Qui a tué Longwy

Avec "Longwy Texas", Carole Thibaut raconte par l'intime le bassin minier lorrain en confrontant les souvenirs sublimés de la petite fille qu'elle était à l'implacable historicité des archives familiales. Dans ce récit de la fin d'un monde où la sidérurgie assurait la fortune locale, la domination masculine niait aussi aux femmes une existence propre. Bouleversant.

Carole Thibaut, "Longwy Texas", 2016 © Christophe Raynaud de Lage Carole Thibaut, "Longwy Texas", 2016 © Christophe Raynaud de Lage

Le public n'est pas venu en nombre ce samedi 13 mai à la Maison des Métallos, Il faut dire que les deux jours fériés de la semaine ainsi que la douceur quasi estivale qui vient clôturer un hiver exceptionnellement long ont incité beaucoup de parisiens à l'évasion urbaine. Pourtant, lorsque Carole Thibaut débute son monologue aux allures de conférence-confessions qu'elle tiendra debout, la communion avec les spectateurs opère immédiatement. En effeuillant une à une pendant près d'une heure les pages contenant le récit personnel de ses origines pour mieux les laisser choir, autorisant au fur et à mesure la composition d'une fine pellicule (de vie) gisant au sol, peut-être pour se détacher enfin de cette douleur mélancolique qui caractérise les souvenirs émus d'un temps à jamais révolu. Sur le grand écran tout prêt d'elle, défilent les photographies défraichies du passé familial qui composent le livret d'une famille où l'entreprise prend les hommes et nie les femmes. Débordant le cadre intime, ces images témoignent aussi du passé industriel qui faisait de la région de Longwy en Lorraine l'une des plus prospères de France. Carole Thibaut confronte les souvenirs magnifiés de l'enfance aux documents d'archives et surtout aux entretiens téléphoniques menés avec son père, composant une autobiographie domestique indissociable de l'histoire industrielle locale. Programmé à la Maison des Métallos dans le cadre de la manifestation "Luttes sociales et encore!" qui interroge ce qu'il reste des luttes deux cent ans après la naissance de Marx et cinquante ans après les évènements de mai 68, "Longwy Texas" questionne nos héritages en les confrontant aux schémas de domination toujours présent dans notre société.

Naitre fille au pays des pères 

 Auteure, comédienne, metteuse en scène, Carole Thibaut dirige depuis janvier 2016 le Théâtre des Ilets, Centre dramatique de Montluçon dont elle découvre non sans ironie après sa nomination qu'il est installé dans une ancienne forge réhabilitée. Tout semble la ramener vers ces grands bâtiments industriels si familiers qui ont bercé son enfance.  "Je suis née en Lorraine en 1969. A Longwy, là où mon propre père est né en 1942. Mon père travaillait dans la vallée de la Chiers, à l'usine Acieries. Mon grand-père y travailla. Mon arrière grand-père y travailla". Ainsi débute le récit familial de Carole Thibaut qui se confond avec l'histoire de la région. Elle aime à rappeler qu'elle est française de quatrième génération, indiquant au passage avec une pointe d'humour grinçante qu'il doit être bien rare de trouver en France une personne qui, sur quatre générations, n'a pas d'ascendant(s) étranger(s). Ses grands-parents avaient quitté la Belgique au tout début du XXè siècle pour s'installer à Longwy, au moment où les mines lorraines profitaient pleinement de l'essor de la sidérurgie, promettant opulence et prospérité aux nouveaux arrivants venus d'Italie ou de Pologne. C'était l'âge d'or de la ville dont on disait que les coffres de la succursale de la Banque de France, dont le bâtiment trônait sur la place principale, rivalisaient avec ceux de la maison mère parisienne. À cette époque, Longwy était surnommé le petit Texas français pour souligner la richesse soudaine qui frappait la région. L’usine était une affaire d’hommes.  Dans le Panthéon familial que s’est construit la petite fille, une ascension sociale au mérite voyait l’arrière-grand-père ouvrier donner naissance à un grand-père contremaître qui lui-même engendrait un père cadre supérieur.  Dans cette culture du travail exclusivement masculine où l'expression « c’est un métier d’homme »  prend tout son sens, quelle place occupe une petite fille au pays des pères ? 

Tout bascule en 1978 quand on décrète que le site n'est plus rentable. Cette année-là, Carole Thibaut se souvient de sa première manifestation lorsque, âgée de neuf ans, elle défile dans les rues avec les autres enfants de Longwy qui, comme elle, brandissent des flammes en carton. La marche des flammes de l'espoir marque le début des résistances, des occupations, des luttes que l'on mène avec la rage du désespoir. Pour l'enfant de neuf ans qui découvre la solidarité sociale dans la combativité de ces centaines d'hommes et de femmes tentant tant bien que mal de sauver leurs emplois, la fermeture n'est pas imaginable, d'autant que les actions médiatiques qui se multiplient favorisent la naissance d'un soutien populaire national. Peine perdue, les uns après les autres, les hauts-fourneaux s'éteignent, l'usine ferme engloutissant avec elle Longwy et la vallée de la Chiers et condamnant des centaines de familles à l'exil, à la recherche de nouvel avenir, ailleurs. Carole Thibaut se souvient des larmes de son père lorsque le premier haut-fourneau a été abattu.

Pourtant, au fil des entretiens qu'elle mène par téléphone avec lui lorsqu'elle décide de rassembler une archive documentaire qui pourrait donner corps à une forme théâtrale, le panthéon familial qu'elle s'était imaginé petite fille se fissure, avant de se fracasser sur une autre réalité, celle mise à nu par l'aveu paternel. Trente-six ans après les faits, elle apprend le rôle actif qu'a tenu son père dans la fermeture de l'usine, son démantèlement et les licenciements qui s'en suivirent. "Et comment toute sa vie, (il) fut, à partir de cette histoire-là, un videur, un "nettoyeur" d'usine en usine". Dans ce "Retour à Reims" à l'envers, les échanges avec le père viennent déconstruire une image jusque-là idéalisée, pour laisser place à une autre moins remarquable, celle d'un homme qui, lorsqu'il évoquait les Polonais et les Italiens disait "les ouvriers", titre qu'il refusait aux Nord-africains, immanquablement appelaient "les arabes". Celle d'un homme avouant que, bien sûr, l'activité sidérurgique en Lorraine aurait pu être maintenue quelques années, voire décennies de plus mais à quoi bon puisque l'issue était inéluctable. Un homme évoluant dans un milieu qui condamnait les femmes au foyer, les considérant avec condescendance et leur imposant pour seul devoir de suivre aveuglément les paroles d'un mari dans le respect qui lui est du. On comprend alors l'absence de perspective pour ces enfants qui avaient eu le malheur de naitre de sexe féminin. Pour elles, il ne pouvait y avoir d'autre alternative que de se réaliser dans la dichotomie de la maman ou de la putain qu'impose la domination masculine triomphante. Dans ces conditions, comment la petite fille qu'elle était aurait-elle pu plaire à son père en satisfaisant sa fierté ? C'était impossible. La condamnation paternelle vint lorsque Carole Thibaut fit le choix du théâtre. L'annonce au père la plaça du côté des putains. 

Lors de sa dernière visite à Longwy, alors qu'elle fouille les archives municipales, Carole Thibaut reconnait, sur une photographie publiée dans un ouvrage consacré à l'usine, les joues rondes et le visage sérieux de l'homme assis au premier plan au milieu d'une vingtaine d'autres personnes ; c'est son arrière-grand-père. La légende, indiquant qu'il s'agit des dirigeants de l'usine, parachève la chute d'un idéal familial de petite fille, dynamitant définitivement le mensonge sur lequel il reposait.  En arpentant une dernière fois les rues de la ville de son enfance, tout lui parait infiniment petit. La maison familiale est toujours là mais en face, à l'endroit où se dressait l'usine, il ne reste plus qu'un vaste terrain vague. Aucun musée ne vient rappeler le glorieux passé de la ville, pas la moindre indication ne marque les emplacements des bâtiments aujourd'hui détruits. L'Office du tourisme célèbre les fortifications Vauban ou le tout nouveau golf international. Qui viendra jouer au golf à Longwy ? Désormais le peu d'habitants que compte la ville traverse chaque matin la frontière du Luxembourg tout proche, seul pourvoyeur d'emplois pour toute une région qui en est devenue dépendante. Carole Thibaut le sait, elle ne reviendra plus ici: "Je ne retournerai pas à Longwy, il n'y a plus rien pour moi."

LONGWY TEXAS / Au pays des pères

de et avec Carole Thibaut
production Théâtre des Ilets – Centre dramatique national de Montluçon
Maison des Métallos du 9 au 13 mai 2018 (dans le cadre de la manifestation "Luttes sociales et encore!")

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