Black Chicago. Une histoire afro-américaine ?

En montrant les travaux de sept photographes aux parcours et époques différents, la galerie Les Douches propose autant de regards singuliers sur soixante-dix ans de la vie de la communauté afro-américaine de Chicago, de 1940 à aujourd'hui. Cependant l'absence de photographe noir est pour le moins troublante à l’heure où une nouvelle conscience noire américaine se fait entendre.

Tom Arndt, "Hands with flag, Chicago, 1990", Galerie Les Douches, Paris © Tom Arndt Tom Arndt, "Hands with flag, Chicago, 1990", Galerie Les Douches, Paris © Tom Arndt
Wayne Miller, Ray K. Metzker, Yasuhiro Ishimoto, Marvin E. Newman, Vivian Maier, Tom Arndt et Carlos Javier Ortiz sont sept photographes convoqués par la galerie les Douches pour rendre compte de plus de soixante-dix ans d'images racontant la communauté africaine américaine de Chicago. Devant ces photographies qui documentent une communauté représentant près de 36% de la population totale de la ville, le visiteur se retrouve face à une certaine histoire de l'Amérique. Les origines très variées de ces photographes qui ne partagent pas la même temporalité permettent de multiplier les points de vue et d'embrasser, à défaut d'une vision exhaustive, un large panorma des composantes de cette communauté. A ceci près que des sept photographes convoqués, aucun n'est noir. 

A Chicago, c'est à partir des années 1910 que se sont installés par vagues successives des milliers d'afro-américains. Fuyant le sud des Etats-Unis où la ségrégation raciale est de plus en plus rude, ils viennent tenter leur chance en se faisant embaucher dans les nombreuses usines et abattoirs que compte la ville.  La "Grande Migration" va changer la face de la ville, notamment celle du quartier du South Side qui abrite à la veille des années 1920 la plus grande communauté urbaine noire du pays. Les tensions sociales engendrées par cette arrivée massive de population entrainent les premières manifestations violentes à caractère raciste contre les citoyens noirs dès 1919. Forte de 234 000 membres en 1930, la communauté africaine américaine installe un second foyer dans le West Side. Si l'exposition "Black Chicago" rassemble des photographies qui composent un document unique et singulier pour l'histoire de cette communauté dans les périodes suivantes et jusqu'à aujourd'hui, elle n'est pas exempte d'un défaut majeur de représentativité.

C'est en 1937 que le nouveau Bauhaus s'installe à Chicago. La plupart des membres de la célèbre école allemande qui avait redéfini l'enseignement des arts, de l'architecture et du design, s'étaient en effet réfugiés aux Etats-Unis à la suite de sa fermeture brutale par le régime nazi en 1933. L’établissement de Chicago est la plus importante et la plus directe des tentatives de réactivation de l'expérience enseignée alors. László Moholy-Nagy, le plus proche collaborateur de Walter Gropius - fondateur historique du Bauhaus à Weimar en 1919 qui avait déclaré dans son manifeste "Le but final de toute activité plastique est la construction" –  en assure la direction durant les dix premières années, jusqu'à sa mort en 1946. Poursuivant l'expérimentation sur les matériaux, les techniques et les formes qui ont fait sa renommée, le New Bauhaus – en réalité le nom disparait dès 1938 pour laisser la place à la School of design qui deviendra l'Institute of design à la mort de son directeur – intègre de nouvelles techniques parmi lesquelles la photographie occupe une place prépondérante. C'est cet héritage que vont recevoir Ray K. Metzker et Marvin E. Newman lorsque, quelques années après la mort de Moholy-Nagy, ils suivront l'enseignement immanquablement basé sur l'expérimentation et la pratique, de son nouveau directeur, Harry Callahan.



Ray K. Metzker, "Chicago loop", 1958, photographie, Galerie Les Douches, Paris © Ray K Metker Ray K. Metzker, "Chicago loop", 1958, photographie, Galerie Les Douches, Paris © Ray K Metker
Peu connu en France, le travail exclusivement noir et blanc de Ray K. Metzler semble dominé par la géométrie comme en témoignent les lignes horizontales et verticales qui composent chacune de ses images de la ville dont les raies de lumière omniprésentes en font presque une signature. Le sens du détail, ici un pli de papier égaré sur l'asphalte d'une rue laisse deviner deux silhouettes féminines, renvoie au jeu formel que l'on trouve dans les compositions photographiques d'Harry Callahan et d'Aaron Suskind qui enseigne également à l'Institute of Design, ici réinterprété par Metzker.


Marvin E. Newman, Newly arrived family, Chicago, 1951, Galerie Les Douches, Paris © Marvin E Newman Marvin E. Newman, Newly arrived family, Chicago, 1951, Galerie Les Douches, Paris © Marvin E Newman
Après une initiation à la photographie à Brooklyn College, Marvin E.Newman s'installe en 1949 à Chicago afin d'y suivre l'enseignement dispensé par Harry Callahan. Diplômé en 1952, il regagne sa ville natale New York où il travaillera pour nombre de journaux tels Life et Newsweek. Avec le photographe américano-japonais Yasuhiro Ishimoto, il est le premier a montrer la réalité de Maxwell Street, dont l'exubérance et la pauvreté semblent tout droit sorties de l'Opera de Quat'sous. Muni de son appareil photo, Newman arpente le South Side où la misère augmente depuis le début des années 1940 comme le montre ce cliché représentant une famille venant de s'installer dans le quartier.

Wayne Miller, Mourners, 1946-48, Galerie Les Douches, Paris © Galerie Les Douches Wayne Miller, Mourners, 1946-48, Galerie Les Douches, Paris © Galerie Les Douches
Originaire de Chicago, Wayne Miller fait partie de la demi douzaine de photographes à qui Edward Steichen a demandé de rejoindre l'unité spéciale de la Navy qu'il a fondé dans le but de documenter la Seconde Guerre Mondiale. Fortement marqué par le souvenir d'Hiroshima dont il fut l'un des premiers à capturer l'image de dévastation juste après la bombe, il passe les trois premières années qui suivent son retour aux Etats-Unis à documenter la vie quotidienne des habitants du South Side à l'image de "Mourners" qui montre des proches d'un défunt lors de ses funérailles.

 

Vivian Maier, Galerie Les Douches, Paris © The estate of Vivian Maier Vivian Maier, Galerie Les Douches, Paris © The estate of Vivian Maier
La découverte en 2008 de l'oeuvre de Vivian Maier lui vaut une reconnaissance populaire immédiate. Cette New yorkaise devenue nourrice professionnelle à Chicago se transforme en photographe amateur extrêmement fécond arpentant les rues de sa ville adoptive durant son temps libre ou celles de villégiatures lorsqu'elle accompagne les enfants dont elle a la charge en vacances. Les quelques 150 000 images qu'elle réalise représentent essentiellement des personnes et des architectures. Elles restent inconnues et non publiées de son vivant. Autodidacte, femme, blanche, c'est dans la rue, son terrain de prédilection qu'elle portraiture cette autre Amérique à la faveur de ses pérégrinations urbaines, notamment dans le South Side. Ces "instantanés" témoignent d'une justesse étonnante.

Tom Arndt, "Young women, Englewood, Chicago, 2000", Galerie Les Douches, Paris © Galerie Les Douches Tom Arndt, "Young women, Englewood, Chicago, 2000", Galerie Les Douches, Paris © Galerie Les Douches
Inscrivant son travail dans la lignée de la photographie documentaire américaine, Tom Arndt va lui aussi s'infiltrer dans le South Side où il se plait à accompagner de son objectif ces modèles anonymes rencontrés au détour d'une rue. Ce contemporain de Robert Frank propose ainsi des portraits sensibles et emphatiques de personnes ordinaires saisies dans leur vie de tous les jours.

 

Carlos Javier Ortiz, "Night Vigil, Englewood, Chicago, 2008", photographie, Galerie Les Douches, Paris © Carlos Javier Ortiz Carlos Javier Ortiz, "Night Vigil, Englewood, Chicago, 2008", photographie, Galerie Les Douches, Paris © Carlos Javier Ortiz

Né en 1975, Carlos Javier Ortiz est le plus jeunes des artistes réunis ici. Cinéaste documentariste et photographe, il apporte incontestablement une vision contemporaine et non blanche. Son travail documente la violence des rues des ghettos de Chicago en plaçant son art au service des populations discriminées pour mieux accompagner le changement social qui vient. Dans ses photographies, ses films mais aussi ses essais, il donne à voir les conséquences dévastatrices d'une violence qui ravage la jeunesse sacrifiée des classes populaires emportant avec elle des familles entières, afin d'éveiller la conscience du regardeur. Il fait de la vie urbaine, la violence armée, la pauvreté, les questions raciales, les communautés marginales ses sujets de prédilection pour mieux dénoncer le simulacre démocratique de nos sociétés contemporaines. II documente l'incessante construction / déconstruction du bâti d'Englewood dont les paysages de désolation de certaines rues s'apparentent parfois à des paysages de guerre.

Black photographers matter

 Si chacun des photographes invités offre des points de vue permettant autant de regards différents sur soixante-dix ans d'histoire de la plus large communauté afro-américaine des Etats-Unis, le fait qu'aucun d'entre eux ne soit noir interroge pour le moins. Le texte qui accompagne l'exposition, signé du sociologue Henri Peretz questionne le ressenti des photographes: "Qu’éprouvent ces photographes pour ces gens de couleur encore en marge des autres communautés ? Ils n’ont pas caché leur appareil et ont été à leur rencontre pour saisir leur place dans la ville, leurs attitudes et leurs histoires." Certes mais on reste interdit devant le silence de ce même texte à propos de la non inclusion de photographes noirs sur un tel sujet. L'œuvre de Gordon Parks comme celle de Declan Haun, qui documenta le mouvement pour les droits civiques, attestent de la présence active de photographes noirs. Ernest Withers, qui collabora avec le journal The Chicago Defender, a très bien pu travailler sur les communautés noires de Chicago. La Chicago Alliance for African American Photographers, qui regroupe des photographes professionnels et qui a justement pour mission de documenter les communautés afro-amércaine et africaine dans Chicago et sa banlieue, aurait sans doute eu sa place ici.

Black Chicago
Jusqu’au au 13 janvier 2018
Du mercredi au samedi, de 14h à 19h et sur rendez-vous

Les Douches la galerie
5, rue Legouvé – 1er étage
75010 Paris

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