Babette Mangolte, la traversée du regard

Pour sa première exposition rétrospective en France, Babette Mangolte revisite son oeuvre, l'adaptant aux espaces du château de Rochechouart, Musée départemental d'art contemporain de Haute-Vienne. "Spaces to see", conçue comme une oeuvre somme à l'intérieur de laquelle la cinéaste réarrange les pièces qui la composent, invite le public à une expérience immersive.

Babette Mangolte, "Refraiming as a way to see" (détail), vidéo installation, Spaces to SEE. Musée d'art contemporain de la Haute-Vienne, château de Rochechouart, 2019. © Babette Mangolte, Photo : Aurélien Mole Babette Mangolte, "Refraiming as a way to see" (détail), vidéo installation, Spaces to SEE. Musée d'art contemporain de la Haute-Vienne, château de Rochechouart, 2019. © Babette Mangolte, Photo : Aurélien Mole
L'exposition « Spaces to see » présentée le Musée départemental d’art contemporain de Haute-Vienne est la première rétrospective en France de l’œuvre artistique de Babette Mangolte (née en 1941 à Montmorot dans le Jura) après celle de ses films en avril 2018 au CAPC musée d’art contemporain de Bordeaux. Cinéaste, photographe, autrice d’essais critiques sur la photographie, Babette Mangolte fait figure de pionnière lorsqu’elle photographie et filme le monde de la danse et de la performance dans le New York des années 1970, dépassant le simple documentaire pour créer une œuvre personnelle à part entière. Dans ses films, elle revendique une vision subjective de la caméra et explore le rôle du spectateur. Formée à l’Ecole nationale de la photographie et de la cinématographie à Paris (elle fut l’une des premières femmes à y être admise) dans les années soixante, elle s’installe à New York en 1970 attirée par la scène expérimentale du cinéma structurel, axé sur la forme plutôt que le contenu, traité de façon minimale et accessoire. Elle devient directrice de la photographie pour Yvonne Rainer sur son film « Lives of performers » en 1972, pour Chantal Ackerman en 1975 sur « Jeanne Dilleman, 23 rue du commerce 1080 Bruxelles », pour Sally Potter sur « The Golddiggers » en 1981. Vivant à New York depuis son arrivée aux Etats-Unis, Babette Mangolte se rend régulièrement sur la côté ouest où elle enseigne au département d’arts visuels de UC San Diego. 

Babette Mangolte, "Refraiming as a way to see", vidéo installation, Spaces to SEE. Musée d'art contemporain de la Haute-Vienne, château de Rochechouart, 2019. © Babette Mangolte, Photo : Aurélien Mole Babette Mangolte, "Refraiming as a way to see", vidéo installation, Spaces to SEE. Musée d'art contemporain de la Haute-Vienne, château de Rochechouart, 2019. © Babette Mangolte, Photo : Aurélien Mole

En préambule à l’exposition, dans l'espace qui en constitue en quelque sorte son antichambre, une œuvre sonore accueille le visiteur, le plongeant dans l'ambiance auditive du travail de l’artiste franco américaine. La pièce est réalisée à partir d’un collage de sons utilisés dans ses films mélangés à d’autres enregistrés ici, aux alentours du château de Rochechouart qui sert d’écrin au musée. Les chuchotements de la campagne créent un contrepoint à l'agitation urbaine provenant des rues de la mégalopole américaine. Le parcours n’est ni chronologique, ni véritablement thématique. Plutôt que de diviser les espaces par médiums, qui sont presque entièrement mêlés dans sa pratique au point d’être difficilement séparables, l’exposition suit la réaction au lieu de l’artiste qui accorde les pièces entre elles en fonction des espaces qui les reçoivent. Cela explique que les expositions de Babette Mangolte soient chaque fois différentes. Ce rapport à l’espace est l’un des éléments fondamentaux de son travail. 

Faire œuvre: l'invention d'un vocabulaire filmique

Babette Mangolte, "Water Motor", 1978, vidéo, noir et blanc, muet, Spaces to SEE. Musée d'art contemporain de la Haute-Vienne, château de Rochechouart, 2019. © Babette Mangolte, Photo : Aurélien Mole Babette Mangolte, "Water Motor", 1978, vidéo, noir et blanc, muet, Spaces to SEE. Musée d'art contemporain de la Haute-Vienne, château de Rochechouart, 2019. © Babette Mangolte, Photo : Aurélien Mole

A New York, elle fréquente les « Anthology film archives » fondées par Peter Kubelka, rencontre Jonas Mekas et Michael Snow dont le film « Wavelenght » influencera considérablement sa carrière. En parallèle, elle entame un travail de documentation de la scène chorégraphique et performative.  Elle est l’une des figures majeures de l’avant-garde artistique qui émerge dans les années 1070 à New York. Depuis près de quarante ans, elle interroge l’acte de regarder. Son premier film, « What Maisie knew » en 1974, adopte le point de vue d’une jeune fille sur le monde qui l’entoure. Dans cette relecture d’une nouvelle d’Henry James, Mangolte expérimente un ensemble de situations qui se répètent et évoluent au cours du film, laissant entrevoir des gestes et des parties de corps. Parmi les interprètes, on reconnaît Yvonne Rainer et le compositeur Phillip Glass. Elle rencontre la chorégraphe un peu plus tôt avec Trisha Brown et se met à enregistrer leur spectacle en le photographiant. Elle se détache de la simple captation pour, en s'accompagnant de contrats hyper précis, revendiquer ces images comme ses œuvres originales. « Je définis un cadre unique » précise-t-elle, en fait un plan large qui autorise une image d’ensemble où le public est visible. Elle se positionne du côté de la chorégraphe, navigue à l’intérieur de la création d’une autre artiste. En 1978, elle filme en noir et blanc, dans le silence du muet, Trisha Brown dans son solo « Watermotor ». Yvonne Rainer dira plus tard du film que c’est « l’un des meilleurs films sur la danse jamais réalisés ». Au début, Brown est immobile pendant quelques secondes, puis se met à danser, se déplaçant à la vitesse de l’eau. Les mouvements sont si rapides qu’ils sont difficiles à suivre. A la fin de son solo, elle reste à l’écran, exécutant la même danse ralentie par la caméra (filmé à 48 images seconde). Les mouvements du corps qui semblaient impossible à suivre lors de la première danse, se révèlent alors en majesté aux spectateurs. Les films de Babette Mangolte inventent un vocabulaire à chaque fois renouvelé, ici deux prises mises bout à bout et qui s’enchainent.

Babette Mangolte, "Composites buildings" (détail), photographies, Spaces to SEE. Musée d'art contemporain de la Haute-Vienne, château de Rochechouart, 2019. © Babette Mangolte, Photo : Aurélien Mole Babette Mangolte, "Composites buildings" (détail), photographies, Spaces to SEE. Musée d'art contemporain de la Haute-Vienne, château de Rochechouart, 2019. © Babette Mangolte, Photo : Aurélien Mole

Tout à côté, dans la salle avoisinante, l’installation « Eloge du vert », commencée en 2006 explore notre perception de l’espace et du passage du temps en juxtaposant deux moments du travail de l'artiste: ses essais cinématographiques sur le corps humain dans l’espace urbain et la perte de la couleur verte du paysage à travers une sélection de photographies prises lors de ses voyages, dressant une mémoire de ce qui est en train de disparaître. Au centre de l’installation se trouvent trois photographies figurant l’atelier de l’artiste à trois moments de la journée, son « hommage à Muybridge ». Ici, l’unique source d’éclairage provient de la luminosité des écrans des films qui répondent aux images de verdure. Présentée à VOX, centre de l’image contemporaine de Montréal en 2013, la pièce est exemplaire du rapport qu’entretient Babette Mangolte avec ses œuvres. Pas de nostalgie, encore moins de sacralisation, l’artiste n’hésite pas à reprendre, remontrer, jamais tout à fait à l’identique ses pièces existantes. Elle les réactive en les augmentant, les modifiant, rendant de fait caduque le terme de rétrospective puisque ses œuvres sont sans cesse évolutives, régénérées, tenues en vie. En 1978, elle entame les « composites buildings », jeu kaléidoscopique à travers les façades new-yorkaises, plus précisément d’abord celles de Tribeca, son quartier, qui ouvrent la série qu’elle poursuit jusqu’en 1985, proposant une déambulation verticale dans la ville. Présentées sur les murs de la grande galerie du château, elles font face à une sélection de captures d’images de diverses chorégraphies assemblées ici dans le but de participer à la mise en place d’un vocabulaire de gestes. Corps en mouvement, place du spectateur, toutes les obsessions de l’artiste se retrouvent là et se prolongent dans un diaporama créé pour la Kunsthalle de Vienne et projeté en bout de galerie. Dans celui-ci, la durée d’enchainement entre les photographies n’est pas la même, constituant une tentative de remise en mouvement de ces images fixes. Dans les années 1980, elle se consacre à l’expérience temporelle du paysage comme dans le film « The sky in location » tourné en 1982. La transformation environnementale à travers l’urbanisation de la Californie dont elle est le témoin direct, comme les premiers bouleversements climatiques, marquent un tournant politique dans l’œuvre de Babette Mangolte.  En 1991, elle tourne « Visible cities ». Ce film d’engagement suit deux femmes cherchant une maison dans la nature en Californie du sud. Face au paysage urbain imposé au désert et l’opulence ostentatoire des habitants enfermés dans des zones résidentielles grillagées, elles semblent suffoquer, cherchent une issue, la fuite dans le hors-champ. Cette prise de conscience écologique se poursuivra avec « Eloge du vert » évoqué plus haut.

Babette Mangolte, "Eloge du vert", installation, vidéos, photographies, Spaces to SEE. Musée d'art contemporain de la Haute-Vienne, château de Rochechouart, 2019. © Babette Mangolte, Photo : Aurélien Mole Babette Mangolte, "Eloge du vert", installation, vidéos, photographies, Spaces to SEE. Musée d'art contemporain de la Haute-Vienne, château de Rochechouart, 2019. © Babette Mangolte, Photo : Aurélien Mole

De l'image envisagée comme expérience 

Autour de l'an 2000, Babette Mangolte est rattrapée par l’art contemporain qu’elle n’a jamais vraiment cherché à intégrer. « Je me suis intéressée à l’idée de revisiter mon travail » confie-t-elle. Dans cette démarche, elle fait tout elle-même, tirages, prises de vue... La cinéaste est avant tout une technicienne. Dans le décor historique de la salle des chasses du château de Rochechouart, elle présente une pièce réalisée pour la Kunsthalle de Vienne en 2016, « Refraiming as a way to see », où son œil caméra offre une pérégrination muséale au plus près de tableaux anciens, en se fixant sur un détail. Mangolte propose au visiteur une nouvelle manière de regarder la peinture classique, interrogeant l’essence même du médium. L’œuvre est projetée dans le vide d’une partie manquante de la fresque, une petite lucarne, une fenêtre, ce détail qui paraît minuscule face à l’immensité du très riche décor du début du XVIème siècle.

Babette Mangolte, "Yvonne with tape", vidéo, 1972, "A film portrait of Richard Serra", vidéo, 1977, Spaces to SEE. Musée d'art contemporain de la Haute-Vienne, château de Rochechouart, 2019. © Babette Mangolte, Photo : Aurélien Mole Babette Mangolte, "Yvonne with tape", vidéo, 1972, "A film portrait of Richard Serra", vidéo, 1977, Spaces to SEE. Musée d'art contemporain de la Haute-Vienne, château de Rochechouart, 2019. © Babette Mangolte, Photo : Aurélien Mole

Au deuxième étage, « After image », accrochage d'oeuvres d'artistes issus de la collection du musée qui se sont intéressés au motif de l’apparition des images, laisse place, à partir du 28 juin, aux œuvres de Laetitia Baudeau Haussmann dont l’exposition personnelle « Le sentiment, la pensée, l’intuition » déploie un paysage domestique composé d’associations poétiques et psychologiques liées aux attributs du foyer. La déambulation dans le travail de Babette Mangolte reprend au troisième étage avec « Présence », double pièce filmique associée à une suite photographique en noir et blanc, conçue pour la Biennale de Berlin en 2008. Elle montre le passage continuel d’espaces domestiques ou publics à des espace de nature, dépourvus de toute trace humaine. On retrouve cette volonté d’échapper à la narration, héritée du cinéma structurel, qui est aussi une façon d’échapper à la chronologie. L’espace et le temps, le passage de l’intime au politique, de l’absence à la présence, thèmes centraux dans l'oeuvre de l'artiste, se retrouvent dans l'installation, parangon de ses recherches. A côté, les portraits humoristiques d’Yvonne Rainer (1972) et de Richard Serra (1977) se présentent face à face, réunit ici dans une sorte de battle virtuelle et diachronique. A l'origine, les deux séquences, « Yvonne with tape » et « A film of Richard Serra » ont été tournées pour intégrer « The camera : Je or La Camera : I », exploration de l’acte de prise photographique où le spectateur est invité à s'installer dans le regard du photographe, film sans doute le plus caractéristique de l’utilisation de la technique de caméra subjective chez Mangolte. Deux films viennent clôturer cette exploration de l'oeuvre de Babette Mangolte. Ils revisitent des espaces occupés par d'autres artistes, à travers la lente exploration de la matière dans « Patricia Patterson paintings » (1988-89), où la cinéaste opère à l’intérieur du travail artistique de la peintre Patricia Patterson, et d’un lieu de travail dans « Edward Krasinski’s studio » (2012), déambulation dans l’atelier de l’artiste polonais devenu musée après son décès en 2004. En 1960, Krasiński fut invité par l'artiste constructiviste Henryk Staźewski à partager son atelier à Varsovie. Après la mort de Staźewski, Krasiński créa in situ les minuscules objets qui composent à la fois un sanctuaire pour son ami défunt et un témoignage de sa propre installation. Le film apparait comme un autoportrait, une mise en abime du travail de Mangolte qui prend place à l'intérieur de l'oeuvre d'un autre artiste.

Babette Mangolte, "Edward Krasiński’s Studio", vidéo, 2006, Spaces to SEE. Musée d'art contemporain de la Haute-Vienne, château de Rochechouart, 2019. © Babette Mangolte, Photo : Aurélien Mole Babette Mangolte, "Edward Krasiński’s Studio", vidéo, 2006, Spaces to SEE. Musée d'art contemporain de la Haute-Vienne, château de Rochechouart, 2019. © Babette Mangolte, Photo : Aurélien Mole

Poursuivant son travail filmique sur la danse jusque dans les années 1980, Babette Mangolte a largement contribué à définir une archive de la performance dont elle a très tôt anticipé l’expansion, l’inscrivant dans son temps et un contexte défini. Avec plus de vingt films à son actif dans lesquels elle invente un langage cinématographique basé sur la caméra subjective et la place du spectateur, elle n’a de cesse d’interroger notre façon de regarder pour mieux la réinventer, en témoignent les quelques deux cents œuvres filmiques ou photographiques qu’elle convoque à Rochechouart, parfois réactivées, augmentées, vivantes. Entremêlées les unes aux autres, inextricables, faisant fi d’une temporalité sans doute trop comptable, elles forment un parcours immersif ayant pour fils conducteurs le paysage, l’histoire de l’art, les improvisations du corps et de la caméra. Comme dans la Salle des chasses où elle pose une question fondamentale : « Qu’est ce que la peinture ? » en évoquant le détail, les œuvres de Babette Mangolte invitent à une redéfinition du regard, temporelle, géographique, un léger déplacement, un point de vue désaxé. L’exposition devient une expérience totale qui engage notre rapport à l’espace, faisant de « Spaces to see » une œuvre à part entière, une œuvre somme dans laquelle Babette Mangolte, telle une cheffe d’orchestre, une apprentie sorcière, réarrange l’ensemble de son travail. Le spectateur navigue alors entre images fixes encadrées sur les murs, images vidéo et installations immersives, dans une circulation voulue par la cinéaste.  Créer une expérience de l’image en mouvement qui est différente à chaque film, c’est ce qui a présidé et préside encore au travail de Babette Mangolte, dans une œuvre marquée par l’intérêt pour la perception du temps et de l’espace, intérêt propre à la performance. Lorsqu’on l’interroge sur son identité professionnelle, elle répond : « Je ne sais pas si je me décris comme artiste, mais je suis principalement une cinéaste et comme je vis dans la langue anglaise depuis quarante-neuf ans, je m’appelle Filmmaker. » Et d'indiquer « Plus que jamais, mon art consiste à comprendre ce qui compte pour l'amateur d'art. »

Babette Mangolte, "Eloge du vert" (détail, Rochechouart), photographies, Spaces to SEE. Musée d'art contemporain de la Haute-Vienne, château de Rochechouart, 2019. © Babette Mangolte, Photo : Aurélien Mole Babette Mangolte, "Eloge du vert" (détail, Rochechouart), photographies, Spaces to SEE. Musée d'art contemporain de la Haute-Vienne, château de Rochechouart, 2019. © Babette Mangolte, Photo : Aurélien Mole

Babette Mangolte, "Spaces to see",

Jusqu’au 16 septembre 2019 - Du mercredi au lundi, de 10h à 12h30 et de 13h30 à 18h.

Musée départemental d'art contemporain de Haute-Vienne
Château de Rochechouart
87 600 ROCHECHOUART

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