillaume lasserre
Travailleur du texte
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Carte noire nommée désir © Sophie Madigan

Au fond de la scène, deux rangées de canapés confèrent une bifrontalité asymétrique à ce qui va se jouer. L’invitation est spécifiée sur la feuille de salle. Elle est répétée individuellement aux personnes concernées. Ces canapés sont destinés à accueillir, si elles le souhaitent, des femmes afro-descendantes. L’invitation inclut les femmes trans et non binaires. Un bar monté sur roulettes sera à leur disposition tout au long de la soirée. Des annonces précisent, non sans humour, que oui c’est uniquement à destination des femmes noires et que non leurs ami·es blanc·hes ne peuvent pas les accompagner mais que la séparation ne durera que le temps du spectacle. La non mixité est un outil d'émancipation pour les minorités, un préalable à la rencontre entre les publics.

Sur le plateau pendent cordes et câbles. Au centre, Rébecca Chaillon, vêtue d’une combinaison de latex jetable blanche et coiffée d’une charlotte du même matériau, lave le sol à quatre pattes. Derrière, sur le côté, une double poussette accueille une multitude de poupons blancs. Côté cour, Ophelie Mac, l’une des sept performeuses – chanteuses, danseuses, actrices, circassienne, ayant en commun d'avoir des pratiques intriquées dans leur vie intime – qui vont rejoindre le plateau au fur et à mesure, s’affaire sur un tour de potier. Chaillon, dont les yeux sont blancs, comme vides, frotte, astique de plus en plus frénétiquement, se débarrasse bientôt de sa combinaison, récure en petite culotte, la retire. Le corps blanchi par le latex fait resurgir d’autres stigmates. Elle remplit régulièrement son sceau d'un mélange d’eau et de javel. Sa natte sert maintenant de serpillère. Les quelques mots qu’elle prononce alors sont tout de suite identifiés et provoquent un large sourire dans le public, venant casser le pathos avant qu’il ne s’installe. Elle entonne le refrain de « Maldon » que chantait en créole Zouk Machine il y a plus de trente ans maintenant. Elle racle, déterge, comme si c’était primordial, une nécessité absolue. Puis soudain frotte son bras à la javel, puis sa poitrine comme un besoin impérieux de désinfecter son corps qu’elle tente de décaper convulsivement, s’écorchant presque, quand Ophelie Mac vient à sa rencontre, à son secours, lui retire l’éponge de la main, la rassure, la lave, doucement, délicatement, prend soin, lui offre un moment de réparation corporelle qui va bien au-delà de la simple surface de la peau. Pendant de longues minutes, le public regarde un corps noir être lavé par un autre corps noir.

Carte noire nommée désir © Vincent Zobler

Rendre leur fierté aux peaux noires

Cette première scène fait l’effet d’un coup de poing. Laver son corps de cette blancheur qui n’est pas la sienne, ce n'est pas seulement accepter son corps noir, c'est le revendiquer, cesser de vouloir le faire rentrer à tout prix dans des cases qui ne sont pas faites pour lui. Le geste presque rituel est aussi une dénonciation du colorisme, discrimination qui favorise les peaux plus pâles au point pour beaucoup d’avoir recours à des produits éclaircissants.  « Nous avons eu l’impression qu’il était possible de survivre en se camouflant dans la culture dominante » confessera plus tard Rébecca Chaillon. Il y a trois ans, dans un texte rédigé à l’invitation du collectif Décolonisons les arts, elle écrivait : « D’abord il a fallu être comme tout le monde. Il a fallu être blanche. Ou plutôt théâtralement blanc. Au masculin. Composer au masculin[1] ». C’est précisément cela, cette double peine, que la scène d’ouverture vient sinon réparer du moins révéler, comme un préalable nécessaire à la libération des corps.

Elle restera entièrement nue durant la totalité du spectacle. Loin d’être un geste gratuit, la nudité chez Rébecca Chaillon est un acte politique, une façon de revendiquer ce corps noir, de l’aimer, le faire aimer. Pour cela, il faut le montrer, l’imposer, non pas le faire rentrer dans la norme mais bien le faire devenir lui-même une norme. Sous la charlotte apparaissent des nattes qui vont être tressées aux cordes pendantes du plafond par les sept autres performeuses. Une à une, elles gagnent la scène pour effectuer ce tressage qui condamne Chaillon à évoluer dans un espace restreint, littéralement attachée par les cheveux ou plutôt par ce qu’ils représentent, autant d'entraves symboliques lorsqu’on est noire dans une société blanche. Elle retire alors les lentilles qui occultaient les pupilles de ses yeux, s’assoit et commence la lecture de petites annonces matrimoniales trouvées dans un magazine. On pourrait être dans un salon de coiffure, sauf que les annonces, véritables, sont glaçantes de sexisme. La pièce passera par une grande violence pour atteindre la beauté, d’un corps esclave à un corps triomphant.

Carte noire nommée désir © Vincent Zobler

Lorsqu’à la fin d’un repas prenant des allures de sabbat dans lequel les huit performeuses attablées enfilent les clichés comme des perles pour mieux réveiller la conscience du public, Rébecca Chaillon moud du café, c’est sur l’air célébrissime de « Try to remember », chanté notamment par Harry Belafonte qui fut très engagé dans la lutte pour les droits civiques, mais qui en France est surtout connue pour être la bande musicale d’une publicité pour le café « Carte Noire » mettant en scène, dans les années quatre-vingt-dix, l’archétype du couple blanc hétérosexuel. Dès les premières notes l’une des performeuses se transforme en image fantasmée et caricaturale de l’exotisme « vahiné », non pas la tahitienne mais plutôt ici la marque de produits alimentaires qui en 1978 s’adjoignait, pour rire, un chef pâtissier noir au fort accent « africain » pour vendre de la farine et de la levure chimique blanches[2]. L’apparition évanescente « couleur café » sera bientôt aspergée de ce liquide noir qui, dans l’imaginaire collectif, renvoie à des personnes non blanches.

Jouant à leur tour aux dames « blanches », exagérant leurs traits pour mieux les parodier, elles se succèdent, précieuses ridicules à la perruque sous le bras, racontant des anecdotes à propos de Fatou, « une véritable douceur d’Afrique ». Personnification de la gardienne des enfants blancs, Fatou incarne le parfait cliché de la nounou africaine. La quinzaine de poupons aperçus au début du spectacle dans un landau serviront d’exutoire. Ils finiront embrochés, empalés à la queue leu leu. Sur l’air de « La Colegiata » dans la version du chanteur colombien Rodolfo Y Su Tipica, popularisée en France par les publicités pour Nescafé dans les années quatre-vingt, tant et si bien que dès les premières notes, on a l’impression de sentir l’odeur du café, le groupe se met à « twerker[3] », accélérant en même temps que la musique pour terminer frénétiquement dans un orgasme collectif libérateur.

Carte noire nommée désir © Vincent Zobler

Sortir du documentaire

« Nous étions des objets de fantasme, à la fois animales, sauvages, sexuelles et non désirées, non désirables. Nous étions potomitantes mais soumises, énervées mais pas prises au sérieux. Nous étions des « mamas » mais infantilisées. Nous devions être respectables, respectueuses de traditions mais intégrées à une société́ qui ne reconnaissait pas notre histoire comme faisant partie de l’Histoire » écrit Rébecca Chaillon dans dans sa note d'intention. Performeuse, autrice, metteuse en scène, afroféministe engagée, elle compose un spectacle-performance[4] qui cherche à interroger la construction de soi lorsqu’on est une femme noire vivant dans un pays majoritairement blanc. Au départ, il y a le film documentaire d’Amandine Gay « Ouvrir la voix » (2016) dans lequel vingt-quatre femmes afro-descendantes racontent leur condition minoritaire face aux stéréotypes raciaux. Quelle que soit leur origine, leur classe sociale, leur religion, elles partagent un vécu commun, celui du regard posé sur elles. Pour Rébecca Chaillon, « Carte noire nommée désir » est né de la volonté de rendre hommage à toutes ces prises de conscience. L’intitulé trouve son origine dans une plaisanterie – alors qu’on lui propose une carte blanche, elle répond par une carte noire – et interroge une publicité pour le café dont le slogan constitue le point de départ du spectacle. A l’opposé de la mise en scène des couples blancs hétérosexuels de la pub, le spectacle questionne la construction du désir comme produit des multiples assignations enfermant les femmes noires dans des stéréotypes altérisants. À la forme documentaire, Chaillon préfère ici le voyage initiatique qui peut aussi être intérieur, le conte dans sa dimension poétique. « J’aime bien l’image d’un spectacle qui déborde, qui est excessif à des endroits où l’on n’avait pas prévu qu’il le soit…[5]» précise-t-elle avant de confier : « Faire de la performance, je le vois souvent comme un sacrifice. Un sacrifice pour que le public accède à ses propres pensées, à ses propres émotions ».

Carte noire nommée désir © Vincent Zobler

Rébecca Chaillon surprend, épate, bouleverse. Avec ses deux derniers spectacles[6], elle s’impose à coups d’uppercuts poético-politiques comme l’une des figures majeures de la scène française et au-delà, assurément l’une des plus singulières, l’une des plus nécessaires aussi. Avec ses textes sensibles et ses images fortes, elle invente un théâtre engagé dont on ne sort jamais indemne mais qui fait à chaque fois grandir. Ses propositions ne prétendent pas mener toutes les batailles, encore moins répondre à toutes les questions qui sont celles des femmes noires. Elles apportent, à l’instar des productions de la chanteuse et chorégraphe Dorothée Munyaneza ou de l’autrice et metteuse en scène Eva Doumbia, leur contribution par le biais du spectacle vivant à une décolonisation des territoires politiques qui est aussi celle des corps soumis au désir de l’homme blanc. « J’ai envie que les gens ressortent en sachant quelle place illes prennent dans la société, et qu’illes nous laissent un espace où l’on puisse imaginer nos futures nous[7] » précise l’autrice. « Si l’on pouvait être noires dans le futur, qu’est-ce que l’on aimerait voir, qu’est-ce que l’on aimerait faire, qu’est-ce que l’on aimerait être entre nous ? Mon seul programme c’est que les gens nous regardent en train de faire ça ». Le théâtre comme lieu de la décolonisation mis en œuvre par la performance, assurément Rébecca Chaillon n’a pas fini de nous éblouir.

[1] Rébecca Chaillon, « En digestion », in Décolonisons les arts ! sous la direction de Leïla Cukierman, Gerty Damburyet, Françoise Vergès, L’Arche Éditeur, 2018, pp. 20-25.

[2] Pascal Blanchard, « Vous avez dit communication ethnique ! » Revue des marques, n°58, avril 2007, https://la-revue-des-marques.fr/documents/gratuit/58/vous-avez-dit-communication-ethnique.php Consulté le 2 janvier 2022.

[3] De l’anglais « Twerking », le mot « Twerk » est la contraction de « Twist » et « Jerk », danse inspirée de la culture hip-hop américaine qui consiste à secouer hanches et fesses, née dans les diasporas africaines, c’est une variation du Mapouka et du Soukous, danses traditionnelles de Côte d’Ivoire et de la République démocratique du Congo.

[4] Qui se caractérise par l’absence de narration fictionnelle.

[5] Guillaume Cayet, Entretien avec Rébecca Chaillon. Propos recueillis le 29 mars 2021, reproduit dans la feuille de salle du spectacle au Théâtre de la Manufacture CDN Nancy Lorraine, où il a été créé.

[6] Son précédent spectacle, « Où la chèvre est attachée, il faut qu’elle broute » (2018) réunissait douze joueuses de football et performeuses autour de la réappropriation du sport le plus populaire, confisqué plusieurs fois aux femmes, pour raconter une histoire politique des corps. Guillaume Lasserre, « Les corps politiques de Rébecca Chaillon », Un certain regard sur la culture, 10 juin 2019, https://blogs.mediapart.fr/guillaume-lasserre/blog/021218/les-corps-politiques-de-rebecca-chaillon

[7] Guillaume Cayet, op. cit.

Rébecca Chaillon présente "Carte noire nommée désir" © CDN Nancy - Lorraine

« Carte noire nommée désir » - Texte et mise en scène Rébecca Chaillon. Avec : BeBe., Estelle Borel, Rébecca Chaillon, Aurore Déon, Maëva Husband en alternance avec Olivia Mabounga, Ophélie Mac, Makeda Monnet, Fatou Siby. Dramaturgie Céline Champinot. Assistanat à la mise en scène Olivia Mabounga Scénographie Camille Riquier et Shehrazad Dermé Création & régie sonore Elisa Monteil et Issa Gouchène. Régie générale & plateau Suzanne Péchenart. Création & régie lumière Myriam Adjalle. Construction : Samuel Chenier et Baptiste Odet. Collaborations artistiques Aurore Déon, Suzanne Péchenart. Production / Développement L’Oeil Ecoute Mara Teboul & Elise Bernard. Spectacle créé du 9 au 13 novembre 2021 au Théâtre de la Manufacture - CDN Nancy - Lorraine. Vu lors de sa création.

Maison Folie Wazemmes, le 16 janvier 2022
70, rue des Sarrazins 59 000 Lille (dans le cadre de la troisième édition du Festival Dire)  

La Comédie de Saint-Etienne, du 2 au 4 février 2022
Place Jean Dasté 42 000 Saint-Etienne 

Le Carreau du Temple, du 21 au 22 février 2022
2, rue Perrée 75 003 Paris (dans le cadre de la première édition du Festival Everybody)  

Le Phénix, Scène nationale, le 25 février 2022
Boulevard Harpignies BP 39 59 301 Valenciennes Cedex

Scène nationale d'Orléans, le 1er mars 2022
Boulevard Pierre Séguelle 45 000 Orléans

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Comment le gouvernement veut rattraper le retard français
Dans un contexte de risque élevé de tension sur le réseau électrique cet hiver, l’Assemblée nationale examine, à partir du lundi 5 décembre, le projet de loi visant à accélérer le déploiement de l’éolien et du solaire en France.
par Mickaël Correia
Journal — Santé
Dans les Cévennes, les femmes promises à la misère obstétricale
Le 20 décembre, la maternité de Ganges suspendra son activité jusqu’à nouvel ordre, faute de médecins en nombre suffisant. Une centaine de femmes enceintes, dont certaines résident à plus de deux heures de la prochaine maternité, se retrouvent sur le carreau.
par Prisca Borrel
Journal
Affaire Sarkozy-Bismuth : les enjeux d’un second procès à hauts risques
Nicolas Sarkozy, l’avocat Thierry Herzog et l’ex-magistrat Gilbert Azibert seront rejugés à partir de lundi devant la cour d’appel de Paris dans l’affaire de corruption dite « Paul Bismuth », et risquent la prison.
par Michel Deléan
Journal — Corruption
Pourquoi les politiques échappent (presque toujours) à l’incarcération
Plusieurs facteurs expliquent la relative mansuétude dont bénéficient les politiques aux prises avec la justice, qui ne sont que très rarement incarcérés, malgré les fortes peines de prison encourues dans les affaires de corruption.
par Michel Deléan

La sélection du Club

Billet de blog
À Brioude, itinéraire d'une entreprise (presque) autonome en énergie
CN Industrie vit en grande partie grâce à l'électricité produit par ses panneaux solaires. Son modèle énergétique est un bon éclairage de ce que pourrait être un avenir largement éclairé par les énergies renouvelables. Rencontre avec son patron précurseur, Clément Neyrial.
par Frédéric Denhez
Billet de blog
Nationalisation d’EDF : un atout pour la France ?
Le jeudi 24 novembre, c’est dans un contexte bien particulier que le nouveau PDG d’EDF Luc Rémont prend ses fonctions. De lourds dossiers sont sur la table : renationalisation du groupe, relance du parc nucléaire et des renouvelables, négociation avec Bruxelles sur les règles du marché de l’électricité et gestion de la production avant les trois mois d’hiver.
par Bernard Drouère
Billet de blog
Les coupures d'électricité non ciblées, ce sont les inégalités aggravées
Le gouvernement prévoit de possibles coupures d'électricité cet hiver : j'ai vraiment hâte de voir comment seront justifiées l'annulation de trains et la fermeture d'écoles pendant que les remontées mécaniques de Megève ou Courchevel continueront à fonctionner. Non ciblées sur les activités « non essentielles », ces coupures d'électricité pourraient aggraver les inégalités.
par Maxime Combes
Billet de blog
L'électricité est-elle un bien commun ?
[Rediffusion] L'électricité est-elle un bien commun, comme Yannick Jadot l'a fait récemment ? La formule produit un effet électoraliste garanti. Mais cette opération rhétorique est sans intérêt s’il s’agit, à partir de la fonction sociale actuelle de l’électricité, de faire apparaître dans le système énergétique des options qui méritent un positionnement politique.
par oskar