L'expérience de la matière. Sigmar Polke et la photographie

A Paris, LE BAL présente un ensemble de tirages inédit de Sigmar Polke, daté des années 1970-80, qui parcourt toute l'œuvre photographique du peintre allemand. Aucun titre, ni date, pas de hiérarchie entre les clichés : ce qui intéresse l'artiste, c'est l'accident, l'expérience de la matière photographique. Pour Polke, il n'y a pas de différence de nature entre la peinture et la photographie.

Sigmar Polke, Sans titre (Lady Shiva), 1977, Collection de Georg Polke © The Estate of Sigmar Polke, Cologne/ADAGP, 2019 Sigmar Polke, Sans titre (Lady Shiva), 1977, Collection de Georg Polke © The Estate of Sigmar Polke, Cologne/ADAGP, 2019

A Paris, le BAL expose un ensemble photographique jusque-là inédit, retrouvé dans la caisse où il avait été oublié pendant des années par son propriétaire, Georg Polke. Les quelques trois cent images sont l'œuvre de son père, le peintre allemand Sigmar Polke. Sans titre ni date – l’ensemble est exécuté au cours des années 1970-80 – elles accusent les statuts les plus divers : photos de famille  autoportraits, documents à destination picturale, photos de voyage, expérimentations chimiques, images réalisées sou l’emprise de drogues, cohabitant sans aucune hiérarchie entre elles. Polke est l’auteur d'une œuvre protéiforme s'apparentant à « un champ de bataille où s'affrontent matière et sujets dangereux[1] » pour reprendre les mots de Bernard Marcadé,  le commissaire de l'exposition dont l'intitulé, "Les infamies photographiques de Sigmar Polke» révèle déjà la subversion subie par un medium qui aura été constamment présent dans la pratique de l'artiste. Il l’utilise pour documenter son œuvre picturale tout d'abord, puis de manière indépendante, se plaisant à expérimenter la matière photographique. Il se sert de la photographie dans sa peinture, l'abordant à la manière d'un peintre. Les deux domaines sont indissociables dans l'œuvre de Polke, l'un contaminant l'autre et inversement. Sigmar Polke est né à Oels en 1941 en Basse-Silésie, aujourd'hui région polonaise. Il fuit l'Allemagne de l'est en 1953 avec sa famille où elle était installée depuis la fin de la guerre. A l'Académie des Beaux-arts de Düsseldorf où il étudie entre 1961 et 1967 avec pour professeur Joseph Beuys dont il fut l'un des étudiants préférés, il invente, avec Gerhard Richter et Konrad Lueg, le « réalisme capitaliste », mouvement éphémère qui brocarde le réalisme socialiste tout en portant une réflexion critique sur la société ouest-allemande et, au-delà, occidentale. Il s'inspire des représentations de la culture populaire et de la publicité, comme une réponse européenne au Pop'Art américain dominant l’époque. Polke développe un travail dans lequel l'ironie est un outil de critique sociale, politique et esthétique. Dans ses peintures, il représente des denrées alimentaires peu ragoûtantes, des chaussettes, des saucisses... Toute sa vie, l’artiste va convoquer les médiums sans hiérarchie aucune. Un « no medium land[2] » qui, à partir de 1979, voit la photocopie subir les mêmes outrages, les mêmes transgressions que la photographie.

Sigmar Polke, Sans titre (Hannelore Kunert), 1970-1980, Collection de Georg Polke © The Estate of Sigmar Polke, Cologne/ADAGP, 2019 Sigmar Polke, Sans titre (Hannelore Kunert), 1970-1980, Collection de Georg Polke © The Estate of Sigmar Polke, Cologne/ADAGP, 2019

« Vouloir l'accident »

Sigmar Polke, Sans titre, 1970-1980, Collection de Georg Polke © The Estate of Sigmar Polke, Cologne/ADAGP, 2019 Sigmar Polke, Sans titre, 1970-1980, Collection de Georg Polke © The Estate of Sigmar Polke, Cologne/ADAGP, 2019
Sigmar Polke aborde la photographie avec un Leica 35 mm, au milieu des années 1960. Plus que le geste de la prise photographique – il partage son appareil avec ses amis si bien qu’on ne sait jamais quel est l’auteur véritable du cliché – ce sont les propriétés optiques et chimiques du medium, le processus de développement, l’apparition lente des images, qui le fascinent. Il apprend lui-même à développer ses négatifs et à agrandir ses tirages. Dès le début, il considère la chambre noire comme le lieu de l'expérience, l'endroit où il va transformer la matière première photographique à l'aide de produits toxiques. Il intervient directement sur le support,  opérant exactement comme le peintre intervient avec ses produits. Il manipule, recouvre, dilue, enlève. Il surexpose ou sous-expose la pellicule, utilise des produits chimiques périmés qui vont inventer des gradations et des tonalités imprévisibles, sur-imprime plusieurs négatifs sur une même feuille qui, bien souvent, n’est pas adaptée au développement photographique, décline un même tirage en polyptique. Certaines images sont « directement inspirées par la tentative de Polke de trouver une équivalence entre les techniques d'impression et les effets sensoriels et psychologiques des drogues hallucinogènes[3]». Ce qui l'intéresse, c'est l'expérience de la matière, subvertir le médium pour en éprouver les limites. Les photographies de Polke désorientent autant qu'elles fascinent car elles annulent les caractéristiques présumées du medium qui, dans la culture occidentale, sert de représentation de la réalité : l'objectivé, la véracité, l'immédiateté factuelle. En devenant des objets abstraits et picturaux, elles en brouillent le message, en interdisent l'interprétation directe. « Vouloir l’accident, c’est reconnaître simplement que la "vérité" n’est pas à chercher dans les profondeurs de ce qui se cache, mais dans les balbutiements, les fêlures et les accrocs de ce qui se donne à voir » explique Bernard Marcadé. 

Sigmar Polke, Sans titre, 1970-1980, Collection de Georg Polke © The Estate of Sigmar Polke, Cologne/ADAGP, 2019 Sigmar Polke, Sans titre, 1970-1980, Collection de Georg Polke © The Estate of Sigmar Polke, Cologne/ADAGP, 2019

Faire bégayer l’image : pour une esthétique onirique de la destruction

 Les dispositifs formels mis en place par Polke dans son travail photographique font écho à sa peinture[4]. Pour celle-ci, l'artiste s'approprie une image qui a été reproduite plusieurs fois, photocopiée, pour réduire les nuances et les subtilités des éléments qui y sont figurés à de simples formes schématiques. Dans sa pratique photographique, le négatif remplace la palette du peintre, la lumière se substitue à la peinture et pénètre le matériau. Chaque photographie est, par essence, une copie, la traduction d'un négatif ou d'un événement. L'idée de traduction photographique est au cœur de la sensibilité de Polke. La pratique de surimpression des négatifs apparait comme la version mécanique de la superposition d'éléments dans ses œuvres picturales les plus complexes. Pourtant, les tirages de Polke déjouent les tenants de la photographie comme art de reproduction en devenant, sous son intervention, des pièces uniques.

Sigmar Polke, Sans titre, 1970-1980, Collection de Georg Polke © The Estate of Sigmar Polke, Cologne/ADAGP, 2019 Sigmar Polke, Sans titre, 1970-1980, Collection de Georg Polke © The Estate of Sigmar Polke, Cologne/ADAGP, 2019

Sigmar Polke, Sans titre, 1970-1980, Collection de Georg Polke © The Estate of Sigmar Polke, Cologne/ ADAGP, 2019 Sigmar Polke, Sans titre, 1970-1980, Collection de Georg Polke © The Estate of Sigmar Polke, Cologne/ ADAGP, 2019
S’il apparaît comme l’héritier des surréalistes et des représentants de la Subjektive Fotografie allemande qui, avant lui, s’étaient attaqués aux règles pour mieux les réinventer, ce n’est que dans les moyens mis en œuvre. Il s’en distingue par son intention. Chez Polke, elle relève du jeu de l’alchimiste, de plaisir de l’expérimentation pure. Polke est un apprenti sorcier de la photographie. C’est avant tout son impatience qui le conduit à transgresser les règles et procédures du protocole de la chambre noire, entraînant la création de compositions surprenantes, déconcertantes au premier abord. L’ensemble photographique présenté au BAL a l’effet d’un jaillissement continu d’images dont Sigmar Polke est affamé. Il connait leur pouvoir de séduction. La fugacité de certaines d’entre elles rappelle celles de surveillance, évoquent des fantômes aussi. L’image comme apparition, comme ces mains qui s’effacent lentement dans un halo de lumière dorée, comme le sourire de cette femme qui semble fondre sous les assauts des produits chimiques, comme cette foule d’individus dont il ne reste désormais que les contours. L’œuvre photographique de Sigmar Polke est semblable à un songe dont la répétition, la distance, l’irréalité, en sont les symptômes. Artiste insaisissable, sans doute sa façon à lui de rester libre, il est bien plus qu’un simple peintre. Il place l’expérience, le jeu, au cœur d’un travail artistique dont la curiosité est le moteur. Savoir comment les peintures, les photographies sont, pourraient être faites, se délecter des erreurs et des imperfections, des cisaillements de matière et d'image, de cette incertitude qu’il considère comme une force créatrice. Bien que méconnue par rapport à sa peinture, la photographie joue un rôle essentiel dans son œuvre, un rôle libératoire. « (…) En s’enfermant dans la chambre noire, Polke en profite pour ouvrir la boîte de Pandore et abolir les frontières », observe Xavier Domino[5]. Ces trois cents clichés viennent enrichir un corpus photographique unique, qui indique que Sigmar Polke participe, avec sa démarche singulière, à, la mise en doute de la représentation.

Sigmar Polke, Sans titre, (Sigmar Polke), Zurich, circa 1976-1977, Collection de Georg Polke © The Estate of Sigmar Polke, Cologne/ADAGP, 2019 Sigmar Polke, Sans titre, (Sigmar Polke), Zurich, circa 1976-1977, Collection de Georg Polke © The Estate of Sigmar Polke, Cologne/ADAGP, 2019

[1] Bernard Marcadé, in Sigmar Polke, Réunion des musées nationaux ; Nîmes : Carré d'art, 1994, 103 p

[2] Xavier Domino, Le Photographique chez Sigmar Polke, Paris : Le Point du jour, 2007, (Le Champ photographique)

[3] Paul Schimmel, commissaire de l'exposition "Sigmar Polke : Photoworks, when pictures vanish" au MOCA de Los Angeles, 1995, citation extraite du catalogue éponyme.

[4] Stephen Friley, "Sigmar Polke : Photographie Obstruction", The Print Collector's Newsletter, Vol. XVI, n.° 3, juillet-août 1985.

[5] Xavier Domino, Le Photographique chez Sigmar Polke, Paris : Le Point du jour, 2007, (Le Champ photographique), p. 84

Vue de l'exposition "Les infamies de Sigmar Polke", LE BAL, Paris, 2019. © LE BAL/ Matthieu Samadet Vue de l'exposition "Les infamies de Sigmar Polke", LE BAL, Paris, 2019. © LE BAL/ Matthieu Samadet

"Les infamies photographiques de Sigmar Polke"; commissariat de Fritz Emslander, Georg Polke, Bernard Marcadé et Diane Dufour.

Du 13 septembre au 22 décembre 2019 - Du mercredi au dimanche de 12h à 19h, nocturne le mercredi jusqu'à 22h.

LE BAL
6, impasse de La Défense 
75 018 PARIS

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