Je me souviens. Les papiers peints élégiaques de François-Xavier Courrèges

L'artiste plasticien François-Xavier Courrèges propose avec l'ouvrage "Vague souvenir", un voyage empreint de nostalgie et d'émoi à la redécouverte des papiers peints oubliés des années 1970, nouveaux réceptacles d'images anonymes de corps masculins immémorés qui sont autant de vies ainsi restaurées. Aperçu de ces madeleines éminemment freudiennes.

François-Xavier Courréges, "Vague souvenir", texte d'Antoine Idier, Ed. Jean Boîte, 2017, 136 p. © François-Xavier Courrèges François-Xavier Courréges, "Vague souvenir", texte d'Antoine Idier, Ed. Jean Boîte, 2017, 136 p. © François-Xavier Courrèges
Placé sous la double bienveillance de Joe Brainard et Hervé Guibert dont les citations extraites de "I remember" et "Fou de Vincent" figurent en bonne place sur la page de garde, "Vague souvenir", qui vient de paraitre aux bien-nommées Editions Jean Boîte, propose une collection de portraits intimes réinventés par François-Xavier Courrèges qui reconstituent des modes de vie aujourd'hui perdus, redonnant par la même occasion une identité aux destins qui y sont esquissés. Ces images majoritairement amateures, datées des années 1970-80, patiemment collectées par l'artiste, représentent des hommes jeunes tantôt habillés tantôt nus, parfois dans des positions érotiques. Elles n’ont rien d’artistique et correspondent ici à l’usage premier de la photographie : donner à voir, montrer, se montrer. Une à une, répondant à un protocole précis, elles sont accommodées au centre d'un papier peint aux motifs formels se répondant et de la même époque. Il accuse pourtant un aspect neuf qui lui permet, à la manière d’un cadre, de devenir une nouvelle enveloppe pour chacune des photographies jaunies, écornées, fatiguées mais extirpées des limbes et désormais protégées.

Quiconque a vécu son adolescence à la fin des années 1970 et au cours des années 1980 ressent de la nostalgie à la contemplation de ces portraits masculins anonymes. Ces images destinées à la sphère intime ne figurent pas dans les musées, pas plus que dans les collections publiques. En feuilletant l'ouvrage pourtant, le lecteur ici regardeur se souvient de façon assez confuse, semblable à une évocation, un "vague souvenir", de ces images parfois naïves, quelquefois maladroites, souvent mal cadrées qui renvoient néanmoins à celles de ses premiers désirs. Elles sont autant de résurgences idylliques d'une époque rendue obsolète par deux avancées technologiques majeures qui ont depuis modifié l’interaction humaine : la révolution numérique et l’hégémonie d’internet. A cette lecture, les deux citations de la préface qui semblaient sans rapport – l'une évoquant l'impression de revivre un moment déjà vécu, l'autre, la fulgurance d'une liaison – se rejoignent pour mieux se fondre dans chacun des collages effectués par François-Xavier Courrèges qui confèrent une existence nouvelle à ces anonymes dont la pose montre le désir insouciant, l'incroyable légèreté d'un être bientôt englouti par l'épidémie du VIH. 

Accompagnant cette collection de portraits réinvités, l'essai d'Antoine Idier justement intitulé "Une mélancolie mineure" , indique le choix premier de François-Xavier Courrèges de nommer la série "Je me souviens" en référence à l'artiste américain Joe Brainard qui avait publié en 1970, sous le titre de "I remember", une somme de souvenirs fragmentaires, augmentée de "I remember more", deux ans plus tard. Depuis sa parution en 1978, la popularité de "Je me souviens" écrit par Georges Pérec sur le modèle inventé par Brainard empêche "I remember" d’avoir la visibilité qu’il mérite. Les arguments avancés seraient que le premier relèverait de la mémoire collective alors que le second livrerait une mémoire individuelle. S'appuyant sur la définition de "littérature mineure" inventée par Gilles Deleuze et Félix Guattari dans leur ouvrage "Kafka. Pour une littérature mineure" (Paris, Editions de Minuit, 1975), Antoine Idier redéfinit la querelle en parlant de "mémoire majoritaire" pour Pérec, évoquant pour Brainard des "souvenirs et (...) émotions personnels, mais qui n'en sont pas moins collectifs" replaçant ainsi le second à la hauteur du premier.

François-Xavier Courrèges, "Vague souvenir", Paris,  Jean Boite Editions, 2017, 136 pp. © François-Xavier Courrèges et Jean Boite Editions François-Xavier Courrèges, "Vague souvenir", Paris, Jean Boite Editions, 2017, 136 pp. © François-Xavier Courrèges et Jean Boite Editions
La galerie de portraits inventée par François-Xavier Courrèges s'entend, à l'aune de cette démonstration, comme une "mélancolie mineure" tenant autant des souvenirs de l'artiste que de ceux qui, appartenant à la même génération, partagent cette mémoire collective. Le choix du papier peint comme réceptacle de ces photographies n’est pas anodin. Relevant des arts décoratifs appelés aussi "arts mineurs", tombé quelque peu en désuétude, il correspond parfaitement au raisonnement. En répétant le protocole établi, François-Xavier Courrèges propose à ces garçons d’échapper à l’oubli, de ne pas tout à fait disparaître. En choisissant telle image plutôt que telle autre, il dévoile ses goûts, ses sentiments, son histoire. Ansi il s’invente une anamnèse tenant, comme toute mémoire, du récit plus que des faits réels, et dessine au bout du compte un remarquable autoportrait.

 François-Xavier Courrèges, "Vague souvenir",  texte d'Antoine Idier, Paris, Jean Boite Editions, 2017, 136 pp.

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