Une histoire du voile dans l'art

Le monastère royal de Brou à Bourg-en-Bresse donne à voir une histoire du voile à travers ses représentations artistiques, dépassionnant son actualité politique et sociale pour lui rendre sa vérité historique. "Voilé.e.s / Dévoilé.e.s" montre comment cet accessoire vestimentaire qui remonte à l'Antiquité traverse quasiment toutes les civilisations.

Lida Ghodsi, Intérieur, extérieur Téhéran, 1970 photographie sur Dibond, Lyon, musée des Confluences © Lida Ghodsijpg Lida Ghodsi, Intérieur, extérieur Téhéran, 1970 photographie sur Dibond, Lyon, musée des Confluences © Lida Ghodsijpg
Installé depuis 1922 dans les bâtiments conventuels du monastère royal de Brou[1], joyau exceptionnel de l'art gothique flamboyant, le musée municipal de Bourg-en-Bresse mène une programmation ambitieuse à l'image de l'exposition "Marie-Madeleine. La passion révélée" en 2016-17 et son corolaire, visible tout l'été et jusqu'à la fin septembre, "Voilé.e.s / Dévoilé.e.s", qui aborde le thème du voile dans l'art à travers une centaine d'œuvres allant de l'Antiquité à nos jours. L'exposition adopte une approche artistique –non ethnographique –proposant non pas l'histoire mais plutôt unehistoire de la représentation du voile dans l'art, tant il est impossible ici de prétendre à l'exhaustivité. Si nombre de sociétés occidentales sont aujourd'hui focalisées sur le voile islamique, le tissu est un phénomène culturel attesté sur l'ensemble du pourtour méditerranéen. Il dépasse donc la simple sphère musulmane. Etymologiquement, le mot "voile" vient du latin "velum", littéralement rideau. A la manière d'un rideau de théâtre, l'élément textile cache ou découvre le corps en le mettant en valeur. Il joue un rôle d'écran, de barrière, séparant le visible de l'invisible. Cette simple étoffe cultive l'ambivalence. Signe de deuil, de modestie mais aussi de galanterie ou de séduction dans sa version profane, il est présent, avec des pratiques et des significations différentes, dans la plupart des cultes monothéistes et polythéistes lorsqu'il se fait religieux.

 La première mention de l'étoffe apparait sur une tablette assyrienne vieille de plus de trois mille ans, énonçant que « les femmes mariées qui sortent dans la rue n’auront pas la tête découverte »tandis que les femmes non mariées, les esclaves et les prostituées n’ont pas le droit de porter le voile. Il s'agit donc là d'un élément de pudeur et de soumission au mari mais aussi un marqueur de distinction sociale. Si l'on considère les trois religions monothéistes, un seul texte sacré inclus le voile dans sa démonstration théologique : la première lettre de Saint-Paul aux Corinthiens, dans le Nouveau Testament, indique le voile comme élément de soumission de la femme à l'homme: "L'homme ne doit pas se couvrir la tête, car il est l'image et la gloire de Dieu, tandis que la femme est la gloire de l'homme." En prolongeant le patriarcat romain, il entre en contradiction avec sa propre théologie basée sur l'égalité de tous les chrétiens, quelque soit leur sexe, face à Dieu.  Au tout début du IIème siècle, Tertulien, dans son traité "Du voile des vierges", en surenchérit l'obligation, prenant à témoin la chute des anges en raison de leur désir pour les femmes: "car ce sont les épaules qui doivent être soumises ; c’est à cause d’elles que « la femme porte sur sa tête la marque de sa sujétion. » Le voile est le joug des femmes." affirme-t-il. Ces préceptes vont marquer l'ensemble de l'Occident médiéval. Dans le Coran, la sourate 42, verset 53, indique que toute interaction doit se faire par l’entremise d’un rideau :« Et si vous leur demandez (aux femmes du Prophète) quelque objet, demandez-le leur derrière un rideau: c’est plus pur pour vos cœurs et leurs cœurs. ». Les femmes dans le clan de Mahomet se voilent par pudeur. L'obligation de se voiler se fera plus tard,avec le successeur direct de Mahomet. Cette coutume est réaffirmée au XIVème dans l'empire Ottoman qui l'étend en l'imposant aux chrétiennes et aux juives. Dans les années 1980, le développement du wahhabisme et la révolution iranienne confortent le port du voile en l'ordonnant. Parallèlement, un certain nombre d'occidentales musulmanes font alors le choix du voile afin de se rendre visibles. Dans le monde occidental, jusqu'aux années 1960, les femmes sortent couvertes selon la tradition paulinienne. De tous les continents, seule l'Amérique semble hermétique à cette pratique culturelle. Pour les Amérindiens le voile apparait en effet complètement étranger.

Claude SIGNAND, Portrait de Madame Pochon en Bressane, 1890, Huile sur toile Bourg-en-Bresse, musée du monastère royal © Guillaume Lasserre Claude SIGNAND, Portrait de Madame Pochon en Bressane, 1890, Huile sur toile Bourg-en-Bresse, musée du monastère royal © Guillaume Lasserre

 Réflexion sur les représentations du voile dans l'art, "Voilé.e.s / Dévoilé.e.s" cherche à en aborder tous ses aspects y compris masculin, à l'image des Touaregs qui constituent un cas particulier, une exception puisque, dès la période médiévale, ce sont les hommes qui portent le voile, y compris en privé. Dans l'histoire du voile, le peuple nomade du Sahara se distingue comme seul contre-exemple au voile féminin. La manifestation est divisée en quatre parties : le voile coutumier ;  le voile sacré et symbolique; le voile mis en scène (en tant qu'élément plastique) ; enfin le thème du dévoilement, contraint ou choisi. Riche d'une centaine d'œuvres de toutes les époques et de médiums aussi variés que le dessin, la sculpture ou la vidéo, elle tente de rendre un peu de sa vérité historique à un sujet d'actualité.  

Un élément vestimentaire du quotidien

chypre, Femme voilée assise, 334-300 av. J.-c., sculpture, terre cuite, paris, mu- sée du Louvre, département des Antiquités orientales © Guillaume Lasserre chypre, Femme voilée assise, 334-300 av. J.-c., sculpture, terre cuite, paris, mu- sée du Louvre, département des Antiquités orientales © Guillaume Lasserre
Le port du voile ne nait pas avec les religions monothéistes, il relève des coutumes de pudeur déjà ancrées dans les cultures païennes locales situées autour de la Méditerranée. Il est donc autant occidental qu'oriental. Néanmoins, les trois grandes religions considèrent les femmes comme les porteuses d'une faute, l'enfantement apparaissant comme la seule possibilité du rachat. Le port du voile traduit alors un rapport de dépendance à l'homme. Avec Tertullien, il s'impose comme le moyen de préserver l'épouse de la convoitise masculine. Initialement, le voile est donc porté de façon coutumière, pour diverses raisons, qu'elles soient culturelles, sociales ou conjoncturelles. L'œuvre la plus ancienne présentée dans l'exposition est une terre cuite chypriote représentant une jeune femme voilée assise (Musée du Louvre). Datée de 334 - 300 av. J.-C., elle est caractéristique de la production de statuettes de femmes voilées à la période hellénistique, permettant d'appréhender l'apparence de la mode vestimentaire de l'époque. A côté, un carreau iranien du XVIIème siècle représente une "Jeune femme à la grenade" (Musée des Tissus, Lyon) dont les traits reprennent l'idéal de beauté persane androgyne décrit dans la littérature de la période Safavide (1501 - 1722). La jeune femme se distingue à la faveur du foulard coloré qu'elle porte. Il constitue l'un des rares exemples de représentations humaines dans la culture musulmane (ici chiite donc tolérée), attestant la réelle difficulté d'illustrer concrètement la pratique du voile. Ces représentations sont inexistantes au Maghreb et au Proche-Orient, de culture sunnite. Les artistes occidentaux sont, par conséquent, les principales sources de représentation disponibles.

Antoine Cardon (1772 - 1813), Richard Cosway (1742 - 1821), "Madame Récamier", 1802, Eau-forte (verni ,mou à la manière du crayon), 30 x 21,2 cm, Bourg-en-Bresse, Musée du monastère royal © Guillaume Lasserre Antoine Cardon (1772 - 1813), Richard Cosway (1742 - 1821), "Madame Récamier", 1802, Eau-forte (verni ,mou à la manière du crayon), 30 x 21,2 cm, Bourg-en-Bresse, Musée du monastère royal © Guillaume Lasserre
Ce voile du quotidien, on le retrouve dans les deux photographies anonymes prises vers 1900 dans le delta du Nil, faisant le portrait naturaliste de porteuses d'eau égyptiennes (Musée d'Orsay, Paris).  Elles sont mises en regard avec "Une porteuse de lait" peinte vers 1893 par Jules Dupré (Musée des beaux-arts de Reims). La jeune femme apparait comme l'archétype des représentations de paysannes du peintre qui portent toutes un foulard, ici jaune et noué sous la nuque. Chez Rembrandt, le voile était une marque de notabilité, apanage des femmes qui n'ont pas à travailler. Une eau-forte de 1631 montre la mère de l'artiste assise à une table, couverte d'un voile noir au dessus sa coiffe. Il devient un objet de coquetterie sous le Directoire et l'Empire où il est transparent, en mousseline. Les femmes s'habillent "à la vestale" comme dans le portrait d'une grande sensualité de Madame Récamier, eau-forte de 1802 d'Antoine Cardon (Musée du monastère royal, Bourg-en-Bresse). Le voile est aussi une coiffe traditionnelle comme dans le "portrait de Madame Pochon, en bressane" de Claude Signand (Musée du monastère royal, Bourg-en-Bresse), où l'épouse de sénateur de l'Ain est représentée en buste, le chapeau bressan couronnant son visage et occupant le centre de la composition, sert d'apparat social qui revendique une identité locale.

Steve McCurry, "Sharbat Gula et sa fille d'un an, Peshawar (Pakistan)", tirage photographique, 2002 © Steve McCurry / Magnum Photos Steve McCurry, "Sharbat Gula et sa fille d'un an, Peshawar (Pakistan)", tirage photographique, 2002 © Steve McCurry / Magnum Photos
Une série de photos du Maghreb et de Proche-Orient complète cette première partie parmi lesquelles deux images des frères Zangaki exécutées au Caire entre 1880 et 1915 (Musée Nicéphore Niépce, Châlon-sur-Sôane) et destinées aux albums que rapportent les touristes. La première fait le portrait dans un jardin de deux femmes issues de la bourgeoisie, l'une allongée sur une bergère, la seconde assise. Elles sont vêtues à l'occidentale, tête nue, un narguilé à leurs pieds.  Une servante se tient entre les deux femmes, légèrement en retrait, couverte du hadra, long voile de taffetas retenu à la taille. Son visage disparait sous un yashmak retenu par un cylindre de laiton. Dans le second cliché, cinq femmes se rendent au cimetière du Caire, assises sur un chariot conduit par un homme en turban. Le voile, porté en dehors de l'espace domestique, joue ici le rôle de marqueur social. Seuls les visages des deux dernières femmes sont laissés libres, attestant de leur position de servantes. Les deux images sont peut-être composées, mises en scène de façon pittoresque afin de satisfaire les touristes. Tout près, le portrait photographique de "Sharbat Gula et sa fille d'un an, Peshawar (Pakistan)" exécuté en 2002 par Steve McCurry en rappelle une autre. Celle que le photographe américain avait prise dix-huit ans auparavant du même modèle, "l'Afghane aux yeux verts" devenue iconique après sa publication en couverture du magazine National Geographic. L'image de cette femme fixant l'objectif de son regard à l'intensité rare et d'autant plus troublant qu'il aurait dû être caché par la grille de sa burka d'un mauve éclatant, enchâssant son corps et celui de sa fille qu'elle semble ainsi protéger, prend l'incarnation d'une madone.

Zangaki Frères, "Deux dames arabes et la servante", Le Caire, vers 1880 - 1915, Tirage sur papier albuminé, Chalon-sur-Saône, Musée Nicéphore Niépce, inv. MNN 1977 83 122 © Guillaume Lasserre Zangaki Frères, "Deux dames arabes et la servante", Le Caire, vers 1880 - 1915, Tirage sur papier albuminé, Chalon-sur-Saône, Musée Nicéphore Niépce, inv. MNN 1977 83 122 © Guillaume Lasserre

Voile sacré, voile allégorique

Jean Raoux, Vierges antiques, 1727, peinture à l’huile sur toile, 92 x 72, 5, Lille, Palais des Beaux-Arts © RMN Grand Palais - Philippe Bernard Jean Raoux, Vierges antiques, 1727, peinture à l’huile sur toile, 92 x 72, 5, Lille, Palais des Beaux-Arts © RMN Grand Palais - Philippe Bernard
Si l'accrochage laisse volontairement une certaine porosité dans les différentes thématiques, les deux tableaux de Jean Raoux (1727, Lille, Palais des beaux-arts), les "Vierges antiques" et son pendant, les "Vierges modernes", montrant des vestales, marquent l'entrée dans la deuxième partie de l'exposition, celle consacrée aux voiles sacrés et allégoriques dont la nature peut être confessionnelle, rituelle ou symbolique, le voile des religieuses inspirant celui des infirmières laïques. "Sainte Catherine de Sienne en prière" exécutée par Cristofano Allori (1612-18, Amiens, musée de Picardie), atteste du goût de celui-ci pour les figures monumentales, placées dans des compositions compliquées où tout se fait torsion, reflétant la vie d'ascète de la religieuse, épouse mystique du Christ ici portant une couronne d'épines dans cette peinture de méditation. "Le silence" d'Auguste Préault (vers 1842, Musée du Louvre, Paris) incarne sans nul doute le plus intensément le voile allégorique. Ce médaillon, sculpté pour orner un tombeau, frappe le spectateur par le sentiment double de frayeur et d'admiration qu'il suscite. Enveloppé de plusieurs tissus à la manière d'un suaire, le visage exprime la gravité et le calme qui lui donnent son caractère mortuaire. Le sculpteur romantique s'inspire de la figure des pleureurs qui entourent les tombeaux sculptés du Moyen-Age, auxquels il agglomère d’autres motifs. La formidable expressivité de ce visage défunt invitant au silence, propose une autre lecture du voile, celui  qui couvre les bruits du monde, celui qui est à la source même de l'histoire de l'art.

Auguste PRÉAULT, "Le Silence", vers 1842, Sculpture, plâtre Paris, musée du Louvre, Département des sculptures © Guillaume Lasserre Auguste PRÉAULT, "Le Silence", vers 1842, Sculpture, plâtre Paris, musée du Louvre, Département des sculptures © Guillaume Lasserre

André Suréda (Versailles, 1872 – 1930), "Lecture de psaumes à la petite synagogue", 1913, Gouache sur papier, Autun, Musée Rolin © Musée Rolin - Ville d'Autun André Suréda (Versailles, 1872 – 1930), "Lecture de psaumes à la petite synagogue", 1913, Gouache sur papier, Autun, Musée Rolin © Musée Rolin - Ville d'Autun
Le port du voile pour les hommes est lié aux circonstances. Dans la tradition juive, certains moments de la prière nécessitent le port d'un voile afin de se couvrir la tête comme le montre "Lecture de psaumes à la petite synagogue" (Gouache, 1913, Musée Rolin, Autun) d'André Suréda, qui représente la prière des juifs dans la petite synagogue de Tlemcen en Algérie. Ils portent leur habillement nord-africain
Eve Arnold, "Femmes sans hommes. Fiancées du Christ - Nonnes le jours de leur mariage avec le Seigneur, Angleterre", 1965, Photographie, 50 x 40 cm © Eve Arnold / Magnum photo Eve Arnold, "Femmes sans hommes. Fiancées du Christ - Nonnes le jours de leur mariage avec le Seigneur, Angleterre", 1965, Photographie, 50 x 40 cm © Eve Arnold / Magnum photo
composé d'un pantalon bouffant et d'un turban qui leur couvre la tête. A côté, le buste du prophète Elisée exécuté par Marc Ancis (v. 1690, Musée des Augustins, Toulouse) qui, traditionnellement couvert d'un manteau en peau de chèvre, arbore ici un voile au drapé souple qui encadre son visage. Le voile est aussi présent à certaines étapes de la vie. Il se fait rituel lorsqu'il est porté par les communiantes, les mariées, ou les novices lorsqu'elles prononcent leurs vœux définitifs comme dans le cliché de la photographe américaine Eve Arnold intitulée "Femmes sans hommes fiancées du Christ Nonnes le jour de leur mariage avec le Seigneur, Angleterre" (1965) montrant une discussion entre quatre jeunes filles habillées d'une robe de mariée blanche, la tête couronnée d'un diadème retenant un voile de tulle translucide. Dans la photographie "Women of Allah" (1995) de l'artiste iranienne exilée aux Etats-Unis Shirin Neshat, cinq femmes habillées du tchador obligatoire dans l'espace public, apparaissent comme des penseuses mélancoliques dans un décor de jardin oriental qui traduit leur imaginaire en le superposant à leur réalité
Pierre-Félix Six-Masseau, "Le secret", 1894, statuette, plâtre polychrome, 76 x 17,5 cm, Musée d'Orsay, Paris, Inv. RF 3638 © RMN Grand Palais - Hervé Lewandowski Pierre-Félix Six-Masseau, "Le secret", 1894, statuette, plâtre polychrome, 76 x 17,5 cm, Musée d'Orsay, Paris, Inv. RF 3638 © RMN Grand Palais - Hervé Lewandowski
quotidienne. La "Religieuse"de Jean-Jacques Henner (Huile sur toile, 1903, Musée national Jean-Jacques Henner, Paris) à l'aura mystérieuse, voire inquiétante, semble répondre à la "Solitude" tableau de Jean-Paul Laurens (Huile sur toile, 1888, Musée Rolin, Autun) entre allégorie et histoire, où l'austère silhouette vêtue d'une robe et d'une voile noirs apparait, plus qu'un personnage véritable, comme l'incarnation allégorique du sentiment contenu dans le titre. Le voile est donc aussi porteur de mystère, ce que confirme "le secret", sculpture sans doute la plus célèbre de Pierre-Félix Fix-Masseau (1894, Musée d'Orsay, Paris) figurant une jeune femme dont le corps se dévoile à mesure qu'elle porte à hauteur du visage le coffret reliquaire qu'elle semblait cacher. La main gauche posée sur la bouche invite au silence, les yeux sont clos. Elle s'interroge. Doit-elle dévoiler ou taire le secret ? 

Une mise en scène plastique du voile

Harry C. ELLIS, "Loïe Fuller avec son voile dansant devant le sphinx", 1914, Épreuve argentique Paris, Musée d’Orsay Amiens, musée de Picardie © RMN Grand Palais - Musée d'Orsay Harry C. ELLIS, "Loïe Fuller avec son voile dansant devant le sphinx", 1914, Épreuve argentique Paris, Musée d’Orsay Amiens, musée de Picardie © RMN Grand Palais - Musée d'Orsay
L'approche artistique privilégie les représentations d'un voile mis en scène. C'est un accessoire de spectacle que l'on utilise pour le théâtre et surtout pour la danse où on l'exploite à des fins purement esthétique dans la recherche du mouvement du drapé comme le montre la photographie d'Harry C. Ellis représentant "Loïe Fuller avec son voile dansant devant le Sphinx"(1914, Musée d'Orsay, Paris). La danseuse et chorégraphe utilise de longs draps blancs servant de tuniques qui lui confèrent une allure de prêtresse ou de fantôme comme ici où elle semble sortir de la nécropole de Gizeh, couverte entièrement de ce voile immense qu'il se prolonge en longue traine, superposant à l'image de la prêtresse celle de la reine. Ces considérations conduisent à la question du travestissement illustré par la photographie de Paul Dronac représentant Pierre Loti dans la salle-mosquée de sa maison de Rochefort, grimé en cheik arabe. L'écrivain aime se mettre en scène, revêtant des costumes locaux achetés au Maroc ou en Turquie qui à Rochefort, hors de leur contexte originel, apparaissent un peu trop exotiques.
Gaëtan GATIAN de CLERAMBAULT, Femme marocaine voilée, Vers 1917 – 1920, tirage de 1984, Tirage sur papier au gélatino-bromure d’argent, Chalon-sur- Saône, Musée Nicéphore Niépce © Guillaume Lasserre Gaëtan GATIAN de CLERAMBAULT, Femme marocaine voilée, Vers 1917 – 1920, tirage de 1984, Tirage sur papier au gélatino-bromure d’argent, Chalon-sur- Saône, Musée Nicéphore Niépce © Guillaume Lasserre
 

« Femmes marocaines voilées »constitue le titre factice, usurpé des deux photographies prises par Gaëtan Gatian de Clérambault (vers 1917-20, Musée Nicéphore Niépce, Chalon-sur-Saône), psychiatre qui consacre un essai à la description clinique d’un trouble psychique selon lui uniquement féminin, la passion des étoffes, découvre, lors d’un séjour de convalescence au Maroc en 1917, le haïk des femmes, vêtement composé d’une seule étoffe rectangulaire recouvrant tout le corps. Fasciné par l’habit, il aurait pris 40 000 clichés de femmes et dans une moindre mesure, d’hommes, dans des poses simples, leur suggérant parfois un mouvement rappelant la danse. Il voit dans l’haïk, une réminiscence du costume antique. Le corpus photographique ne laisse transpirer aucun mépris raciste, au contraire, il fait preuve d’un regard bienveillant, que l’on pourrait qualifier d’amoureux pour ce vêtement insolite aux  innombrables possibilités offertes par le drapé.

Giovanni Strazza (Milan, 1818 - Milan, 1875) ou atelier, Femme voilée, le silence, ca 1850- 1880, marbre de carrare, socle et piédouche © Nice, musée des Beaux-Arts Giovanni Strazza (Milan, 1818 - Milan, 1875) ou atelier, Femme voilée, le silence, ca 1850- 1880, marbre de carrare, socle et piédouche © Nice, musée des Beaux-Arts
Le buste en marbre de Carrare de la "femme voilée" aussi appelé "Le silence" de Giovanni Strazza (vers 1850, Musée des beaux-arts Jules Chéret, Nice) donne à voir une figure féminine entièrement drapée, héritage de la sculpture baroque italienne. Le voile témoigne de sa virginité tout en prenant une connotation funéraire jusque dans les yeux fermés qui attestent d'une émotion intérieure. Sous le titre « Etude de femmes d'après nature », exécutée en 1802 par Nisa Villers, qui fut l’élève de Jacques Louis David, représente une jeune femme qui se penche en avant pour rattacher sa chaussure, fixant du regard le spectateur d’un air complice, rajoutant encore un peu plus de charge érotique au tableau. Le séduisant modèle est tantôt identifié comme Madame Tallien, tantôt comme l’artiste elle-même ou encore de Madame Soustras, dame de compagnie de l’impératrice Joséphine. L’œuvre se démarque par la présence du voile « à la vestale », répondant à la mode de l’époque. Cette mantille de dentelle noire rappelle la figure espagnole de la duchesse d’Albe peinte par Goya, à ceci près que l’étoffe traditionnellement portée par les femmes catholiques à la messe, devient ici un accessoire de séduction et de désir. montrant toute l’ambivalence du voile.

Marie-Denise Villiers, Portrait présumé de Madame de Soustra, 1802, huile sur toile, 146 x 114, Romans, musée de la chaussure, dépôt de Paris, muséedu Louvre, département des peintures © RMN Grand Palais - Gilles Berizzi Marie-Denise Villiers, Portrait présumé de Madame de Soustra, 1802, huile sur toile, 146 x 114, Romans, musée de la chaussure, dépôt de Paris, muséedu Louvre, département des peintures © RMN Grand Palais - Gilles Berizzi

Dévoilement

Le dévoilement est manifestement contraint dans les photographies de femmes algériennes prises par Marc Garanget (1960, Musée Nicéphore Niépce, Chalon-sur-Saône) qui, au cours de son service militaire, a été instruit de faire des photos d’identité de milliers de personnes : la France attribuait enfin des cartes d’identité aux autochtones, mais c’était pour mieux les contrôler. Incontestablement, ces femmes ont été forcées à enlever leur voile. L'émotion qui se lit sur leur visage traduit l’humiliation subie. Chacune des expressions figées par la photographie s’affirme comme autant de témoins d’une protestation silencieuse. Le voile est assez ambigu par rapport à la situation algérienne. En effet, le dévoilement, que l’on pense comme étant l'apanage des mouvements féministes (qui n’existaient pas tels quels dans les années 1950, surtout en Algérie), est organisé par les femmes d’Officiers colons et son ambition de « libérer » les femmes algériennes de leurs hommes avait surtout un rôle colonial[2]. Si le dévoilement est un acte de résistance qui permet de passer inaperçu dans les quartiers européens, le voilement, qui est aussi une possibilité de travestissement pour les combattants, en est un autre : « Spontanément et sans un mot d’ordre, les femmes algériennes, dévoilées depuis longtemps, reprennent le Haïk affirmant ainsi qu’il n’est pas vrai que la femme se libère sur l’invitation de la France et du Général de Gaulle » rappelle Franz Fanon dans son célèbre texte « L ‘Algérie se dévoile »[3]

Marc GARANGER, Femmes algériennes, 1960, Tirage sur papier au gélatino-bromure d’argent, Chalon-sur- Saône, Musée Nicéphore Niépce © Guillaume Lasserre Marc GARANGER, Femmes algériennes, 1960, Tirage sur papier au gélatino-bromure d’argent, Chalon-sur- Saône, Musée Nicéphore Niépce © Guillaume Lasserre

Charles-Henri-Joseph CORDIER, "Le Nubien ou Saïd Abdallah de la tribu de Mayac, royaume de Darfour", 1848-1852, Sculpture en bronze, et, "La Nubienne ou Vénus africaine", 1848-1852, Sculpture en bronze, Le Havre, Musée d’art moderne André Malraux © Guillaume Lasserre Charles-Henri-Joseph CORDIER, "Le Nubien ou Saïd Abdallah de la tribu de Mayac, royaume de Darfour", 1848-1852, Sculpture en bronze, et, "La Nubienne ou Vénus africaine", 1848-1852, Sculpture en bronze, Le Havre, Musée d’art moderne André Malraux © Guillaume Lasserre
Symboles d’émancipation, les deux bustes en bronze de Charles Cordier (MuMa, Musée d’art moderne André Malraux, Le Havre) racontent l’Histoire. Le premier, « le nubien ou Saïd Abdallah »,est celui de Seïd Enkess, ancien esclave devenu modèle en Europe. Il est présenté au Salon de 1848 qui se tient juste avant l'abolition définitive de l'esclavage en France, le 27 avril 1848. Le second, « la nubienne ou la Vénus africaine », est celui d’une femme esclave affranchie. Il est présenté au Salon de 1852. Quatre ans séparent les deux portraits, un monde. Au foulard noué sur la nuque, couvrant la tête de l’homme, répond la chevelure laissée libre de la jeune femme. L'Histoire crée ici un étonnant inversement de genre lié à la symbolique du port du foulard qui, imposé par les colons blancs, devient l’attribut de la servitude. Le buste féminin, paré de bijoux, arbore fièrement sa coiffure qui indique sa liberté nouvelle. Cordier, qui en 1862 devant la Société d’anthropologie, proclame que « Le beau n’est pas propre à une race privilégiée. (…) Toute race à sa beauté, qui diffère de celle des autres races. »,élabore durant toute sa carrière, une galerie ethnographique complète, refusant cependant le moulage d’après nature. Sans doute pour se laisser la possibilité de donner à ces modèles la dignité qu’ils expriment. « La vérité » commandée à Jean-Jacques Henner pour la Salle des Autorités de la Sorbonne, reste inachevée à sa mort. Les repentirs accentuent l’idée de "la vérité nue sortant du puits", thème qui remonte à Démocrite. La chevelure devient presque une étoffe.

Damien Rouxel (Saint-Brieuc, 1993 - ), "Les Amants", novembre 2016, photographie numérique. © Damien Rouxel Damien Rouxel (Saint-Brieuc, 1993 - ), "Les Amants", novembre 2016, photographie numérique. © Damien Rouxel

Shadi Ghadirian, "Like everyday (Comme d'habitude)", 2001, photographie couleur épreuve chromogène, 63 x 52 x 2,5 cm, Paris, Centre national d'art et de culture Georges Pompidou © RMN Grand Palais - Georges Meguerdichian Shadi Ghadirian, "Like everyday (Comme d'habitude)", 2001, photographie couleur épreuve chromogène, 63 x 52 x 2,5 cm, Paris, Centre national d'art et de culture Georges Pompidou © RMN Grand Palais - Georges Meguerdichian
La salle contemporaine s’ouvre sur une photographie de Damien Rouxel, intitulée « les amants » (2016), qui met en scène deux hommes dans une réinterprétation du tableau éponyme de René Magritte. Les deux hommes, torse nu, s’embrassent le visage recouvert d’un tissu taché, symbole d’un amour longtemps interdit et condamné à l’invisibilité. A côté, trois photographies de l'artiste iranienne Shadi Ghadirian, extraites de la série "Like everyday (Comme d'habitude)", interrogent le tchador comme signe d’oppression des femmes et leur assignation à l’espace domestique en substituant au visage un objet ménager. L’ensemble indique la place réservée à l’épouse dans la maison et dénonce la violence quotidienne, si ordinaire faite aux femmes dans la société iranienne qu’elle en est perçue comme normale.

Mehdi-Georges Lahlou (Les Sables d'Olonne, 1983 - ), "J'ai habité cette rue ou t'es pas mal en niqab", 2013, vidéo, 8'52" © Mehdi-Georges Lahlou Mehdi-Georges Lahlou (Les Sables d'Olonne, 1983 - ), "J'ai habité cette rue ou t'es pas mal en niqab", 2013, vidéo, 8'52" © Mehdi-Georges Lahlou
Deux vidéos se succèdent sur un même écran. La première, au titre évocateur de « Ceci n’est pas un voile »(2012) est l’œuvre de l’artiste marocaine Majida Khatari. Elle donne à voir un défilé performance dans lequel le voile est utilisé comme accessoire de mode. Les corps nus des mannequins sont dissimulés derrière des rideaux qui ramènent à la racine étymologique du mot « voile », la même en latin et en arabe. Elles ont pour seul vêtement un foulard, illustration de son ambigüité érotique. Le voile devient un écran sur lequel se projette des extraits de films occidentaux et orientaux, qui sont autant de fantasmes masculins. La vidéo alterne avec « J’ai habité cette rue ou t’es pas mal en niqab » (2013) de Mehdi-Georges Lahlou qui interroge les vêtements islamiques comme marqueurs de genre. Le court film montre un couple où homme et femme sont indifféremment habillés en niqab et tentent de danser le tango. Leurs pas s’entravent régulièrement dans les lourds tissus, gommant la sensualité spécifique à la danse argentine par une maladresse incongrue qui donne un côté très burlesque à la scène.

Serge Anton, "L'homme à la djellaba", Maroc, 2012, Tirage charbon 1/7, 150 x 100 cm, collection privée © Serge Anton Serge Anton, "L'homme à la djellaba", Maroc, 2012, Tirage charbon 1/7, 150 x 100 cm, collection privée © Serge Anton

"Voilé.e.s / Dévoilé.e.s" n'est pas une exposition sur le voile mais sur les représentations du voile dans l’histoire de l’art, inscrite donc dans une perspective diachronique. Elle autorise le recul nécessaire permettant de prendre un peu de hauteur face aux débats contemporains, ce que confirme Magali Briat-Philippe, conservateur du patrimoine et co-commissaire de l'exposition : "L'idée, c'était vraiment de prendre de la distance, de donner à voir, à réfléchir avec des œuvres proposant des lectures et des partis pris très différents." A l’image de Marguerite d’Autriche, fondatrice du monastère royal de Brou servant de luxueux écrin à la manifestation, qui, en devenant régente des Pays-Bas inventa une image de veuve austère, plutôt monacale que royale, ne dérogeant jamais au port du voile, et que pourtant son transi[4]montre allongée, sa longue chevelure bouclée courant le long de son visage et de son corps, le voile se révèle dans tout son paradoxe : celui de couvrir mais aussi par conséquent de découvrir. C’est que les codes vestimentaires sont les signes extérieurs qui définissent une identité qu’elle soit sociale, sexuée, religieuse ou culturelle. Les coiffes composées à partir d’éléments textiles sont particulièrement significatives du statut des femmes, rythmant les étapes d’une vie –  de la jeune fille à l’épouse, à la mère, à la veuve – tout en affirmant un statut social autant qu’une appartenance géographique. La connotation érotique de la chevelure féminine semble à l’origine du voilement des femmes dont la mise en place est presque systématiquement ordonnée par les hommes. Les rapports de genre qui définissent les rôles attribués à chaque sexe dans la société apparaissent donc centraux de la construction sociale du port du voile. Si Saint-Paul invite les femmes à se couvrir car elles sont « la gloire » des hommes qui eux sont « l’image et la gloire de Dieu. » ce n’est pas tant la volonté religieuse que l’inscription de la religion dans un système patriarcal préexistant –ici le patriarcat romain – qui dicte ses paroles. Cependant, le voile peut aussi se révéler objet de résistance, instrument de séduction ou symbole de liberté.  En revenant sur les apparitions multiples du voile dans la création artistique, l’exposition montre que ses significations et ses représentations varient en fonction des contextes dans lesquels il s’inscrit. Il dissimule donc les corps autant qu’il les met en valeur.  Ce paradoxe du voile est manifeste dans l’art même, comme le fait remarquer Pierre-Gilles Girault, administrateur du monastère royal de Brou et co-commissaire de l’exposition, « Il est majoritairement porté par des femmes, mais représenté par des hommes », s’interrogeant : « Si le point de vue change, est-ce que le voile tombe ? » 

 [1]Le lieu présente la particularité de réponde à une co-tutelle des Monuments Historiques et de la ville de Bourg-en-Bresse. 

[2]Al-Saji, A. (2008). Voiles racialisés : la femme musulmane dans les imaginaires occidentaux. Les ateliers de l'éthique, 3(2), 39–55. 

[3]Franz Fanon, « Chapitre 1 : L’Algérie se dévoile », L’an V de la révolution algérienne, Maspero, 1959 (réédité en 1968 sous le titre « Sociologie d’une révolution »).

[4]Sculpture de la fin du Moyen-Age et de la Renaissance représentant, à la manière d’un gisant, la personne défunte. Etymologiquement signifie « aller, passer au-delà »

Shirin NESHAT, concept Bahman JALLALI, photographie, Women of Allah (Femmes d’Allah), 1995 Platinotype rehaussé à l’encre noire Institut d’art contemporain, Villeurbanne © Shirin Neshat; photo: Cynthia Preston Shirin NESHAT, concept Bahman JALLALI, photographie, Women of Allah (Femmes d’Allah), 1995 Platinotype rehaussé à l’encre noire Institut d’art contemporain, Villeurbanne © Shirin Neshat; photo: Cynthia Preston

"Voilé.e.s / Dévoilé.e.s. Le voile dans l'art. Antiquité XXIème siècle"Commissariat : Magali Briat-Philippe, conservateur, responsable des patrimoines, et Pierre-Gilles Girault, conservateur en chef, administrateur, monastère royal de Brou.

Jusqu’au 29 septembre 2019 - Tous les jours de 9h à 18h

Monastère royal de Brou
63, boulevard de Brou
01 000 BOURG-EN-BRESSE

 

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